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Tribune libre

Recension d’un livre : Le Trésor des Randols », « une somme sur ce que représente la Chrétienté »

Recension d’un livre : Le Trésor des Randols », « une somme sur ce que représente la Chrétienté »

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En 2022, les moines de Randol ont édité « Le Trésor des Randols », qui se veut comme « une somme sur ce que représente la Chrétienté », selon l’expression de madame Judith Cabaud. Chrétienté fondée sur la famille, dans le cadre de la vie d’un village.

Il a été récompensé par l’Académie des Arts, Sciences et Belles-Lettres de Clermont-Ferrand en janvier 2023, et le Père Albert-Marie Crignon en a fait une recension dans la revue Sedes Sapientiae, d’avril 2023, que vous trouverez ci-après.

En février 1976, Mme Guittard, dernière habitante du petit village de Randol, en Auvergne, confie à une amie, hôte du monastère : « J’ai un trésor, mais il ne faut en parler à personne ». Ce trésor, c’est la sagesse paysanne et profondément chrétienne des habitants de Randol. Mme Guittard l’avait reçu de sa mère et surtout de sa grand-mère, Marie Savignat, avec la mission de ne pas le laisser perdre :

« Quand je ne serai plus là, il faudra continuer à faire vivre le Trésor, à l’aimer. Le Trésor, il est fait des choses de tous les jours, de tous les temps. C’est en restant tout près des choses, en vivant avec elles qu’on est heureux. (…) Le Trésor, c’est Celui qui conduit tout qui nous l’a donné » (p. 471).

Mais à qui le transmettre, désormais ? Deux ans avant sa mort, survenue en 1980, Mme Guittard reçoit la réponse de Notre-Dame d’Orcival : les moines bénédictins, établis à proximité du village depuis 1971, seront ses héritiers.

Ce livre, édité par les moines de l’abbaye de Randol, est le recueil des souvenirs de Mme Guittard sur la vie de son village, dans la première moitié du XXe siècle. Un premier chapitre présente le village et ses habitants depuis la fin du XIXe siècle. Les deux chapitres suivants sont consacrés à l’art des plantes et à la vie avec les animaux. Un long chapitre évoque ensuite les « biens spirituels », tout ce qui donne son sens et son prix à la vie commune. Le chapitre suivant évoque la prière des Randols, au fil de l’année liturgique. Le dernier chapitre est consacré à la manière dont on assistait les malades et les mourants, avant de les conduire au « champ du repos ».

Le village de Randol et ses habitants

Randol est un tout petit village d’une vallée de l’Auvergne. Il n’a jamais compté plus de quelque 80 habitants. On s’efforçait d’y vivre en autarcie. Presque tous les meubles et les ustensiles domestiques étaient faits par les habitants, avec toujours le souci qu’ils fussent à la fois beaux et utiles. Ils étaient faits pour durer et se transmettre d’une génération à l’autre.

Dans le premier chapitre, consacré aux familles du village, se détache la belle figure de Madame Savignat, dite « grand-mère Marie ». Elle était née le 10 novembre 1843, dans une famille de treize enfants. Elle-même n’aura qu’une fille. Ayant appris à lire, en latin d’abord, puis en français, auprès du prêtre desservant le village, elle connaitra beaucoup de prières dans les deux langues et pourra diriger les vêpres, le chemin de croix, le chapelet. Elle sera aussi la gardienne vigilante du trésor : dès l’âge de neuf ans, sa mère lui redit tout ce qu’elle avait appris de sa propre grand-mère. Celle qui sera bientôt, pour tous, « grand-mère Marie », aimera à réunir souvent les enfants du village, pour leur apprendre à ouvrir leurs yeux et leurs cœurs aux beautés de la Création, à pratiquer les vertus, et surtout à prier. Grand-mère Marie est partie pour la « patrie des anges », dans la nuit du 12 octobre 1938. Le lendemain, on la trouva étendue, morte, sur son lit, dans ses habits du dimanche. Une main repliée sur son cœur, elle tenait la statue de la Vierge au cœur immaculé. Dans l’autre, son chapelet. Sur une chaise, à côté du lit, son linceul. C’est ainsi qu’après avoir tout préparé elle-même, elle s’en alla, « avec l’humilité du perce-neige et la simplicité de la violette », comme elle aimait dire.

