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Tribune libre

Louis Massignon, ou la laïcité française fascinée par ses propres confusions

Louis Massignon, ou la laïcité française fascinée par ses propres confusions

Il y a des noms que la France aime exporter comme des emblèmes de finesse, de culture et d’ouverture. Louis Massignon est de ceux-là. Le nom rassure : un grand islamologue français, professeur au Collège de France, savant immense, catholique fervent, homme de l’Orient, artisan du dialogue islamo-chrétien. Tout semble convenir à cette France qui se veut à la fois laïque, cultivée, universelle et délicatement spirituelle dès lors qu’elle parle à l’étranger.

Et pourtant, quelque chose cloche.

Que l’on donne à un lycée français au Maroc le nom de Louis Massignon n’est pas un simple détail administratif. Le Lycée français international Louis-Massignon de Casablanca est une vitrine scolaire française à l’étranger. Ce n’est donc pas une petite plaque oubliée au fond d’un couloir poussiéreux : c’est un symbole. Or baptiser une telle institution du nom de Massignon, c’est faire passer pour évidence humaniste ce qui relève en réalité d’une énorme ambiguïté spirituelle.

Massignon n’est pas seulement un savant. Il est une figure mystique, brûlante, tourmentée, dont le rapport à l’islam ne peut pas être réduit à une simple sympathie intellectuelle. Sa trajectoire mêle conversion catholique, fascination pour la mystique musulmane, vie intime sublimée, goût de l’intercession, obsession de la substitution et désir d’entrer “à la place” de l’autre. Il fut titulaire de la chaire de sociologie et sociographie musulmanes au Collège de France, puis prêtre dans le rite catholique melkite. Autrement dit : nous ne sommes pas devant un pur universitaire laïque, mais devant un homme religieux jusqu’à la moelle, dont l’œuvre savante est indissociable d’une aventure spirituelle très singulière.

Le cœur du problème tient à la Badaliya, cette union de prière fondée en 1934 par Massignon et Mary Kahil. Elle repose sur une logique de “substitution” : des chrétiens appelés à prier, à souffrir, à s’offrir spirituellement pour les musulmans. À première vue, l’intention peut sembler admirable. Qui refuserait la prière, l’amour, le sacrifice, l’intercession ? Mais très vite, une question surgit : de quelle charité parle-t-on exactement ? Car dans cette construction, la charité chrétienne ne se contente plus d’aimer le musulman, de prier pour lui, de l’accueillir ou de lui annoncer le Christ. Elle semble presque vouloir préserver l’islam dans son mystère propre, en entourant sa différence d’un respect si tremblant qu’il finit par rendre la mission suspecte.

Or le christianisme n’est pas cela. Le christianisme n’est pas une religion de la substitution sentimentale au détriment de l’annonce. Il ne consiste pas à tourner autour de l’autre avec des précautions infinies, comme si la vérité du Christ devait s’effacer devant la beauté supposée de son altérité. Aimer les musulmans, ce n’est pas idéaliser l’islam. Respecter une personne, ce n’est pas sanctuariser le système religieux qui peut l’enfermer. Prier pour l’autre, ce n’est pas renoncer à lui dire que Jésus-Christ est le Sauveur.

C’est ici que Massignon devient moins un modèle qu’un symptôme. Il incarne cette tentation très française, très catholique-libérale, très orientalisante aussi : transformer l’islam en miroir de nos propres scrupules. L’islam n’est alors plus étudié pour ce qu’il affirme réellement sur Dieu, le Christ, la Croix, la révélation, la loi, la conversion ou l’apostasie. Il devient une scène intérieure, un théâtre de la culpabilité chrétienne, un lieu où l’Occident vient réparer ses fautes, sublimer ses désirs, purifier ses violences, expier sa puissance.

