Second article de l’abbé Spriet. Le premier est à lire ici.
Dans cette petite tribune je vais m’en tenir à la situation de la France : celle que nous connaissons tous.
L’état de nécessité : argument fondamental de la FSSPX
L’abbé Gleize qui semble être “le” théologien de la FSSPX nous dit que : l’ « argumentation fondamentale » [de la FSSPX] “repose sur la réalité de l’état de nécessité, réalité notablement aggravée depuis l’été 1988, et qui réclame, une fois encore, la consécration de nouveaux évêques pleinement catholiques pour le salut des âmes” (…) “l’état de nécessité, la situation de crise généralisée dont l’Eglise est loin d’être sortie et où les détenteurs de l’autorité suprême abusent de leur pouvoir au grand et grave préjudice du salut des âmes”.
L’abbé Gleize rêve-t-il d’une Eglise qui ne serait pas composée d’ivraie et de bon grain (cf. Mt 13, 24-30). C’est une utopie. Veut-il une Eglise de “purs” seulement ? Cela n’a jamais existé (même pas pendant le pontificat de saint Pie X par exemple). Faut-il désobéir au successeur de Pierre en matière grave pour être fidèle à l’Eglise et répondre aux difficultés présentes du moment ? L’abbé Gleize répondra sans doute “oui” alors que la réponse catholique est “non”. La FSSPX ferait mieux de venir combattre “de l’intérieur” et non de s’obstiner à critiquer “de l’extérieur”. Peut-être a-t-elle peur de perdre sa liberté (puisqu’elle s’installe là où elle veut sans mission canonique d’évêques en communion avec le successeur de Pierre) ? Ne choisit-elle pas la solution de facilité ? Est-ce un manque de courage de sa part ? Elle dira sans doute que c’est un acte de prudence. Or il n’est pas prudent de quitter “Pierre” et de désobéir à “Pierre” en matière grave (1).
Qui se trouve dans un grave état de nécessité ?
Est-ce l’Eglise “officielle” (2) “conciliaire” (comme disait parfois malheureusement Mgr Lefebvre) ou la FSSPX ?
La FSSPX estime se trouver dans un certain état de nécessité de procéder à ces ordinations épiscopales, même sans mandat pontifical, parce qu’elle n’a plus que deux évêques en son sein. Ils ne sont pas très âgés mais la FSSPX a considéré, motu proprio, que le temps était venu de procéder à de nouvelles ordinations épiscopales.
Dans sa logique la FSSPX a non seulement le droit mais le devoir de procéder à ces ordinations. Il en va de la survie de la Tradition puisque les personnes fidèles à la Tradition “de toujours” ce sont les membres de la FSSPX et ce n’est pas la “Rome moderniste” de Léon XIV (et de ses prédécesseurs, depuis Vatican II).
L’état de nécessité existe-t-il vraiment ?
Est-il vrai de dire que les fidèles laïcs ne trouvent plus les moyens de salut dans les paroisses de France ? Non. Ce n’est objectivement pas vrai. C’est outrancier. Il n’y a pas de crise de l’Eglise mais il y a certes une crise dans l’Eglise (il y en a toujours eu et il y en aura jusqu’au retour de notre Seigneur dans la gloire). Il est possible de dénoncer les difficultés, voire les scandales actuels, mais il faut le faire dans l’Eglise de façon juste (cf. canon 212 (3)) à la manière du cardinal Robert Sarah dans son livre 2050 par exemple ou encore à la manière indiquée dans le protocle d’accord du 5 mai 1988 entre Mgr Lefebvre et le cardinal Ratzinger. Les fidèles peuvent se confesser, les Messes sont valides, la catéchèse et la prédication (si elle est fidèle au Catéchisme de l’Eglise Catholique par exemple) sont nourrissantes, vraies et justes. A moins de s’ériger en juge du Magistère (ce qui a une saveur protestante).
Evidemment, selon la FSSPX, les fidèles n’ont pas accès “au pur Magistère de toujours” puisque Vatican II et le magistère postconciliaire sont mauvais, les sacrements sont parfois invalides (en raison de l’intention peut-être douteuse des ministres). Le cercle est bouclé. La FSSPX s’enferme dans son raisonnement parce qu’elle se permet de juger le Magistère selon ses vues, et le danger c’est le péché de schisme voire l’hérésie (tôt ou tard).