Les fleurs et les bêtes

La vallée de la Monne, où se trouve le village de Randol, est justement très riche en fleurs. C’est pourquoi on y a développé, depuis longtemps, l’art de cultiver les plantes. On s’émerveille, à la lecture des notices, classées par ordre alphabétique, de tout ce que les Randols savaient faire avec les plantes : infusions, potages, compresses, cataplasmes… Beaucoup des herbes utilisées à Randol avaient un nom populaire charmant et édifiant : l’oseille, qui fleurit en temps pascal, est « herbe de l’alléluia », le plantain est « herbe de saint Joseph »… Le respect et l’amour de la création, le sens de la responsabilité envers toutes les créatures, éclatent dans ces pages pleines de sagesse pratique.

Les animaux, à Randol, n’étaient pas seulement d’utiles serviteurs, c’étaient aussi des modèles à suivre… ou non, comme grand-mère Marie l’expliquait aux enfants. Le chapitre qui leur est consacré ne compte pas moins de trente-et-une leçons, tirées de la vie des bêtes. Ainsi, la petite hermine nous apprend la confiance en Dieu, l’écureuil, la prévoyance et le discernement, les oiseaux savent regarder et se taire, par exemple quand Toené, le simple du village, se met en colère. Mais gardons-nous des sottes vanteries de la pie voleuse ou de l’indocilité des chèvres, qui n’écoutent rien ! Et surtout, retenons, avec grand-mère Marie, ce que seuls les hommes savent faire et qui est très important : « Il n’y a que les hommes qui font un sourire ».

Les biens spirituels

Le quatrième chapitre, sur les biens spirituels, nous conduit au cœur de la sagesse de Randol. C’est un domaine inépuisable. On y apprend comment on doit respecter son corps, sans paresser ni s’épuiser, se garder des « mauvais compagnons », que sont la rancœur, la haine, le désespoir. Savoir aider son prochain, pardonner les injures, vivre avec les bons et les moins bons, donner sa place à chacun. L’histoire du pèlerinage à saint Jacques de Compostelle, accompli par un Randol au XVIIe siècle, pour le salut de tout le village, est spécialement touchante. Ces gens simples n’étaient pas quiétistes pour un sou. Ils ne ménageaient pas leur peine pour s’assurer le pain quotidien et transmettre les biens de l’âme. Mais ils avaient conscience que, sans l’aide du Seigneur, tous les efforts humains resteront vains. On sent la splendeur de la sagesse catholique dans cette alliance constante du naturel et du surnaturel.

La vie liturgique à Randol

Dans ce village, chrétien, la vie s’écoulait « comme le lait », au rythme des saisons, des travaux agricoles et du calendrier liturgique. Il n’y avait pas d’église, mais on priait au calvaire du Coudet. On y chantait les vêpres, le dimanche et aux grandes fêtes. On faisait le chemin de croix en Avent et en Carême. La prière n’était pourtant pas limitée aux célébrations liturgiques. Au village, comme dit Mme Guittard, on apprenait à dire « Jésus », « Marie », « Joseph », en même temps que « papa » et « maman ». On vivait en compagnie de son ange gardien et, en cas de trouble, on le « prenait par la main », selon le joli mot de grand-mère Marie. On priait en travaillant, on mettait un genou en terre et on se signait en entendant la cloche de l’Angélus de Cournols. On se tournait plusieurs fois par jour vers le cimetière de Liauzun, pour prier pour les âmes en peine. On comprend, à lire ce chapitre, que la foi était, pour les Randols, le « levain » de l’existence, et que la prière « allait avec la vie », comme le dit si justement Mme Guittard.

La Maladie et la mort à Randol

À Randol, bien mourir était la grande affaire de l’existence. Quand un habitant tombait malade et devait s’aliter, on veillait à ce qu’il ne manque de rien et ne soit pas isolé. Les femmes préparaient son panier de malade, des hommes venaient pour lui parler de la vie du village. Grand-mère Marie faisait prier les enfants, les encourageait à faite des sacrifices pour le malade, et surtout à garder l’espérance.

