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L'Eglise : Foi

Les catholiques pensent de manière étatique

Dal­ma­cio Negro Pavón, membre de la Real Aca­de­mia de Cien­cias Mo­rales y Políticas (Ma­drid), est interrogé dans Catholica de juillet dernier. Extraits :

"beau­coup d’au­teurs ca­tho­liques semblent pen­ser que l’or­ga­ni­sa­tion ac­tuelle des so­cié­tés oc­ci­den­tales consti­tue un ordre fon­da­men­ta­le­ment juste, alors même qu’ils en dé­noncent des « dé­rives » ni­hi­listes. Com­ment in­ter­pré­ter cette ti­mi­di­té cri­tique ?

PSur le plan des croyances, pour beau­coup de gens, le so­cia­lisme a rem­pla­cé de fait le chris­tia­nisme, l’Etat a rem­pla­cé l’Eglise, la lé­gis­la­tion la théo­lo­gie, le mode de pen­sée éta­tique le mode de pen­sée ec­clé­sias­tique, etc. In­cons­ciem­ment dans beau­coup de cas, mais c’est ainsi. On peut dire que l’Eu­rope est au­jourd’hui so­cial-​dé­mo­crate comme elle fut chré­tienne. Ce­pen­dant au­cune so­cié­té, au­cune culture ou ci­vi­li­sa­tion ne sera ja­mais chré­tienne en to­ta­li­té, et il en va de même avec la so­cial-​dé­mo­cra­tie. Et de fait il existe un conflit la­tent entre celle-​ci et le chris­tia­nisme. Ce conflit est ex­pli­cite en Es­pagne, et il y est même tou­jours plus in­tense de­puis que l’Ins­tau­ra­tion de la mo­nar­chie a per­mis au so­cia­lisme de s’af­fir­mer. Dans ce conflit, la­tent ou ex­pli­cite, les plus dé­con­cer­tés sont les chré­tiens, à cause de la confu­sion et de la ti­mi­di­té de l’Ec­cle­sia do­cens – les or­tho­doxes pa­raissent moins at­teints, comme en Rus­sie –, et cela à cause de la crise spi­ri­tuelle du bas cler­gé qui subit l’im­pact du mode de pen­sée idéo­lo­gique. Après tout concile il est ha­bi­tuel que règne une cer­taine confu­sion, mais cette fois la crise a été ag­gra­vée par les in­ter­pré­ta­tions ar­bi­traires consé­cu­tives à Va­ti­can II.

La consé­quence la plus grave est que les ca­tho­liques ont à peu près to­ta­le­ment ou­blié d’être un contre-​monde dans le monde et se sont ha­bi­tués à pen­ser de ma­nière éta­tique. En réa­li­té ce n’est pas nou­veau. Je crois que l’Eglise n’a ja­mais com­plè­te­ment com­pris ce que si­gni­fiait l’Etat. Sans aucun doute, de­puis le XVIe siècle, la pen­sée ec­clé­sias­tique s’est op­po­sée à la « rai­son d’Etat » ; mais bien peu – parmi les­quels la fi­gure la plus no­table semble avoir été le car­di­nal Re­gi­nald Pole, qui ne fut d’ailleurs que tar­di­ve­ment or­don­né prêtre – se ren­dirent compte de ce que si­gni­fiait l’ir­rup­tion de l’Etat. La rai­son en est peut-​être dans le fait que l’Etat s’est construit à l’ori­gine en co­piant l’Eglise, pour ra­pi­de­ment de­ve­nir son alter ego tem­po­rel par­ti­cu­la­riste, en contraste avec l’uni­ver­sa­lisme ec­clé­sias­tique et celui de l’Em­pire mé­dié­val. La ratio sta­tus imite la ratio ec­cle­siae même si la ma­nière de pen­ser ec­clé­sias­tique est sub spe­cie ae­ter­ni­ta­tis, tan­dis que celle de l’Etat est sub spe­cie tem­po­ris. Avec le temps, l’Etat aussi s’est dé­ve­lop­pé, jusqu’à de­ve­nir une com­plexio op­po­si­to­rum comme l’Eglise. L’Etat au­jourd’hui n’est plus un alter ego, il est un rival li­bé­ré de ses pré­sup­po­sés spi­ri­tuels, comme l’a vu Böckenförde, an­xieux de pos­sé­der la summa po­tes­tas sur les corps et les âmes : l’Etat to­ta­li­taire. En somme, avec le temps, le mi­mé­tisme s’est in­ver­sé. Si au­pa­ra­vant l’Etat imi­tait l’Eglise, à cause de l’in­fluence pro­tes­tante – cujus regio ejus re­li­gio, à chaque peuple la re­li­gion de son prince –, l’Eglise a com­men­cé peu à peu à imi­ter l’Etat.