Comment la FSSPX peut-elle en arriver à tenir une affirmation aussi outrancière et étrangère à la réalité en soutenant que les âmes n’ont plus de quoi se sauver dans l’Eglise dite “conciliaire” ? Je fais deux hypothèses. La première c’est que les prêtres de la FSSPX se sont tellement isolés depuis des années qu’ils ne voient pas ce qui se vit dans les églises de France notamment. Ils croient, de bonne foi ou non, que nous en sommes encore aux années 70, voire que la situation a encore empiré. La seconde c’est que trop de fidèles de l’Eglise catholique romaine (en particulier les clercs) les ont laissés s’isoler dans leur coin et dans leur rhétorique.
Nous pouvons relire ce que le pape Benoit XVI écrivait dans sa lettre accompagnant le Motu proprio Summorum Pontificum : “En regardant le passé, les divisions qui ont lacéré le corps du Christ au cours des siècles, on a continuellement l’impression qu’aux moments critiques où la division commençait à naître, les responsables de l’Eglise n’ont pas fait suffisamment pour conserver ou conquérir la réconciliation et l’unité; on a l’impression que les omissions dans l’Eglise ont eu leur part de culpabilité dans le fait que ces divisions aient réussi à se consolider. Ce regard vers le passé nous impose aujourd’hui une obligation : faire tous les efforts afin que tous ceux qui désirent réellement l’unité aient la possibilité de rester dans cette unité ou de la retrouver à nouveau”. C’est l’objectif que je me donne dans ces petites tribunes aimablement publiées par le Salon Beige.
Citons enfin le Conseil Pontifical pour l’Interprétation des Textes Législatifs, en 1997 qui déclarait avec autorité : « En ce qui concerne l’état de nécessité dans lequel Mgr. Lefebvre pensait se trouver, il faut garder à l’esprit qu’un tel état doit être vérifié objectivement, et il n’est jamais nécessaire d’ordonner des évêques contrairement à la volonté du Pontife romain, chef du Collège des évêques. Cela impliquerait en effet la possibilité de « servir » l’Église par une atteinte à son unité dans un domaine lié aux fondements mêmes de cette unité ». Le fondement de l’unité de l’Eglise c’est “Pierre” et c’est “la foi de Pierre” (cf. Mt 16, 1-18). Pas une autre foi.
Quel gâchis !
(1) J’aurai l’occasion de montrer dans un prochain article qu’une ordination épiscopale sans mandat pontifical et contre la volonté du pape est un acte intrinsèquement mauvais (de droit divin et non de droit purement ecclésiastique).
(2) Mgr Lefebvre dit le 13 octobre 1985 à Nantes, cf. Fideliter, n°48 (nov-déc 1985), p 28 : « Apparemment, nous sommes en marge de l’Église officielle, mais en fait, je vous l’assure, c’est vous qui êtes l’Église. Ce sont nos prêtres et moi-même qui continuons l’Église”. Ou encore “Où est l’Eglise visible ? L’Eglise visible se reconnaît aux signes qu’elle a toujours donnés pour sa visibilité : elle est une, sainte, catholique et apostolique. Je vous demande : où sont les véritables marques de l’Eglise ? Sont-elles davantage dans l’Eglise officielle (il ne s’agit pas de l’Eglise visible, il s’agit de l’Eglise officielle) ou chez nous, en ce que nous représentons, ce que nous sommes. Il est clair que c’est nous qui gardons l’unité de la foi, qui a disparu de l’Eglise officielle. Tout cela montre que c’est nous qui avons les marques de l’Eglise visible (…) Ces signes ne se trouvent plus chez les autres” conférence du 9 septembre 1988, La visibilité de l’Eglise et sa situation actuelle, publication intégrale dans le Bulletin officiel du district de France de la Fraternité Saint-Pie-X, et publication partielle dans Fideliter, n° 66 (nov-déc 1988) p 27-28.
(3) Canon 212 §1. Les fidèles conscients de leur propre responsabilité sont tenus d’adhérer par obéissance chrétienne à ce que les Pasteurs sacrés, comme représentants du Christ, déclarent en tant que maîtres de la foi ou décident en tant que chefs de l’Église. §2. Les fidèles ont la liberté de faire connaître aux Pasteurs de l’Église leurs besoins surtout spirituels, ainsi que leurs souhaits. §3. Selon le savoir, la compétence et le prestige dont ils jouissent, ils ont le droit et même parfois le devoir de donner aux Pasteurs sacrés leur opinion sur ce qui touche le bien de l’Église et de la faire connaître aux autres fidèles, restant sauves l’intégrité de la foi et des mœurs et la révérence due aux pasteurs, et en tenant compte de l’utilité commune et de la dignité des personnes.
Abbé Laurent Spriet
