Il y a une scène de West Beyrouth, le film de Ziad Doueiri sorti en 1998, qui revient régulièrement sur les réseaux sociaux. On y voit un jeune Libanais affirmer qu’il n’est pas arabe, qu’il est libanais, phénicien ; son père le reprend, lui demande d’où lui vient cette idée, puis lui explique qu’il faut être fier d’être arabe, héritier d’une grande civilisation qui se serait étendue de l’Espagne jusqu’à l’Asie. Le film, présenté à la Quinzaine des réalisateurs en 1998, parle évidemment d’un Liban fracturé par la guerre civile, où les identités deviennent explosives.
Mais précisément : cette scène, souvent partagée comme une petite leçon d’universalisme arabe, ne répond pas vraiment à la question. Elle la déplace. Elle ne dit pas : « Est-il historiquement exact de dire que les Libanais sont des Arabes ? » Elle dit : « Pourquoi aurais-tu honte d’être arabe ? » Or ce n’est pas la même chose.
Car l’arabe n’est pas une insulte. Personne de sérieux ne devrait avoir besoin de le répéter. La langue arabe est belle, l’arabe classique a une puissance littéraire incontestable, les dialectes arabes sont d’une diversité fascinante, et des mondes entiers de poésie, de philosophie, de musique, de mystique et de mémoire sont passés par cette langue. Mais la beauté d’une langue ne transforme pas automatiquement l’histoire d’un peuple. On peut aimer une langue, l’habiter, la parler, en faire de la littérature, sans être obligé d’effacer ce qui existait avant elle.
Et c’est bien là le problème. Le Liban n’est pas né arabe. Le territoire de l’ancienne Phénicie correspond largement au Liban actuel, avec ses grandes villes antiques comme Byblos, Sidon, Tyr et Béryte, l’actuelle Beyrouth. Les Phéniciens appartiennent au vieux monde cananéen de la côte levantine. Ce n’est pas une fantaisie romantique de diaspora ni une coquetterie mondaine de chrétiens libanais francophones : c’est une donnée historique lourde. Une étude génétique publiée en 2017 dans The American Journal of Human Genetics a même montré que les Libanais actuels tirent l’essentiel de leur ascendance d’une population apparentée aux Cananéens de l’âge du bronze, ce qui indique une forte continuité biologique dans le Levant depuis plusieurs millénaires.
Évidemment, cela ne signifie pas que l’identité soit une affaire de pureté génétique. Rien ne serait plus absurde. Les peuples sont des sédimentations, des mélanges, des langues, des rites, des empires subis, des conversions, des mariages, des mémoires reconstruites. Mais cela signifie au moins une chose : il est historiquement très fragile de prétendre que les Libanais seraient simplement des Arabes comme les autres, comme si leur arabité allait de soi depuis l’origine.
L’arabité libanaise est d’abord une couche historique. Elle vient après. Elle arrive avec la conquête musulmane du Levant au VIIe siècle, lorsque les Arabes musulmans conquièrent la Palestine et le Liban dans les années 630. Britannica rappelle aussi que des tribus arabes s’installent ensuite dans le sud du Liban parmi les populations indigènes, tandis que les Maronites, originellement syriaques, adoptent progressivement l’arabe tout en conservant le syriaque dans leur liturgie. Voilà une formule autrement plus exacte : le Liban n’est pas un pays d’origine arabe ; c’est un pays levantin, cananéen, phénicien, araméen, syriaque, méditerranéen, progressivement arabisé.
Il n’y a donc aucune raison d’accepter pour l’Empire islamo-arabe ce que l’on refuserait à toutes les autres puissances impériales. Quand Rome conquiert, on parle de romanisation. Quand la France conquiert, on parle de colonisation. Quand l’Empire ottoman domine, on parle de domination ottomane. Mais lorsque l’expansion arabo-islamique impose progressivement sa langue, son cadre politique, son horizon religieux et son récit, il faudrait soudain parler uniquement de “grande civilisation”, comme si la conquête devenait innocente parce qu’elle s’exprimait en arabe.
