Dernier article de l’abbé Spriet :
Nous savons que les différends entre Rome et la FSSPX sont essentiellement doctrinaux mais je prétends (peut-être à tort) que la solution est aussi en grande partie spirituelle. Peut-être même est-elle d’abord spirituelle.
Pourquoi ? Parce qu’il existe un lien entre un certain aveuglement du cœur et de l’intelligence et l’action du démon (cf. l’oraison du Vendredi-Saint pour les hérétiques et les schismatiques). Cette tentation peut se présenter à chacun de nous.
Depuis le péché originel nous savons qu’il existe un lien funeste entre l’orgueil et les autres péchés. Par exemple : plus une âme est orgueilleuse et plus elle refuse de se soumettre à une autorité, tant en matière d’enseignement que de gouvernement. Orgueil et désobéissance, orgueil et manque de docilité vont de pair (la docilité est la capacité à se laisser instruire cf. IIa IIae q 49 a 3). Non serviam dit Satan.
Il ne faut pas “juger” le Magistère de l’Eglise (extraordinaire et ordinaire) mais bien plutôt être “jugés” par lui. En effet, c’est le Magistère de l’Eglise qui me dit où est la vraie foi, et non mon opinion sur ce que doit être la vraie foi qui me dit où est la vraie Eglise. C’est capital.
Saint Jean-Paul II et la cardinal Joseph Ratzinger avaient pointé le problème de fond en 1988 : “A la racine de cet acte schismatique [i.e des ordinations épiscopales contre l’interdiction pontificale], on trouve une notion incomplète et contradictoire de la Tradition. Incomplète parce qu’elle ne tient pas suffisamment compte du caractère vivant de la Tradition qui, comme l’a enseigné clairement le Concile Vatican II, «tire son origine des apôtres, se poursuit dans l’Eglise sous l’assistance de l’Esprit-Saint: en effet, la perception des choses aussi bien que des paroles transmises s’accroît, soit par la contemplation et l’étude des croyants qui les méditent en leur cœur, soit par l’intelligence intérieure qu’ils éprouvent des choses spirituelles, soit par la prédication de ceux qui, avec la succession épiscopale, reçurent un charisme certain de vérité (Conc. Vatican II. Constitution Dei Verbum, n· 8 ; cf. Conc. Vatican I. Constitution Dei Filius, ch. 4 : DS 3020) ». Mais c’est surtout une notion de la Tradition, qui s’oppose au Magistère universel de l’Eglise lequel appartient à l’évêque de Rome et au corps des évêques, qui est contradictoire. Personne ne peut rester fidèle à la Tradition en rompant le lien ecclésial avec celui à qui le Christ, en la personne de l’apôtre Pierre, a confié le ministère de l’unité dans son Eglise (Cf. Mt. 16. 18 ; Lc. 10. 16 ; Conc. Vatican I, Constitution Pastor æternus, chap. 3 : DS 3060)”.
En d’autres termes, comme vous pouvez le voir dans les références ci-dessus : c’est au nom de la Parole de Dieu et du concile Vatican I en particulier, que la FSSPX devrait revoir sa manière de considérer la Tradition (et le Magistère) et ne pas se prendre pour la Tradition de l’Eglise ou les seuls garants fidèles de la Tradition.
Il n’est pas possible d’être vraiment catholique sans une vraie soumission à l’autorité du successeur de Pierre tant au niveau de la doctrine que du gouvernement (cf. Vatican I).
Que faire ?
Le pape Saint Pie X nous enseigne dans son Catéchisme : “Pouvons-nous être de quelque secours aux excommuniés ? Oui, nous pouvons être de quelque secours aux excommuniés et à tous les autres qui sont hors de la véritable Eglise, par des avis salutaires, par des prières et des bonnes œuvres, suppliant Dieu que, par sa miséricorde, Il leur fasse la grâce de se convertir à la foi et d’entrer dans la communion des Saints”. La question est donc profondément spirituelle.
Un appel à l’unité
Saint Paul exhortait les habitants d’Ephèse à l’unité dans le Corps du Christ qui est l’Eglise : “Moi qui suis en prison à cause du Seigneur, je vous exhorte donc à vous conduire d’une manière digne de votre vocation : ayez beaucoup d’humilité, de douceur et de patience, supportez-vous les uns les autres avec amour ; ayez soin de garder l’unité dans l’Esprit par le lien de la paix. Comme votre vocation vous a tous appelés à une seule espérance, de même il y a un seul Corps et un seul Esprit. Il y a un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême, un seul Dieu et Père de tous, au-dessus de tous, par tous, et en tous” (Ep 4, 1-6).
