Pierre Sautarel, fondateur de FDesouche, a été interrogé dans le JDD. Extraits :
Comment jugez-vous le chemin parcouru ?
Le bilan est contrasté. C’est une réussite éditoriale, puisque les sujets que nous voulions rendre visibles sont désormais au centre du débat public. Il y a vingt ans, les évoquer suffisait parfois à vous faire qualifier d’extrémiste ; aujourd’hui, ils ouvrent les journaux télévisés et structurent les campagnes électorales. Mais c’est aussi un échec politique : la reconnaissance tardive des problèmes n’a pas permis de les résoudre.
Vous regardez la France tous les jours. Quelles leçons en tirez-vous ?
J’ai appris que la France ne se comprend ni depuis Paris ni à travers une seule grille de lecture. Il faut regarder les classes sociales, les territoires, les origines, la religion et les modes de vie. Les habitants d’un village du Morvan, d’une cité de banlieue, d’un quartier bourgeois ou d’une ville moyenne vivent officiellement dans le même pays, mais ne sont pas confrontés aux mêmes réalités. Longtemps, le débat public a voulu tout ramener aux inégalités économiques.
Or, on ne peut plus comprendre la société française sans prendre en compte les réalités ethniques, culturelles et religieuses. Elles influencent les solidarités, les rapports entre les sexes, les comportements électoraux, les conflits scolaires, le rapport à l’autorité, à la violence, à la nation et à l’histoire. Cela ne signifie pas que chaque individu soit réductible à son origine ou à sa religion. Mais refuser de voir ces appartenances lorsqu’elles structurent concrètement la vie sociale empêche de comprendre ce qui se passe.
Qu’est-ce qui a le plus changé dans le paysage médiatique en vingt ans ?
Le principal changement est la perte du monopole de la distribution. Les médias traditionnels continuent à produire une grande partie de l’information originale, mais ils ne décident plus seuls de ce qui mérite d’être vu ni de la manière dont un fait doit être interprété. Les réseaux sociaux permettent de comparer les articles, de retrouver des archives, de contester un titre et de faire émerger des sujets négligés. CNews a prolongé cette révolution dans l’audiovisuel. Son succès montre qu’elle n’a pas créé cette demande : elle a su l’entendre.
Est-ce pour cela qu’on cherche à museler les réseaux sociaux ?
Les réseaux sociaux ont rendu visibles des millions de personnes jusque-là privées d’accès aux médias. Ils ont ainsi réduit le pouvoir de médiation des institutions, des partis et des médias traditionnels. Ceux qui décidaient autrefois quelles informations et opinions méritaient d’être entendues ont vu apparaître un espace qu’ils ne contrôlaient plus entièrement. Il était prévisible qu’ils cherchent à reprendre la main. Le danger ne réside pas dans une mesure isolée, mais dans leur accumulation.
Vérification de l’âge, identification des utilisateurs, analyse des communications, classement des contenus et réduction de leur visibilité peuvent, une fois combinés, former une véritable infrastructure de contrôle. La censure moderne se présente rarement comme une censure : elle se présente comme une protection. Et lorsqu’un système d’identification devient obligatoire en pleine campagne électorale, une simple erreur technique peut suffire à priver temporairement un citoyen de l’un des principaux lieux du débat public.
Vous avez beaucoup ferraillé contre le récent rapport sénatorial sur « les zones grises de l’information »…
Il y a un service de l’État créé pour détecter les opérations d’influence numérique étrangères : Viginum. Mais ce rapport introduit explicitement la notion d’« ingérence intérieure ». Il propose d’observer les comportements informationnels des citoyens français eux-mêmes et d’inciter les plateformes à modifier leurs algorithmes ou à invisibiliser certains comptes en période électorale.
Le changement est majeur. Il ne s’agirait plus seulement de sanctionner une infraction définie par la loi et jugée par un tribunal, mais de considérer qu’un comportement parfaitement légal peut nuire à la qualité du débat public. Le mot essentiel est « invisibilisation ». Le compte n’est pas supprimé et son auteur n’est pas condamné : sa portée est simplement réduite sans qu’il puisse le contester. […]
Le RN disposerait-il des leviers pour gouverner s’il arrivait au pouvoir ?
Il disposerait des pouvoirs que la Constitution accorde à un gouvernement. Mais gagner une élection et gouverner sont deux choses différentes. Il lui faudrait une majorité parlementaire, des cadres compétents, une connaissance précise de l’administration, des textes juridiquement solides et une stratégie pour surmonter les obstacles constitutionnels, européens et budgétaires.
Il rencontrerait aussi une forte opposition dans la rue, les médias, les syndicats, le monde culturel et une partie de l’administration. Cette opposition serait légitime tant qu’elle resterait démocratique, mais croire qu’elle ne prendrait que cette forme relève de la naïveté. La vraie question est donc de savoir si le RN a préparé les hommes, les textes et les procédures nécessaires pour transformer une victoire électorale en action publique réelle. Un parti prêt à gagner n’est pas nécessairement prêt à gouverner. […]
