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Tribune libre

L’artisan de l’éveil : le Père Bernard de Boissière et la mémoire vivante de Maurice Zundel

L’artisan de l’éveil : le Père Bernard de Boissière et la mémoire vivante de Maurice Zundel

Comment la parole d’un grand mystique traverse-t-elle les décennies sans rien perdre de sa force d’éveil ? C’est l’amitié que j’ai eu la grâce de nouer avec le Père Bernard de Boissière, S.J., au fil de nos rencontres entre 2000 et 2015, qui m’a inspiré cet hommage. À travers le souvenir de nos échanges, je voudrais évoquer une forme de transmission spirituelle qui ne relève pas du seul enseignement intellectuel : une présence offerte, capable de toucher les cœurs et d’ouvrir des chemins d’intériorité dans le tumulte de notre temps.

Je ne suis en rien un spécialiste de l’œuvre de Maurice Zundel. De nombreux ouvrages remarquables lui sont consacrés ; je me permets d’en signaler deux, que j’ai particulièrement appréciés, en fin d’article.

Une rencontre fondatrice
Parmi les grandes figures spirituelles du XXᵉ siècle, Maurice Zundel (1897-1975) occupe une place singulière. Prêtre suisse, théologien, poète et contemplatif, il a développé une pensée dont la liberté intérieure et le dépouillement constituent les axes essentiels. Pour lui, Dieu n’est ni une idée abstraite à défendre, ni une puissance qui s’imposerait à l’homme de l’extérieur : il est une Présence d’amour qui appelle une réponse libre, au plus intime de chaque personne.

Bernard de Boissière a quinze ans lorsqu’il entend Maurice Zundel pour la première fois dans son établissement scolaire. L’abbé commence alors à se faire connaître en France par son Poème de la Sainte Liturgie et ses prédications dominicales sur Radio Luxembourg. Subjugué par cet homme en robe de bure venu parler aux jeunes de son expérience de Dieu, le jeune Bernard se précipite dans la chapelle et y demeure en méditation près d’une heure. Cette rencontre marque profondément son cheminement et confirme sa vocation sacerdotale.
Devenu jésuite, il retrouve Maurice Zundel à l’occasion d’un remplacement en Suisse. Zundel devient son confesseur et son père spirituel ; une amitié profonde se noue entre eux, qui ne prendra fin qu’à la mort du mystique en 1975. Le Père de Boissière aura cette formule décisive, qui résume tout ce qu’il a reçu : « Maurice Zundel m’a converti alors que j’étais prêtre. » Il expliquait que Zundel savait mettre ses interlocuteurs « en présence de la Présence », ravivant en lui les braises mystiques que ses études à Polytechnique et sa formation jésuite initiale avaient parfois laissées s’assoupir.

Dans l’intimité d’une rencontre : la chaleur d’une présence
C’est précisément ce rayonnement que j’ai eu la grâce d’éprouver moi-même. J’ai rencontré le Père de Boissière à plusieurs reprises, rue de Grenelle à Paris, au sein de la communauté jésuite où il résidait. Franchir le seuil de son bureau, c’était entrer dans un espace d’accueil rare, où l’on se sentait immédiatement écouté et attendu.

Ce qui frappait d’emblée chez lui, c’était la profondeur de son écoute et son immense humilité. Un jour, en parcourant sa bibliothèque, je découvris presque par hasard — sans qu’il m’en eût jamais parlé — l’étendue de son parcours intellectuel. Ancien élève de l’École polytechnique, il avait également exercé les fonctions de préfet des études au sein de la classe préparatoire Sainte-Geneviève, à Versailles (« Ginette »). Ces étapes éclairaient un trait essentiel de sa personnalité : derrière cette simplicité se cachait une intelligence d’une acuité remarquable.
Chez lui, pourtant, la rigueur intellectuelle ne cherchait ni à s’imposer ni à briller. Elle se mettait tout entière au service de l’autre. Sa conviction spirituelle, ardente mais dénuée de toute emphase, se manifestait d’abord dans cette manière singulière d’être pleinement présent à celui qui lui faisait face.

Au cours de nos échanges, je ressentais au plus profond de moi une chaleur douce et singulière. Cette expérience me ramenait invinciblement aux paroles des disciples d’Emmaüs au soir de la Résurrection : « Notre cœur ne brûlait-il pas au-dedans de nous, lorsqu’il nous parlait en chemin ? » (Lc 24, 32).

Sans prétendre assimiler ces moments à l’événement évangélique, j’y retrouvais cette clarté paisible, cette joie discrète qui naît lorsqu’une parole touche juste. Le Père de Boissière ne se contentait pas d’exposer la pensée de Maurice Zundel ou d’en commenter les écrits : par son regard, son écoute et sa bienveillance, il témoignait de la réalité vivante de ce qu’il transmettait. À son contact, on comprenait qu’une véritable rencontre spirituelle ne se borne pas à enrichir l’esprit : elle peut aussi infléchir le cours d’une existence.