Dans sa lettre accompagnant le motu proprio Summorum Pontificum, Benoit XVI soulignait : “Il me vient à l’esprit une phrase de la seconde épître aux Corinthiens, où Saint Paul écrit : « Nous vous avons parlé en toute liberté, Corinthiens ; notre cœur s’est grand ouvert. Vous n’êtes pas à l’étroit chez nous ; c’est dans vos cœurs que vous êtes à l’étroit. Payez-nous donc de retour ; … ouvrez tout grand votre cœur, vous aussi ! » (2 Co 6,11-13). Paul le dit évidemment dans un autre contexte, mais son invitation peut et doit aussi nous toucher, précisément sur ce thème. Ouvrons généreusement notre cœur et laissons entrer tout ce à quoi la foi elle-même fait place”.
Benoit XVI en appelait donc à une solution spirituelle pour trouver un chemin de réconciliation.
Inversement, il y a une fermeture spirituelle du cœur qui fait obstacle à la communion ecclésiale.
Deux années plus tard, lorsque Benoit XVI levait l’excommunication encourue par les quatre évêques de la FSSPX, le décret précisait ceci : “Par cet acte, on désire consolider les relations réciproques de confiance, intensifier et stabiliser les relations de la Fraternité Saint-Pie X avec le Siège Apostolique. Ce don de paix, au terme des célébrations de Noël, veut aussi être un signe pour promouvoir l’unité dans la charité de l’Église universelle et arriver à supprimer le scandale de la division. On souhaite que ce pas soit suivi de la réalisation rapide de la pleine communion avec l’Église de toute la Fraternité Saint-Pie X, témoignant ainsi une vraie fidélité et une vraie reconnaissance du Magistère et de l’autorité du Pape avec la preuve de l’unité visible” (décret du 21 janvier 2009). Le pape avait fait un geste de miséricorde et il en espérait des fruits d’unité.
Saint Thomas d’Aquin nous propose un chemin de vigilance et d’unité
Cette solution spirituelle a été exposée avec clarté par Mgr Augustine Di Noia, vice-président de la Commission pontificale Ecclesia Dei dans une lettre adressée aux prêtres de la FSSPX durant l’avent 2012. Je cite des passages qui sont d’une grande actualité car ils transcendent le temps. Ces conseils valent aussi bien pour les membres de la FSSPX que pour toute personne humaine dans l’Eglise.
“Afin de persévérer dans l’unité de l’Église, saint Thomas d’Aquin remarque que, d’après saint Paul, « il faut cultiver quatre vertus et proscrire les quatre vices qui leur sont opposés » (Commentaire de la Lettre aux Éphésiens, § 191). Que faut-il éviter sur la voie de l’unité ? L’orgueil, la colère, l’impatience et le zèle désordonné. D’après l’Aquinate, « le premier vice rejeté par [saint Paul] est l’orgueil. Quand une personne arrogante décide de diriger les autres, alors que ces autres, dans leur fierté, refusent de se soumettre, des désaccords surgissent dans la société, et la paix disparaît … La colère est le deuxième vice. Car un colérique est porté à l’injustice, verbale ou physique, ce qui provoque la confusion. …Le troisième est l’impatience. Parfois, un homme humble et doux, qui s’interdit de provoquer le trouble, ne supporte pas avec patience les attaques effectives ou projetées qu’on porte contre lui. … Le quatrième vice est le zèle désordonné. Le zèle désordonné peut porter sur n’importe quoi ; à cause de lui, les hommes vont juger de tout ce qu’ils voient, sans attendre le bon moment ou le bon endroit, et c’est une catastrophe pour la société » (ibid.) Comment pouvons-nous agir contre ces vices ? Saint Paul nous dit : « Ayez beaucoup d’humilité, de douceur et de patience, supportez-vous les uns les autres avec amour » (Ep 4,2). D’après l’Aquinate, en nous faisant voir la bonté présente chez les autres et reconnaître nos propres forces et nos propres faiblesses, l’humilité nous aide à éviter l’esprit de rivalité dans nos rapports avec autrui. La douceur « aplanit les difficultés et préserve la paix » (Commentaire de la Lettre aux Éphésiens, § 191). Elle nous aide à éviter les