Grâce à la pa­pau­té, l’Eglise ca­tho­lique s’est main­te­nue re­la­ti­ve­ment en marge, mal­gré « l’al­liance du Trône et de l’Autel » (le Trône en pre­mier…). Dans la pé­riode ré­cente, après la mort de Pie XII, qui avait les idées claires, l’Eglise a fait nau­frage di­sait Pierre Chau­nu, et le mi­mé­tisme s’est accru. En se don­nant pour vain­cue, par un excès de pru­dence voire par cha­ri­té, la pa­pau­té a sous­crit à la théo­rie de la conver­gence entre le so­cia­lisme so­vié­tique et le « ca­pi­ta­lisme », ce qui équi­va­lait à pré­dire que la so­cial-​dé­mo­cra­tie s’im­po­se­rait uni­ver­sel­le­ment, car elle s’avé­rait pré­fé­rable au so­cia­lisme mar­xiste-​lé­ni­niste, et en réa­li­té s’ac­cor­dait très bien avec le grand ca­pi­ta­lisme. Ce qui est lo­gique, vu que la so­cial-​dé­mo­cra­tie est « la re­li­gion du ca­pi­ta­lisme » dont par­lait Wal­ter Ben­ja­min dans les an­nées vingt, comme l’a ré­cem­ment rap­pe­lé le théo­lo­gien Tho­mas Rus­ter. Il n’y a pas lieu de s’éton­ner qu’en so­cial-​dé­mo­cra­tie « l’ar­gent ren­ferme toutes les in­fluences », pour dé­crire la si­tua­tion spi­ri­tuelle d’une for­mule de Hegel.

Lorsque Jean-​Paul II a mis fin à l’Ost­po­li­tik et com­men­cé à cor­ri­ger les in­ter­pré­ta­tions fausses de Va­ti­can II, le mal était fait. Une bonne par­tie du cler­gé res­tait fas­ci­née par la sé­cu­la­ri­sa­tion, pro­blème in­terne à la théo­lo­gie pro­tes­tante (ou peut-​être même à la seule théo­lo­gie lu­thé­rienne), dont l’idée s’était ré­pan­due qu’il s’agis­sait du des­tin du chris­tia­nisme. […]"

Le monde a besoin du témoignage des chrétiens et l'Année de la foi arrive à pont nommé.

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11 commentaires

  1. Bravo !
    C’est amusant car c’est typiquement la réflexion que je me suis faîte quand on lit les « think-tank » catholiques comme Liberté Politique et autres…
    Leur limite est tout simplement dans cette barrière qu’ils s’imposent : le système ne doit pas être outrepassé : on utilise le système pour défendre nos idées alors que pas un ne pense qu’il faut changer le système pour y arriver…
    Malheureusement, peu de gens sont capables de faire ce grand écart… soit parce que la Révolution a tellement bien travaillé et qu’ils sont persuadés de la pertinence du système, soit que le saut en avant, même virtuellement pensé, est trop difficile à faire (tout rejet du cocon douillet dans lequel on vit suppose un courage évident à remettre en question).

  2. Mille mercis de nous avoir fait connaître cette excellentissime analyse !
    Mais vous avez dit ” timidité ? ”
    Si la discussion vous interesse, voir
    ” Du naufrage de l’Eglise en Europe !”

