Olivier Vial écrit dans l’Observatoire des radicalités :
Dans la nuit du 3 au 4 mai 2026, à Poleymieux-au-Mont-d’Or, petite commune de 1 300 âmes perchée dans les Monts d’Or au nord de Lyon, la statue de la Vierge Marie a été décapitée, ainsi que celle de l’Enfant Jésus qu’elle tenait dans ses bras. Les fragments de visage ont été laissés ostensiblement au pied du socle de pierre, sur lequel on peut encore lire « N.D. des Monts d’Or ». La statue datait de 1938. La gendarmerie a ouvert une enquête. La maire a porté plainte.
Un millier d’actes par an — et personne ne s’en émeut vraiment
La France est, et de loin, le pays d’Europe le plus touché par les actes antichrétiens. C’est le constat du Centre européen pour le droit et la justice qui est confirmé chaque année par les bilans du Service central du renseignement territorial (SCRT).
Les chiffres sont les suivants.
Ces chiffres ne comptabilisent que les faits portés à la connaissance de la police ou de la gendarmerie. Le ministère de l’Intérieur admet que la réalité est « très certainement sous-estimée ».
Si des mécanismes de signalement très rodés existent pour les actes antisémites (le SPCJ, Service de protection de la communauté juive) et antimusulmans, aucun équivalent institutionnel n’a été créé pour les chrétiens — ce que 86 sénateurs ont formellement dénoncé dans une tribune collective, en pointant une asymétrie de traitement difficile à justifier.
Le nombre de lieux de cultes frappés multiplié par 7 depuis 2008
Sur le seul indicateur des lieux de culte chrétiens touchés — chapelles, églises, cimetières, calvaires — la tendance de fond est inquiétante : 129 sites en 2008, 877 en 2018, soit une multiplication par 6,8 en une décennie. Cette hausse traduit une désacralisation du patrimoine, une banalisation de la transgression, un effritement du rapport collectif au sacré.
En 2025, l’Observatoire de l’Intolérance et de la Discrimination contre les Chrétiens (OIDAC) a recensé 2 211 actes antichrétiens en Europe pour la seule année 2024, dont 274 agressions physiques.
La France, avec près de 900 incidents officiels et non officiels cumulés, représente à elle seule plus d’un tiers du total continental — loin devant le Royaume-Uni (550) et l’Allemagne (311).
Quand les flammes remplacent la masse
84% des actes antichrétiens sont des atteintes aux biens. Mais leur nature se radicalise.
En 2024, les services de renseignement territorial ont recensé près de 50 incendies et tentatives d’incendie visant des lieux de culte chrétiens — une hausse de plus de 30% par rapport à 2023, alors même que le volume global des actes reculait de 10% cette année-là.
Le 2 septembre 2024, l’église de l’Immaculée Conception à Saint-Omer est ravagée par les flammes. Son clocher et sa toiture s’effondrent. L’auteur est identifié : un multirécidiviste de 39 ans portant 26 condamnations au casier, ayant déjà incendié six autres églises dans le Boulonnais. Un pyromane compulsif — mais dont les cibles, systématiquement, sont des édifices du culte.
Le 3 octobre 2024, l’église Saint-Hilaire-le-Grand de Poitiers — classée au patrimoine mondial de l’UNESCO, datant du XIème siècle — est visée par deux départs de feu en une seule nuit. Toutes ses statues sont détruites. L’auteur sera déclaré pénalement irresponsable.
À Paris, en juillet 2025, l’église Notre-Dame-des-Champs subit deux incendies en vingt-quatre heures. Le premier, le 23 juillet, détruit l’orgue et noircit les tribunes. Le lendemain, un intrus s’introduit dans l’édifice fermé, renverse la statue de saint Joseph, y met le feu. Une toile récemment restaurée est détruite, des bancs consumés. Un suspect est interpellé deux jours plus tard : déjà connu pour des faits similaires depuis 2021. Il est également déclaré pénalement irresponsable.
Cinq motivations — cinq profils possibles
D’après les derniers chiffres disponibles datant de 2021, seuls 14 % des dossiers liés à des actes anti chrétiens avaient donné lieu à l’identification d’un auteur.
