Partager cet article

L'Eglise : Vie de l'Eglise

Les pédagogies propres au rite réformé sont celles de la profusion, la pédagogie traditionnelle est une pédagogie de la répétition

Les pédagogies propres au rite réformé sont celles de la profusion, la pédagogie traditionnelle est une pédagogie de la répétition

Suite à la proposition liturgique de Dom Kemlin, père abbé de l’abbaye de Solesmes (et reprise par Gregori Solari dans une tribune publiée dans La Croix), Philippe Darantière, président de Notre-Dame de Chrétienté, l’association organisatrice du pèlerinage de Paris à Chartres à la Pentecôte, a réagi dans L’Homme Nouveau. Extrait :

On peut tout d’abord se féliciter de voir que cette question fait l’objet d’une préoccupation ! Et que cette préoccupation incite le père abbé de Solesmes à écrire au Pape lui-même à ce sujet. Quant à la proposition elle-même, c’est autre chose. Elle consisterait à insérer dans le Missale Romanum l’ancien ordo, à côté du nouvel ordo : les deux cohabiteraient et pourraient être utilisés par tous les prêtres.

Dans l’esprit, cela rappelle ce que le pape Benoît XVI avait voulu faire en définissant la doctrine d’un unique rite romain avec deux formes : une forme ordinaire et une forme extraordinaire. Mais là où dom Kemlin s’écarte un peu de cette position, c’est qu’il indique que l’ancien ordo pourrait être « retouché a minima pour le rendre conforme à la Vatican II », notamment en l’ouvrant à l’usage de la langue vernaculaire, de la concélébration et des quatre prières eucharistiques

Nous lui ferons remarquer que ces éléments ne figuraient pas dans la constitution Sacrosanctum concilium promulguée par le concile Vatican II : ils ont été introduits a posteriori. Le pape Paul VI a toujours eu une certaine réticence à l’égard de l’abandon du latin et du grégorien ; la concélébration ne se généralisa qu’à partir de 1969. Quant aux prières eucharistiques, elles ont été imaginées par le Consilium, commission créée en 1964 par Paul VI pour mettre en œuvre la réforme liturgique, qui n’est donc pas directement issue du Concile. En retouchant l’ancien ordo, on l’imprègne donc de l’esprit de la réforme, cet esprit de nouveauté qui n’est pas le sien.

Comment caractériseriez-vous cet esprit ?

Un moine bénédictin, qui n’est pas de la congrégation de Solesmes, me donnait cette comparaison que je trouve très pertinente :

« Au fond, les pédagogies propres au rite réformé sont celles de la profusion. Tout est profusion : profusion de lecture, profusion de prières eucharistiques, profusion d’options pour le célébrant qui peut choisir en permanence entre telle proposition ou telle autre, ou même en inventer, puisque ça fait également partie des propositions liturgiques, pour s’adapter en permanence.

La pédagogie traditionnelle attachée au rite ancien, c’est le contraire : c’est une pédagogie de la régularité, de la répétition, une forme qui s’impose à nous, que prêtres et fidèles ne choisissent pas, qui est au service du culte rendu à Dieu. »

Les deux me semblent incompatibles.

Le père abbé va jusqu’à évoquer « une différence anthropologique » entre les deux rites…

En effet. D’une part, je trouve très positif qu’un célébrant habituel du nouveau missel reconnaisse qu’il puisse y avoir « une expérience spirituelle forte et authentique » dans l’ancien rite, que les fidèles qui y sont attachés « ne parviennent pas à vivre avec le nouveau missel ». Implicitement, c’est une reconnaissance qu’il puisse y avoir des manques dans le nouveau rite qui privent les fidèles, les prêtres, de l’accès à une certaine nourriture spirituelle. Ce discours est assez nouveau.