Or les peuples conquis finissent souvent par parler la langue du conquérant. Ce n’est pas propre au monde arabe. Les Gaulois ont parlé latin, puis les Français ont oublié qu’ils parlaient une langue romane née d’une domination. Une grande partie de l’Amérique latine parle espagnol ou portugais. Des peuples africains parlent français ou anglais. Personne n’en déduit que les Péruviens sont ethniquement espagnols, ni que les Congolais sont d’origine française. Pourquoi faudrait-il, dans le cas libanais, confondre langue, culture acquise et origine profonde ?
On répond souvent : « Mais le Liban est un pays arabe. » Oui, politiquement et linguistiquement, le Liban appartient aujourd’hui au monde arabe. L’arabe est sa langue officielle, et le pays fut même l’un des membres fondateurs de la Ligue arabe en 1945. Très bien. Mais cela ne règle pas la question. Une appartenance diplomatique ou linguistique ne suffit pas à abolir une mémoire plus ancienne. Le mot “arabe” lui-même désigne aujourd’hui très largement des populations arabophones du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord ; c’est donc souvent une catégorie linguistique et culturelle autant qu’ethnique.
C’est pourquoi la scène de West Beyrouth est intéressante malgré elle. Le père croit répondre à son fils en lui offrant une grandeur de substitution : “sois fier de l’empire arabe”. Mais le fils ne demande pas si l’empire arabe a produit des merveilles. Il demande qui il est. Et la réponse “tu es arabe parce qu’une grande civilisation arabe a existé” ressemble presque à l’argument de tous les empires : tu devrais être reconnaissant d’avoir été absorbé par plus grand que toi.
Le vrai propos ne devrait donc pas être : “les Libanais doivent haïr l’arabité”. Ce serait idiot, injuste, et même impossible. Le Liban a fait de l’arabe quelque chose de profondément libanais. Il l’a chanté, tordu, francisé, méditerranéisé, christianisé parfois, islamisé évidemment, rendu familier, drôle, tendre, violent, populaire, littéraire. L’arabe du Liban n’est pas un simple tampon impérial ; il est devenu une matière vivante. Il faut pouvoir le reconnaître.
Mais reconnaître cette fécondité ne doit pas obliger à réciter le catéchisme panarabe. Le Liban n’a pas à choisir entre la honte de l’arabe et l’effacement de sa profondeur préarabe. Il peut dire : nous parlons arabe, mais nous ne venons pas seulement de l’Arabie. Nous appartenons au monde arabe contemporain, mais notre mémoire plonge dans Canaan, dans la Phénicie, dans l’araméen, dans le syriaque, dans la Méditerranée orientale, dans un monde antérieur à l’islam et antérieur à l’arabisation.
Le problème n’est donc pas l’arabe. Le problème est l’idéologie qui transforme une langue en assignation, une conquête en destin, une couche historique en origine obligatoire. Dire “je suis phénicien” ne devrait pas être immédiatement traité comme une provocation raciste ou une haine de l’arabe. Cela peut être, tout simplement, une tentative de retrouver un nom plus ancien que celui imposé par les vainqueurs.
Le Liban n’a pas besoin de se mutiler pour appartenir à son présent. Il n’a pas besoin de nier l’arabe pour retrouver la Phénicie. Mais il n’a pas non plus à nier la Phénicie pour rester poli avec l’arabisme. Une identité adulte peut tenir ensemble plusieurs héritages, à condition de ne pas mentir sur leur ordre d’apparition.
L’arabité libanaise existe. Elle a produit de la culture, de la beauté, de la musique, de la littérature, des voix immenses. Mais elle n’est pas l’acte de naissance du Liban. Elle est une langue d’adoption devenue langue intime. Elle est une histoire imposée, puis travaillée, habitée, parfois aimée. Elle est une greffe devenue branche. Mais la racine, elle, descend plus loin. Et il n’y a aucune honte à le rappeler.
Cet article est une tribune libre, non rédigée par la rédaction du Salon beige. Si vous souhaitez, vous aussi, publier une tribune libre, vous pouvez le faire en cliquant sur « Proposer un article » en haut de la page.