Dans ce contexte, il est très difficile d’établir avec précision l’importance relative de chacun des profils définis dans le rapport parlementaire (2022) des députés Florennes et Mendes dans la commission de ces actes. Les parlementaires évoquaient 5 profils pour les actes antichrétiens : un profil psychologique, les adeptes d’une forme de satanisme, des membres d’une ultragauche laïcarde, d’une ultradroite païenne ou d’islamistes.
1- Si l’instabilité psychologique semble le profil le plus fréquent. Il faut nuancer du fait du faible taux d’élucidation. Ces profils étant plus faciles à identifier car ils ne prennent pas de mesures pour éviter qu’on les retrouve. De plus leur trouble psychologique peut également cacher d’autres motivations.
Mais, pour les incendiaires de Saint-Omer, de Poitiers, de Notre-Dame-des-Champs : autant de dossiers, la maladie mentale semble primer sur la motivation idéologique.
2- Le satanisme, souvent surévalué dans le débat public, relève pour l’essentiel de ce que le sociologue Olivier Bobineau appelait le « braconnage satanique » : des adolescents qui partagent une partie de cet imaginaire de la transgression — black metal, culture de la subversion — sans appartenir à aucune organisation structurée. Les enquêtes du CNRS estiment à une centaine le nombre de « satanistes structurés » en France et engagés dans des groupes souvent internationaux — loin des 25 000 personnes qui peuvent partager une partie de cet imaginaire.
3 – L’ultragauche entretient une tradition anticléricale ancienne. Tags sur les façades, perturbations de processions, dégradations de calvaires.
4 – L’ultradroite païenne peut également cibler des édifices chrétiens avec des tags antisémites ou néonazis lors de profanations à l’identitarisme affiché. Bobineau notait en 2008 que certains actes attribués au « satanisme » étaient en réalité commis par des jeunes néonazis animés d’une haine diffuse à l’égard de toute institution.
5- La menace islamiste. La cinquième motivation est celle qui malheureusement est allée jusqu’au meurtre.
Le 26 juillet 2016, à Saint-Étienne-du-Rouvray, deux hommes se réclamant de l’État islamique pénètrent pendant la messe. Ils égorgent le père Jacques Hamel, 85 ans, et blessent grièvement un paroissien. Daesh revendique. C’est le premier assassinat d’un prêtre catholique en France depuis la Révolution.
Le 29 octobre 2020, Brahim Aouissaoui entre dans la basilique Notre-Dame-de-l’Assomption de Nice à 8h29. Il tue trois personnes au couteau. Vincent Loquès, sacristain, est égorgé. Nadine Devillers est quasiment décapitée. Simone Barreto Silva, mère de famille, reçoit vingt-cinq coups de couteau avant de s’enfuir dans un café voisin où elle succombe. Ce Tunisien de 21 ans est arrivé en France moins de 24 heures avant l’attentat. Il visait Paris — la Tour Eiffel — mais n’avait pas les 150 euros du billet.
Lors de son procès en février 2025, après quatre ans d’amnésie simulée écartée par les experts psychiatres, il reconnaît les faits : il voulait « venger les musulmans ». Sa formule devant la cour : « Le musulman a le droit de tuer celui qui le tue. » La DGSI, entendue à l’audience, a été explicite : l’attentat « visait clairement des chrétiens » et s’inscrit dans une stratégie visant à « saper le dialogue interreligieux prôné par le Vatican ». Le 26 février 2025, condamnation à la réclusion criminelle à perpétuité incompressible.
Le passage à l’acte violent ne se limite pas aux attentats. Dans la nuit du 14 au 15 juillet 2024, l’église Notre-Dame-du-Travail (14e arrondissement de Paris) est saccagée. Ses murs sont couverts de tags : « Batard Jesus, un seul dieu allah », « la tête coupée à ceux qui dépasseront », « brule la première partie ». Un couteau est planté dans la gorge d’une statue de la Vierge — un égorgement métaphorique.
En mars 2024, les services antiterroristes avaient déjà interpellé un autre homme se réclamant de Daesh qui projetait d’attaquer une église française.
Ces cas relèvent d’une logique distincte des quatre autres motivations : idéologie explicite, cible délibérément chrétienne, violence nourrie par une théologie du takfir. Ce profil reste la fraction la plus dangereuse.
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