  3. @ PK
    Bien vu sur Liberté Politique. On pourrait dire de même de la Plate forme AUDACE 2012 : rien qui fasse la promotion d’institutions sociales autonomes séparées organiquement de l’Etat.
    Cet interview est sans doute à rapprocher de la lettre de Benoit XVI rendue publique lors de la sortie du livre du Professeur PERA dont a parlé 2 fois le SB, paru en français sou sle titre “Pourquoi nous devons être appelés chrétiens” aux Editions Parole et Silence : http://lesalonbeige.blogs.com/my_weblog/2008/12/la-base-du-lib%C3%A9ralisme-est-dans-la-relation-avec-dieu.html
    http://lesalonbeige.blogs.com/my_weblog/2011/09/lessence-du-lib%C3%A9ralisme-senracine-dans-limage-chr%C3%A9tienne-de-dieu.html
    Extrait de cette lettre du Pape : “Au sujet de la signification de tout cela pour la crise de l’éthique contemporaine, je trouve important ce que vous dîtes sur la parabole de l’éthique libérale. Vous montrez que le libéralisme, sans cesser d’être libéralisme, mais au contraire pour être fidèle à lui-même, peut se lier à une doctrine du bien, en particulier à la doctrine chrétienne du bien, qui lui est connaturelle, offrant ainsi une contribution précieuse à la résolution de la crise.”
    La pape parle du libéralisme et non de l’étatisme keynésien socialisant. Après la monarchie absolue, nous connaissons son pendant : l’Etat absolu. Un gallicanisme étatique contre nos racines chrétiennes.

  4. Cette analyse est passionnante mais…il y manque le début de l’histoire:
    1. Le christianisme s’est développé dans un état-monde: Rome
    2. Il a adopté le shéma de celui-ci: universel et ordonné
    3. Quand cet état a disparu, l’église fut orpheline en occident et le basiléus était le chef de l’église en orient.
    4. L’église de Rome a endossé les habits de l’empire et jusqu’au titre du pape: Souverain pontife qui résonne avec celui que Jules césar porta.
    5. Les régions romaines se sont petit à petit constituées en états particularistes tout en gardant la trace des institutions romaines: Capitole à Toulouse, titre de consul pour Childéric, Saint empire romain-germanique etc
    6. Elles ont évidemment pris comme modèle l’église qui était un reflet de l’état absolu disparu.
    Le reste de l’analyse devient pertinent.
    On obtient cependant une vision plus juste de la recherche d’universalité de l’église (à la fois en raison de l’enseignement de Jésus et de la romanité de son implémentation) et de l’Europe en l’espèce de ses états et souverains qui furent tous à la recherche de la reconstitution de la Rome disparue.

  5. Au fait, quelqu’un a lu le si fameux livre de Pera, pour savoir comment il démontre que le libéralisme PEUT parvenir à une définition du bien ?

  6. @ clément
    Votre très intéressante analyse inclinerait-elle à penser qu’il y aurait eu une erreur stratégique dans la programmation de la Divine Providence, qui a fait naître Jésus dans un contexte historique et géographique très spécifique ?

  7. Benoit XVI avait écrit cela lors de la sortie du livre de Marcello PERA :
    “J’ai pu lire ces derniers jours votre nouveau livre ”Pourquoi nous devons nous dire chrétiens”. Ce fut pour moi une lecture passionnante. Avec une connaissance remarquable des sources et une logique convaincante, vous analysez l’essence du libéralisme à partir de ses fondements, montrant qu’elle s’enracine dans l’image chrétienne de Dieu : sa relation avec Dieu dont l’homme est l’image et de qui nous avons reçu le don de la liberté. Avec une logique irréfutable vous faites voir que le libéralisme perd sa base et se détruit de lui-même s’il s’éloigne de ce fondement.”
    Aucune doctrine politique ou économique ne donnera jamais une définition du Bien, sans reposer sur une philosophie et une métaphysique. BENOIT XVI montre que si la liberté est née du christianisme, le libéralisme qui se veut défenseur de la liberté, ne peut que se rattacher à ses propres racines.
    Le libéralisme est né de l’échec des absolutismes royaux anglais et français, qui avaient méprisé l’existence des corps sociaux et centralisé l’Etat : d’où le rejet et les deux révolutions favorisées qui plus est par les circonstances. Au XIX ème les libéraux comme Tocqueville, Constant, Bastiat, ont refusé le poids de l’Etat jacobin dans une démarche recoupant celle des chrétiens sociaux : la revendication de la société libre dans ses composantes naturelles.
    C’est un fait et rien ne sert d’attendre une doctrine politique qui nous serait révélée sur le SINAÏ ou le Mont Thabor, comme un catéchisme politique éternellement gravé dans le marbre : chaque époque doit se conformer à la Foi et faire la jonction entre l’Evangile et les temps historiques présents.
    Pour cela, il existe des courants de pensées qui sont plus favorables et utiles que d’autres : mais aucun n’est une figure du Salut. C’est ce que dit Benoit XVI du libéralisme.

