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Tribune libre

Quand le désir devient identité : James Alison et la nouvelle hérésie anthropologique

Quand le désir devient identité : James Alison et la nouvelle hérésie anthropologique

Mgr Athanasius Schneider a récemment employé une formule qui a de quoi faire sursauter : il parle d’une « hérésie homosexuelle » qui infecterait de plus en plus le Corps de l’Église. La phrase est rude. Elle choque d’autant plus qu’elle survient dans un climat ecclésial déjà saturé de tensions autour de Fiducia supplicans, du synode, des bénédictions, de l’Allemagne, de Rome, de la pastorale LGBT et de la morale sexuelle. Dans l’entretien accordé à Diane Montagna le 12 mai 2026, l’évêque auxiliaire d’Astana estime que certains textes récents ne se contentent plus d’appeler à l’accueil des personnes, mais ouvrent la voie à une normalisation doctrinale des actes et des modes de vie homosexuels. Il parle d’une ligne franchie « de l’orthodoxie vers l’hérésie ».

Il faut prendre cette formule au sérieux, non parce qu’elle dispenserait de penser, mais précisément parce qu’elle oblige à penser. De quelle hérésie parle-t-on ? Non pas seulement d’un désaccord disciplinaire, ni même d’un simple relâchement moral. Ce qui se joue est plus profond : une erreur sur l’homme lui-même, sur le désir, sur le corps, sur la conscience, sur la manière dont la grâce vient rejoindre et convertir la nature.

James Alison, prêtre et théologien britannique, lecteur de René Girard, offre un bon exemple de ce basculement. Il ne parle pas comme un militant grossier. Son écriture est subtile, pastorale, nourrie de vocabulaire chrétien. Il connaît la question de la victime, de la honte, du bouc émissaire, de la conscience blessée. C’est pourquoi sa pensée est plus intéressante – et plus dangereuse – qu’un simple slogan progressiste.

Dans un texte publié par Outreach, Alison explique que la question de la conscience, pour les catholiques LGBT, n’est pas d’abord celle de l’interprétation des passages bibliques traditionnellement invoqués contre les pratiques homosexuelles, mais celle de « ce qui est réellement ». Puis il pose l’alternative : ce que la personne découvre en elle-même est-il un défaut à redresser, ou bien est-ce ce qu’elle est « créée et donnée à être » ? Il affirme ensuite qu’il n’existe pas de preuve crédible que le fait d’être gay ou lesbienne soit une défectuosité d’une personne qui devrait être hétérosexuelle, et parle d’une « variante minoritaire non pathologique » de la condition humaine.

C’est ici que se trouve le cœur de la difficulté. Alison ne dit pas seulement : les personnes homosexuelles doivent être accueillies, respectées, écoutées, protégées du mépris. Cela, l’Église le dit déjà, et elle doit sans cesse apprendre à mieux le vivre. Alison dit davantage : il laisse entendre que l’orientation sexuelle appartient à l’être même de la personne, que la conscience doit reconnaître cette donnée comme vraie, et que l’agir moral doit ensuite découler de cette identité.

Autrement dit, le débat n’est plus seulement moral. Il devient ontologique.

La grande erreur de notre époque tient précisément là : elle transforme le désir en identité, puis l’identité en droit, puis le droit en exigence doctrinale. Ce qui était autrefois considéré comme une inclination, une tentation, une blessure possible, un désordre à discerner, une fragilité à accompagner, devient progressivement le noyau sacré du moi. On ne dit plus seulement : « j’éprouve ce désir ». On dit : « je suis ce désir ». Et bientôt : « si vous critiquez l’expression de ce désir, vous niez mon être ».

C’est une révolution anthropologique.

Le christianisme ne peut pas l’accepter sans se renier. Non parce qu’il mépriserait les personnes concernées, mais parce qu’il sait que l’homme est plus profond que ses inclinations. L’être de l’homme n’est pas son désir sexuel. L’être de l’homme est d’être une créature de Dieu, corps et âme, homme ou femme, blessée par le péché, appelée par la grâce, destinée à la sainteté et à la résurrection.