manifestations désordonnées de colère en nous donnant la sérénité de faire notre devoir avec égalité d’humeur et dans un esprit de paix. La patience nous rend capables de supporter la souffrance pour obtenir le bien recherché, surtout s’il est difficile à atteindre ou si des circonstances extérieures militent contre la réalisation de l’objectif. La charité fait éviter le zèle désordonné en nous donnant de nous soutenir les uns les autres, « en portant les défauts des autres avec charité » (ibid.). Saint Thomas donne ce conseil : « Quand quelqu’un tombe, il ne faudrait pas immédiatement le corriger, à moins qu’il y ait un temps et un lieu pour cela. Il faudrait attendre avec compassion, puisque la charité supporte tout (1 Co 13, 7). Il ne s’agit pas de tolérer par négligence ou complicité, par familiarité ou amitié charnelle, mais par charité. … Nous qui sommes forts, nous devons porter les infirmités des faibles (Rm 15, 1) » (ibid.). Le prudent conseil de saint Thomas peut nous être utile, si nous acceptons d’être formés par sa sagesse. Au cours des quarante dernières années, nos relations n’ont-elles pas parfois manqué d’humilité, de douceur, de patience et de charité ? (…) Comment les vertus d’humilité, de douceur, de patience et de charité peuvent-elles modeler nos pensées et nos actions. D’abord, si nous cherchons humblement à reconnaître la bonté qui existe chez ceux avec qui nous pouvons être en désaccord sur des points même apparemment fondamentaux, nous sommes capables d’examiner des questions disputées dans un esprit d’ouverture et en toute bonne foi. Deuxièmement, si nous avons une véritable douceur, nous pouvons garder un esprit de sérénité, en évitant de parler sur un ton qui divise ou de développer des considérations imprudentes qui offenseront au lieu de favoriser la paix et la compréhension mutuelle. Troisièmement, si nous gardons une vraie patience, nous reconnaîtrons que, dans la recherche du bien précieux que nous poursuivons, nous devons vouloir, si nécessaire, accepter la souffrance de l’attente. Enfin, si nous sentons encore le besoin de corriger nos frères, ce doit être avec charité, au bon moment et au bon endroit”.
L’heure est à la prière et à la pénitence afin que le Saint-Siège et la FSSPX trouvent un moyen d’éviter un nouvel acte schismatique.
A l’heure actuelle, il ne s’agit pas d’abdiquer le travail de notre intelligence et de demander le silence aux théologiens. Au contraire : il faut former notre conscience car chacun de nous est tenu de chercher la vérité (cf. CEC 1783, 1789, 1791). Les fidèles du Christ, pour former leur conscience, doivent prendre en sérieuse considération la doctrine sainte et certaine de l’Église (cf. Pie XII, Message radioph., 23 mars 1952 : AAS (1952), p. 270-278). Quand nous avons vu la vérité, nous devons l’embrasser et lui conformer nos décisions et nos actions. “L’ignorance du Christ et de son Évangile, les mauvais exemples donnés par autrui, la servitude des passions, la prétention à une autonomie mal entendue de la conscience, le refus de l’autorité de l’Église et de son enseignement, le manque de conversion et de charité peuvent être à l’origine des déviations du jugement dans la conduite morale” (CEC 1792). Les litanies de l’Esprit-Saint disent à merveille : “De la résistance à la vérité connue, délivrez-nous Seigneur”.
C’est la tâche que nous avons tous à accomplir : nous laisser enseigner docilement par l’Eglise pour former notre conscience et ne pas opposer de résistance à la vérité connue et enseignée par l’Eglise.
Sinon : quel gâchis !
Articles précédents :
- Ordinations épiscopales de la FSSPX : quel gâchis !
- Les ordinations épiscopales de la FSSPX : un état de nécessité ?
- Les ordinations épiscopales de la FSSPX : un aspect théologique
- Les ordinations épiscopales de la FSSPX : un aspect ecclésiologique
- Les ordinations épiscopales de la FSSPX : un acte schismatique ?
- Etre excommunié ?