  8. Beau texte
    Trop de catholiques dans “Rendez à César ce qui est à …” ont compris: rendez les honneurs à César! Lorsqu’il devient Mammon, les conséquences en sont d’abord pitoyables, puis, très vite dramatiques…
    @ PK
    Tout à fait d’accord quant à “Liberté Politique” qui manifeste une bien timide liberté par rapport au politiquement correct!

  9. Pour saluer également la qualité et la pertinence des propos de Monsieur Pavon et corroborer les analyses subséquentes faites par les excellents veilleurs que sont PK , PG et Exupery,je relaterai simplement le fait suivant:
    Le 14 septembre dernier que P-O Arduin s’évertuait à faire l’apologie sur le site “Liberté politique de la Loi Léonetti de 2005.
    Loi qui, faut-il le rappeler , tout en faisant mine d’ouvrir une porte aux soins palliatifs promeut l’euthanasie effective par arrêt de prétendus “traitements” (hydratation, alimentation , respiration ) , j’ai tenté de soutenir sur ledit site la défiance exprimée sur les propos de P-O-A par le Pasteur Rivaud.
    Bien que j’aie cité à l’appui de mon commentaire une récente condamnation explicite de l’Evêque de Huerta, Monseigneur José Vilaplana , j’ai été purement et simplement censuré.
    J’ai eu beau écrire poliment à Liberté politique pour demander ce qui les dérangeait dans mon argumentaire je n’ai eu aucune réponse.
    Ces nobles personnes , assurément, seraient bien inspirées de voir l’étrange sort commun que les derniers scrutins ont réservé aux derniers champions de la révolution anthropologique: en Monsieur Larcher, l’ami centriste de Monsieur Léonetti, qui avait cru bon de pousser le Sénat à promouvoir la recherche sur les embryons, l’infortunée Ségolène au triste Pass-Contraception , sans oublier la fille à Papa de Monsieur Delors.

  10. Je lis actuellement le livre de Marcello Pera. Et je trouve à la page 18 cette expression qui marque bien quels sont les présupposés de l’auteur : ” Le concept porteur du libéralisme, la liberté… “.
    Si le concept porteur du libéralisme est la liberté, alors oui, il suffit que le libéralisme redevienne fidèle à ses origines pour redevenir une conception de la chose publique acceptable par les chrétiens. Mais depuis quand créé-t-on deux mots pour une réalité et son concept ? Y-a-t-il un mot pour désigner la table et un autre mot pour désigner le-concept-de-table ? En réalité, c’est dès le départ que les inventeurs du libéralisme ont tenu à en faire une réalité à part qui se distinguait de la liberté telle qu’on l’avait entendu jusque là par le fait justement qu’elle ne se reconnaissait pas de tutelle religieuse. Certes, il n’est jamais trop tard pour bien faire. Mais est-ce bien faire que de tomber dans le piège de la ” langue inverse ” ( Professeur Xavier Martin ) et de faire semblant de croire que les mots créés par des adversaires de la foi peuvent se voir attribuer unilatéralement un sens chrétien ? N’est-ce pas le jeu auquel s’époumonnent depuis longtemps tous les ralliés de la démocratie chrétienne ? Pour quel résultat ?
    D’autres nous ont déjà dit que liberté, égalité, fraternité étaient des valeurs chrétiennes. Oui individuellement. Non mises ensemble. Les manipulations sémantiques n’y changeront rien.
    Le livre de Marcello Pera est certainement une mine de réflexions intéressantes. Il est aussi l’œuvre d’un rallié déçu. Qui n’en revient pas de sa déception. Et qui cherche le moyen de faire en sorte que les choses n’aient pas été ce qu’elles furent.

  11. ” Et qui cherche le moyen de faire en sorte que les choses n’aient pas été ce qu’elles furent.” ( Laguérie)
    Ou en d’autres termes peut-être à les “minorer” ?
    Comme d’autres cherchent à minorer le réel confronté à leurs nuées …
    Si je peux me permettre de renvoyer à un débat qui vient de s’ouvrir sur Internet et qui est étroitement lié au naufrage de l’Eglise, dont il est ici question …
    ” Jean Daniel du Nouvel Obs serait-il miné par la confrontation de ses nuées avec le réel ?”

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