Une inclination peut être profonde sans être constitutive. Un désir peut être ancien sans être souverain. Une expérience peut être sincère sans être normative. Une blessure peut avoir façonné une vie sans devenir pour autant la vérité ultime d’une personne.

C’est ici que René Girard, paradoxalement, se retourne contre certains de ses disciples. Girard a montré que le désir humain n’est pas une pure source intérieure. Nous ne désirons pas comme des individus souverains, isolés, transparents à eux-mêmes. Nous désirons à travers des médiateurs. Nous imitons. Nous apprenons ce qui est désirable en voyant d’autres le désirer. Nous voulons l’objet, mais aussi l’être du modèle qui semble le posséder. Le désir humain est mimétique.

Dès lors, il est étrange d’utiliser Girard pour sacraliser le désir subjectif. Un lecteur vraiment girardien devrait être le premier à se méfier de la formule moderne : « je désire cela, donc cela révèle qui je suis ». Girard a précisément passé sa vie à défaire le mensonge romantique d’un désir autonome, innocent, jailli d’un moi pur.

Notre époque, de ce point de vue, n’est pas un espace de libération transparente. Elle est une gigantesque fabrique de médiateurs. Publicité, réseaux sociaux, applications de rencontre, pornographie, culture de l’exposition, marché des identités : tout concourt à faire du désir un produit, une image, une performance, un script. On ne se contente plus de désirer ; on apprend à désirer devant écran.

La pornographie occupe ici une place centrale. Elle n’est pas seulement une industrie de l’excitation. Elle est une initiation de masse au désir mimétique. Elle ne montre pas seulement des corps ou des actes ; elle apprend ce qu’il faudrait vouloir, comment il faudrait vouloir, quel corps serait désirable, quelle intensité serait normale, quelle transgression serait libératrice, quelle pratique devrait cesser de provoquer la honte pour devenir fierté.

Il serait évidemment simpliste de dire que la pornographie crée mécaniquement telle ou telle orientation. L’homme n’est pas une machine. Les histoires personnelles sont complexes. Les fragilités, les blessures, les tempéraments, les circonstances, les rencontres, les solitudes, les manques affectifs composent des trajectoires singulières. Mais il serait tout aussi naïf de croire que la consommation répétée d’images sexuelles extrêmes, scénarisées, valorisées, disponibles dès l’adolescence, ne forme pas le désir.

À force de regarder, on apprend. À force de regarder, on s’habitue. À force de regarder, on déplace ses seuils. À force de regarder, certaines répugnances tombent, certaines curiosités se renforcent, certains passages à l’acte deviennent pensables. Le Père John Culkin, proche de McLuhan, écrivait : « Nous devenons ce que nous contemplons. Nous façonnons nos outils, puis nos outils nous façonnent. » La formule est souvent attribuée à McLuhan, mais elle vient bien de Culkin ; elle n’en dit pas moins quelque chose de décisif sur notre monde d’écrans.

La tradition chrétienne sait depuis longtemps que le regard transforme. On devient, d’une certaine manière, ce que l’on contemple. C’est vrai dans l’adoration, dans la liturgie, dans la prière, dans la contemplation des saints. Mais c’est vrai aussi dans la dégradation. Une âme qui se nourrit sans cesse d’images de consommation sexuelle ne reste pas intacte. Elle ne se contente pas d’observer un spectacle extérieur. Elle intériorise des modèles de désir.

C’est pourquoi la question LGBT dans l’Église ne peut pas être isolée du contexte beaucoup plus vaste d’une civilisation pornographique, solitaire et numérique. Nous vivons dans un Occident où des adolescents découvrent la sexualité non par la parole pudique des parents, non par l’éducation morale, non par l’apprentissage progressif de l’amour, mais par des plateformes industrielles qui font commerce de l’excitation, de la comparaison, de la domination, de la transgression et de la répétition compulsive.

Dans ce contexte, parler du désir comme d’une pure donnée intérieure, immédiatement révélatrice de l’être, relève d’une naïveté anthropologique stupéfiante. Le désir contemporain est saturé de médiations. Il est stimulé, orienté, monétisé, encouragé, applaudi, algorithmisé. Ce que des générations antérieures auraient spontanément déconseillé, découragé ou soumis à la pudeur est aujourd’hui souvent magnifié comme courage, vérité de soi ou libération.

