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France : Politique en France / Pays : International

“On peut se demander à quoi servent aujourd’hui les diplomates”

“On peut se demander à quoi servent aujourd’hui les diplomates”

Haut fonctionnaire, diplomate, ambassadeur en Malaisie puis à deux reprises à Alger, Xavier Driencourt a été interrogé dans la revue Conflits. Extrait :

Entre 1945 et 2023, y a-t-il eu des évolutions majeures de la diplomatie française ?

Il y a eu deux changements majeurs. Ce sont d’une part l’hyperprésidentialisation, et d’autre part les moyens de communication immédiats. Du temps du général de Gaulle, le principe était le domaine réservé, alors qu’aujourd’hui le président gère tout. Les ambassadeurs n’ont évidemment plus le monopole de l’information qu’ils avaient jusqu’aux années 1970. L’immédiateté de l’information alimente aussi l’hyprésidentialisation. La « diplomatie du tweet » change tout. Le 7 octobre, Emmanuel Macron a immédiatement annoncé sur « X » qu’il allait lancer une coalition anti-Hamas, sur le modèle de la coalition anti-Daesh. Le Quai d’Orsay a dû préciser que ce n’était pas son point de vue. Les effets de ce type d’annonces impulsives peuvent être désastreux.

On peut se demander à quoi servent aujourd’hui les diplomates. Le président de la République nomme les ambassadeurs en conseil des ministres sur proposition du ministre des Affaires étrangères. Les diplomates traitent de plus en plus directement avec l’Élysée. Ce n’était pas le cas lorsque j’étais ambassadeur en Malaisie, il y a 25 ans. J’ai découvert le changement en Algérie, sous Sarkozy, et la tendance s’est accélérée pendant le mandat d’Emmanuel Macron. Le président négocie, s’appuie sur sa cellule diplomatique. Le Quai d’Orsay alimente en information l’Élysée, mais j’ai l’impression que cela tourne un peu dans le vide. Les ministres des AE sont des hommes ou des femmes auxquels on demande d’être aligné uniquement sur la parole présidentielle. Maurice Couve de Murville avait, dans un contexte proche, davantage de poids me semble-t-il.

Si le quai d’Orsay est de plus en plus écarté, il y a aussi de nombreuses autres voix qui influencent la diplomatie française. Les ONG, par exemple, et les acteurs non étatiques en général ont-ils profondément changé la diplomatie ?

Les ONG influencent fortement la diplomatie. C’est aussi le cas de personnages satellites, comme Bernard-Henri Lévy, qui se prend j’ai l’impression, pour un second ministre des Affaires étrangères. Alain Juppé le raconte très bien dans son livre de mémoires, c’est au cours d’une réunion à Bruxelles qu’il a appris la décision du Président Sarkozy de bombarder la Libye, sur le conseil de BHL. Les ONG, les satellites comme BHL, et l’opinion influencent la diplomatie française comme jamais auparavant et la rendent beaucoup plus compassionnelle. […]

Question plus personnelle, comment jugeriez-vous la diplomatie française actuellement ?

Nous sommes encore dans cette ère des concepts. La France lance des idées, mais elle est de moins en moins crédible. D’abord parce que les idées ne sont pas concrétisées, et puis parce qu’il est difficile d’être diplomatiquement crédible lorsqu’on traîne une dette de 3 mille milliards d’euros. Comment prétendre faire la leçon au monde ? Les États d’Europe ne prennent pas vraiment au sérieux les grands plans que proposent les Français. On voit que même les pays comme le Sénégal, les États du Sahel, etc, nous lâchent à l’ONU, nous sommes de plus en plus isolés.

On dit souvent que le ministère des Affaires étrangères est le ministère de la parole. Les mots en effet, comptent. Quand madame Alliot-Marie en 2011, alors ministre des Affaires étrangères, avait dit que les premiers évènements au début des printemps arabes n’étaient pas graves et que la France allait envoyer des policiers pour montrer comment réprimer les manifestations, il y a eu un tollé. Ces mots malheureux ont conduit à sa chute. Lorsque monsieur Séjourné a dit, à propos des deux humanitaires français morts dans une attaque de drones, « la Russie devra répondre de ses crimes », ce n’est pas dans l’esprit de la diplomatie. Il faut faire attention aux mots prononcés. Bismarck avait parfaitement choisi les termes de la dépêche d’Ems pour provoquer la France. Le « ministère de la parole » ne peut pas résumer une pensée profonde dans un tweet parce que justement la parole et le choix des mots sont importants. En diplomatie, il faut dire les choses, clairement et de manière pédagogique. […]

On a pu voir au moment de la crise migratoire entre la Grèce et la Turquie, les Loups Gris descendre dans la rue en France et mettre la pression aux autorités. On pense également à la guerre entre Israël et le Hamas, où la prise de position de la France lui coûte des manifestations et des attentats. La France a-t-elle encore les moyens de mener une politique étrangère ?

Bien sûr, les choix politiques concernant l’immigration ont un effet sur la politique extérieure. Le refus de la France à dénoncer l’accord avec l’Algérie de 1968 repose aussi sur des considérations de politique intérieure. Paris craint de provoquer la communauté algérienne de France. L’immédiateté de l’information a aussi beaucoup changé les choses. Si la France défend une position internationale défavorable à tel ou tel pays, la diaspora, aussitôt au courant, réagit.

En 2022, le corps diplomatique a subi une réforme radicale puisqu’il a été tout bonnement supprimé. Quelles seront les conséquences de cette réforme ?

La suppression du corps diplomatique va rendre le quai d’Orsay moins attractif et surtout risque de provoquer trois effets :

1/ une politisation des diplomates, comme aux États-Unis ;

2/ un copinage entre les réseaux politiques ou autres dans les nominations, « copinage ou cooptation à la française » qui avait été combattu avec la création de l’ENA en 1945. Il y a encore aujourd’hui une professionnalisation des nominations, mais l’effet de la réforme de 2022 se fera sentir dans les années à venir.

3/ Enfin, troisième conséquence, un manque d’expertise sur certaines régions ou thématiques, dans les langues et les civilisations rares. L’objectif de cette soi-disant réforme de la fonction publique était de mettre « tout le monde dans la même boîte », partant de l’idée que tous sont interchangeables. Chacun peut s’improviser directeur d’hôpital, préfet, directeur des finances publiques, ambassadeur Ces idées valaient, à une époque qui demandait moins de spécialistes, mais les temps ont changé. Emmanuel Macron n’apprécie peut-être pas les diplomates, mais il aurait sans doute dû réformer la magistrature en priorité. C’est la vieille rengaine de Bercy envers les diplomates, qu’ils considèrent comme un corps de privilégiés. Il y avait sûrement des choses plus urgentes à faire que supprimer le corps préfectoral et le corps diplomatique.

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1 commentaire

  1. « Il y avait sûrement des choses plus urgentes à faire que supprimer le corps préfectoral et le corps diplomatique. »

    “On peut se demander à quoi servent aujourd’hui les diplomates”
    Pas pour les traîtres ! Car pour eux, le plus important et le plus urgent, c’est de vendre la France à l’UE horribilis et de supprimer nos Libertés !

    Même pas pour un plat de lentilles alors qu’il devient urgent que nos « décideurs » en achètent une paire…

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