D’autre part, dire que « les deux ordo sous-tendent des anthropologies différentes » me semble préoccupant : ça voudrait dire que l’Église s’est trompée pendant des millénaires sur ce qu’est l’homme en profondeur ! Ou alors l’homme aurait-il lui-même changé depuis 60 ans ?

Ce qui est sûr, c’est que lorsqu’on propose la liturgie traditionnelle à la jeune génération, elle l’adopte sans coup férir. Certains nouveaux baptisés accèdent même directement à la foi catholique par l’ancien rite sans avoir connu le nouveau, ce qui ne s’était jamais produit depuis 60 ans. Donc je ne pense pas que l’homme ait vraiment changé !

Donc ce nouveau Missale Romanum que propose dom Kemlin ne serait pas une simple juxtaposition de deux missels ?

L’idée de dom Kemlin, c’est que les deux rites puissent se nourrir. Pour ceux qui suivent la messe Paul VI, il évoque l’ajout des prière au bas de l’autel, celles de l’offertoire. Pour ceux qui suivent le rite ancien, il propose le nouveau lectionnaire et le nouveau calendrier. Or le nouveau calendrier est précisément ce qui a dérouté les fidèles et provoqué le départ de nombreux pratiquants : on a provoqué à ce moment-là une rupture, on a bouleversé l’ensemble des repères sur lesquels s’était fondée la transmission.

Beaucoup de fêtes auxquelles nous étions attachés ont disparu, comme la fête du Précieux Sang, la fête du Saint Nom de Jésus, qui donnaient une centralité christologique au temps liturgique, ou encore celle de la Visitation de la Sainte Vierge… Le nouveau calendrier ne véhicule pas la même expression doctrinale.

Quant au nouveau lectionnaire, l’idée est qu’il enrichirait la connaissance de la Parole de Dieu par rapport à l’ancien. Mais je soulignerais que dans l’ancien missel, entre l’introït, le graduel, l’offertoire, la communion, il y a plus de 1 000 citations de la Parole de Dieu issues de l’Ancien et du Nouveau Testament au cours de l’année …

On ne peut pas dire qu’on soit « privé » de la parole de Dieu, comme cela a été dit par certains évêques : on y puise même directement, ce qui n’est pas le cas dans les célébrations selon nouveau rituel, où un chant d’entré remplace l’introït, un autre accompagne la « procession des oblats », et ainsi de suite jusqu’à la communion, en ne reprenant que rarement la parole de Dieu dans le texte.

En outre, les lectures, dans l’ancien rite, ne sont pas tant faites pour l’instruction des fidèles que pour être des moments de l’acte liturgique : elles s’adressent plus à Dieu qu’à l’homme. Ce qui n’empêche en rien d’inviter les fidèles à pratiquer la lectio divina pour approfondir leur connaissance de la parole de Dieu.

Peut-on se réclamer de dom Guéranger dans cette recherche liturgique, comme le fait dom Kemlin ?

Faire de dom Guéranger le lointain précurseur de la réforme liturgique de 1969 est quand même très ambitieux, voire abusif. Il me revient une citation du grand restaurateur de l’abbaye de Solesmes :

« Toute liturgie que nous aurions vue commencer, qui n’eût point été celle de nos pères, ne saurait donc mériter ce nom. »

Cela exclut totalement un ralliement hypothétique de dom Guéranger à la réforme liturgique. [Lire la suite]

Partager cet article

Nous utilisons des cookies pour vous offrir la meilleure expérience en ligne. En acceptant, vous acceptez l'utilisation de cookies conformément à notre politique de confidentialité des cookies.

Paramètres de confidentialité sauvegardés !
Paramètres de confidentialité

Lorsque vous visitez un site Web, il peut stocker ou récupérer des informations sur votre navigateur, principalement sous la forme de cookies. Contrôlez vos services de cookies personnels ici.


Le Salon Beige a choisi de n'afficher uniquement de la publicité à des sites partenaires !

Refuser tous les services
Accepter tous les services