Si le cas s’aggravait, on prévenait le prêtre, sans attendre l’agonie. Mme Guittard se rappelle tous les détails des dernières cérémonies qui devaient préparer le mourant à partir. Grand-mère Marie apportait la « Vierge des mourants », la statue couronnée de Notre-Dame du Port. Dans ces moments, le malade n’était jamais laissé seul. « On ne quitte pas un mourant, on reste auprès de lui, on prie avec lui doucement et on l’entoure de beaucoup d’amour. Si vous saviez comme on a besoin d’être aimé à ce moment-là. (…) Quand la mort vient, le Mauvais est là, avec sa horde de petits qui livrent bataille pour faire perdre l’espérance ; (…) La mort, c’est un combat du corps, mais aussi un combat de l’âme » (p. 429). Le prêtre communiait le malade, donnait l’extrême-onction et restait prier avec lui. Les assistants priaient les litanies des mourants, le Libera me, le De profundis.

Une fois que la famille avait été « visitée par la mort », selon le beau mot de la famille Savignat, on allumait près du défunt un cierge ou une lampe à huile, pour rappeler que « le corps n’est plus, mais l’âme est bien vivante », comme disait le prêtre. Le plus âgé de la famille s’avançait devant la bière et disait, au nom de la famille : « En famille, faisons le pardon des injures, et demandons à être pardonnés » (p. 430). Puis, c’était la toilette du mort et la mise en bière. Les femmes se chargeaient d’envelopper le corps, d’une manière bien précise, fixée par la coutume, dans le linceul, un beau linge brodé, préparé longtemps à l’avance : « Même dans la mort, il faut savoir mettre du beau, il faut savoir honorer la mort, car celui qui part là-haut est une créature de Celui qui conduit tout » (p. 437). À Randol, les petites filles apprenaient à coudre et à broder dès l’âge de dix ans et leur grand-mère leur faisaient broder le linge qui serait leur linceul.

Le cercueil ayant été refermé et cloué, quatre ou six hommes se chargeaient du difficile transport jusqu’à l’église de Cournols, puis au cimetière. Tout le village se rendait aux obsèques, « car, devant la mort, rien ne résiste, et tout se pardonne » (p. 441). Enfin, venait la procession au « champ du repos » et là, le bel usage de « faire l’honneur de la terre » : le prêtre, puis les assistants, prenaient un peu de terre à deux mains, la gardaient un moment, puis la jetaient sur le cercueil, descendu dans la fosse. Au retour, on faisait halte auprès des croix du chemin, on jetait du sel béni pour éloigner le Mauvais. Tous ces gestes fixés par la coutume, cette ritualisation de la mort, montraient ce qu’elle est vraiment : un drame simple et profond, la dernière aventure de la vie, et la plus importante. « Il faut », disait Juliette Savignat, « apprendre à regarder sa mort avec la simplicité de la violette et la docilité de la fleur des champs, qui savent vivre et mourir ensemble » (p. 452).

Conclusion : garder notre trésor et vivre tout près des choses

En refermant ce beau livre, nous retiendrons deux choses. D’abord, que les chrétiens ont un trésor sans prix de doctrine, de morale, de sages coutumes. Il s’y trouve tout ce qu’il faut pour parvenir à la vie éternelle et à la résurrection, pour « tourna vieuvre », comme on disait à Randol. Veiller sur ce trésor, l’enrichir encore et surtout le transmettre, est une question de vie ou de mort, dans ce monde et dans l’autre. Ensuite, gardons précieusement la recommandation de grand-mère Marie. On peut être heureux en cette vie, même avec peu, mais à deux conditions : vivre « tout près des choses », rester en contact, par nos sens, avec les créatures de « Celui qui conduit tout », et ne pas oublier de nous adresser souvent à lui, pour louer, demander, remercier. « Il faut prier comme on respire, mes enfants » (p. 31). F. Albert-Marie Crignon

Vous pouvez commander ce livre sur : magasinrandol.com ; où vous trouverez les autres ouvrages des Éditions de Randol.

Et vous le procurer dans les abbayes suivantes : Notre-Dame de Randol (63) ; Notre-Dame de Fontgombault (36) ; Notre-Dame de Triors (26) ; Saint-Paul de Wisques (62) ; Sainte-Madeleine du Barroux (84) ; L’Annonciation du Barroux (84) ; et aussi sur Amazon, Fnac et auprès de votre libraire.

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1 commentaire

  1. J’ai passé une semaine à Randol cet été en famille et j’ai parcouru cet ouvrage remarquable. Nos ancêtres, si frustres qu’ils puissent paraître, étaient bien plus authentiquement chrétiens et érudits que nombre d’entre nous. De moi en tous cas, il me semble. Merci aux frères pour cette pieuse leçon.

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