Le passeur fidèle
La biographie Maurice Zundel, publiée en 2004 aux Presses de la Renaissance et coécrite avec France-Marie Chauvelot, constitue un jalon important dans la connaissance de la pensée du prêtre suisse. Nourri de documents d’archives, de correspondances et de témoignages, cet ouvrage a largement contribué à faire découvrir l’itinéraire spirituel et intellectuel d’une personnalité hors du commun.

Dans Avec Maurice Zundel, mes heures étoilées, paru en 2012 chez Salvator, le Père de Boissière livrait un témoignage plus intime, retraçant l’empreinte indélébile laissée par Zundel sur sa propre vie.

Mais ses livres ne résument qu’une partie de son œuvre. Après la mort de Zundel, le Père de Boissière consacra une quinzaine d’années à rechercher ses écrits, ses notes d’homélies, ses correspondances et ses enregistrements sonores. Il constitua ainsi un fonds documentaire considérable, qu’il déposa en 1990 auprès de l’Association Maurice Zundel France, dont il était l’un des fondateurs. Ce travail patient, silencieux et méthodique de collecte et de sauvegarde a constitué une base essentielle pour la conservation et la diffusion de l’œuvre du mystique suisse.
Au-delà des livres et des archives, il demeure la figure même du passeur fidèle. Transmettre ne consiste pas seulement à conserver une pensée : c’est permettre à une parole de devenir, pour un autre, une expérience vivante. Le véritable passeur ne retient pas à lui celui qu’il accompagne : il l’aide à découvrir son propre chemin vers la Lumière.

Une parole d’intériorité pour notre temps
Pourquoi Maurice Zundel nous rejoint-il encore aujourd’hui ? Peut-être parce que notre époque, saturée de bruits, d’informations instantanées et de discours superficiels, éprouve plus que jamais le besoin d’une parole qui ramène à l’intériorité. Zundel nous rappelle que la foi ne se réduit ni à l’adhésion à des formules abstraites, ni à l’observance extérieure de prescriptions : elle engage l’être tout entier, appelé à devenir véritablement libre et capable d’aimer.

Cette liberté s’enracine dans un mystère d’alliance : l’homme ne se découvre pleinement lui-même que lorsqu’il cesse de se considérer comme le centre de tout et consent à se recevoir de Dieu. La grâce n’amoindrit pas l’homme ; elle le révèle à sa véritable grandeur. Loin de l’enfermer dans une dépendance, elle lui ouvre un chemin de dépouillement, de liberté intérieure et de don de soi.

De mes rencontres avec le Père de Boissière, je garde précisément le souvenir d’un homme habité par ce dépouillement, dont la présence discrète ne cherchait jamais à retenir l’attention sur elle-même. C’est peut-être à cela que l’on reconnaît un témoin authentique : non à l’éclat de son propre personnage, mais à la lumière qu’il aide les autres à percevoir.

Grâce à ces artisans silencieux, la voix de Maurice Zundel continue de nous interpeller : Dieu est-il seulement une idée dont nous parlons, ou une Présence à laquelle nous consentons à ouvrir notre vie ? La question dépasse la seule théologie. Elle touche à notre manière d’habiter le monde, de rencontrer autrui et d’incarner, à notre tour, la charité.

Si je devais retenir une leçon de mon amitié avec le Père Bernard de Boissière, ce serait celle-ci : une pensée spirituelle ne se transmet pleinement que lorsqu’une existence lui donne chair. Les livres conservent les mots, les archives préservent les voix, mais seules certaines rencontres nous font découvrir ce qu’ils portent de vivant. Le Père de Boissière m’aura ainsi permis d’approcher Maurice Zundel bien au-delà de ses écrits : à travers la fidélité humble d’un homme qui avait fait de cette parole une lumière pour sa vie, et savait en laisser rayonner la grâce autour de lui.

Pour aller plus loin

Ouvrages du Père Bernard de Boissière
• Bernard de Boissière, Avec Maurice Zundel, mes heures étoilées, Paris, Éditions Salvator, 2012.
• Bernard de Boissière et France-Marie Chauvelot, Maurice Zundel, Paris, Presses de la Renaissance, 2004 (réédition en poche, 2009).
Conférence et ressources vidéo
• Avec Maurice Zundel, faire l’expérience de Dieu, conférence de France-Marie Chauvelot (Association des Amis de Maurice Zundel) :
https://www.youtube.com/watch?v=kV_8-mWyj0A

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