C’est ici que l’on comprend mieux l’expression de Mgr Schneider. L’« hérésie » ne consiste pas seulement à dire qu’il faudrait être plus accueillant envers des personnes qui ont parfois beaucoup souffert. L’hérésie commence lorsque l’on redéfinit l’homme à partir de son désir sexuel, puis que l’on demande à l’Église de plier la Révélation, la morale et les sacrements devant cette nouvelle anthropologie.

Car la foi catholique ne réduit pas l’homme à ses pulsions, ni même à ses inclinations affectives les plus profondes. Elle enseigne que la sexualité doit être intégrée dans la personne. Le Catéchisme définit la chasteté comme « l’intégration réussie de la sexualité dans la personne » et comme l’unité intérieure de l’homme dans son être corporel et spirituel. La chasteté n’est donc pas la haine du corps. Elle est l’unification de la personne.

Cette définition est décisive. Elle montre que l’Église ne dit pas : « nie ton être ». Elle dit : « laisse ton être être unifié ». Elle ne dit pas : « déteste ton corps ». Elle dit : « ne laisse pas ton corps être séparé de ton âme, ni ton désir être séparé de ta vocation ». Elle ne dit pas : « tu es impur ». Elle dit : « tu es appelé à la liberté intérieure ».

La chasteté est difficile pour tous. Elle n’est pas une peine spéciale infligée aux homosexuels. Elle concerne les célibataires, les fiancés, les époux, les prêtres, les religieux, les veufs, les personnes blessées, les personnes tentées, les personnes seules. Elle concerne le regard, l’imagination, le corps, la mémoire, l’usage des écrans, la parole, les gestes, les fidélités concrètes. Elle n’est pas l’opposé de l’amour. Elle est la condition d’un amour qui ne dévore pas.

Face à cela, le discours contemporain sur l’identité sexuelle paraît terriblement pauvre. Il promet la libération, mais enferme souvent l’homme dans une définition étroite de lui-même. Il prétend libérer le corps, mais le livre au marché. Il prétend libérer le désir, mais l’abandonne aux images. Il prétend libérer la conscience, mais la prive d’une vérité supérieure à elle.

La miséricorde chrétienne ne peut pas devenir cette abdication. Elle ne consiste pas à dire à chacun : « puisque vous avez souffert, votre désir est saint ». Elle consiste à dire : « vous n’êtes pas réductible à votre désir ; vous n’êtes pas votre blessure ; vous n’êtes pas votre tentation ; vous n’êtes pas votre histoire sexuelle ; vous êtes aimé de Dieu et appelé à plus grand que vous-même ».

La vraie pastorale n’a donc pas à choisir entre dureté et flatterie. La dureté écrase les personnes. La flatterie les abandonne. La vérité chrétienne fait autre chose : elle accueille pour convertir, elle accompagne pour relever, elle bénit pour ouvrir un chemin, elle aime sans mentir.

C’est pourquoi la question posée par James Alison est si grave. S’il s’agissait seulement de rappeler que des personnes homosexuelles ont été injustement traitées, il faudrait l’entendre. S’il s’agissait seulement de corriger des réflexes de mépris, il faudrait le faire. Mais lorsqu’il s’agit de faire de l’orientation sexuelle une vérité constitutive de l’être, puis d’en déduire une révision de la morale catholique, nous ne sommes plus dans la pastorale. Nous sommes dans une autre anthropologie.

Et cette anthropologie est fausse.

L’homme ne devient pas libre en se définissant par ses désirs. Il devient libre quand ses désirs sont ordonnés à la vérité de son être. Or cette vérité n’est pas inventée par le moi, ni confirmée par l’époque, ni produite par les écrans, ni décrétée par la sociologie. Elle est reçue de Dieu.

La grande erreur de notre temps n’est donc pas seulement d’avoir libéré les désirs. Elle est d’avoir fini par croire que les désirs étaient notre être. Le Christ ne vient pas confirmer l’homme dans toutes ses inclinations. Il vient le rendre à sa vérité plus profonde : celle d’une créature blessée, aimée, appelée, et capable d’être transfigurée.

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