Cette dérive prend chez Massignon une forme presque romanesque. En 1906, sur le bateau qui le conduit au Caire, il rencontre Luis de Cuadra, aristocrate espagnol, fils du marquis de Guadalmina, converti à l’islam. La rencontre est amoureuse, initiatique, spirituelle. Cuadra lui ouvre la voie d’al-Hallâj, cette figure du mystique musulman martyrisé qui deviendra centrale dans son œuvre. Dès l’origine, donc, l’islam n’est pas pour Massignon un simple objet savant : il est lié à une passion, à une blessure, à une faute ressentie, à un besoin de rachat.

Lorsque Cuadra meurt suicidé en 1921, cette histoire ne disparaît pas ; elle est transfigurée, reprise, spiritualisée. Et c’est précisément cela qui doit nous rendre méfiants. Car une chose est de prier pour un homme aimé et perdu ; autre chose est de faire de cette blessure privée une manière générale de penser le rapport chrétien à l’islam. Chez Massignon, le trouble intime devient méthode spirituelle. Le désir devient intercession. La culpabilité devient théologie. Et l’islam, au lieu d’être regardé dans sa vérité doctrinale, devient le grand réceptacle mystique d’un drame personnel.

Il ne s’agit pas ici de faire du voyeurisme biographique. Ce serait inutile et laid. Mais il est impossible de faire comme si cette matière intime n’avait aucun rapport avec sa théologie vécue de l’islam. Chez Massignon, l’Orient, le désir, la faute, la conversion, l’islam, la réparation et la prière semblent former une seule constellation. Fascinante, oui. Mais est-ce vraiment cela que la France doit choisir comme emblème scolaire ?

C’est précisément là que le choix du nom devient presque comique. La Mission laïque française, qui se présente comme l’un des grands vecteurs de l’enseignement français à l’étranger, donne à l’un de ses grands établissements marocains le nom d’un catholique mystique, ordonné prêtre, habité par une théologie de la substitution, fasciné par l’islam et par les figures marginales de la mystique musulmane. On peut admirer l’ironie : la laïcité française, dès qu’elle sort de ses frontières, se découvre soudain des goûts de chapelle, pourvu que la chapelle en question ne rappelle pas trop nettement le devoir d’annoncer le Christ.

Car c’est bien cela qui rend Massignon si commode. Il est catholique, mais d’un catholicisme compatible avec le malaise postchrétien. Il parle d’islam, mais avec assez de poésie pour éviter la confrontation doctrinale. Il parle du Christ, mais d’une manière suffisamment oblique pour ne pas effrayer les diplomates de la rencontre. Il est savant, mystique, orientaliste, hospitalier, tragique : bref, parfait pour une France qui aime les religions lorsqu’elles cessent d’être des vérités et deviennent des sensibilités.

Mais il y a dans cette opération quelque chose de profondément malhonnête. Faire de Massignon un nom consensuel, c’est travestir l’équivoque en vertu républicaine. C’est présenter comme modèle d’ouverture ce qui devrait d’abord être interrogé comme une confusion théologique. C’est, pour le dire poliment, demander au public d’admirer sans regarder de trop près. La France laïque prétend ne pas faire de religion ; mais elle sait très bien choisir ses saints. Elle ne choisit pas saint François Xavier, trop missionnaire. Elle ne choisit pas Charles de Foucauld dans toute sa radicalité chrétienne, trop brûlant. Elle choisit Massignon : le catholique du seuil, du détour, de l’entre-deux, celui qui permet de parler du christianisme sans jamais avoir l’air de vouloir convertir personne.

Cette préférence en dit long. Elle révèle moins une vraie connaissance de l’islam qu’une difficulté française à assumer le christianisme. L’islam y est souvent regardé non comme un système théologique concurrent, affirmant explicitement que Jésus n’est pas Dieu et que la Croix n’est pas le lieu du salut, mais comme une altérité précieuse devant laquelle le christianisme devrait apprendre à se taire élégamment. Ce silence poli passe pour de la profondeur. Il n’est souvent qu’une fatigue de croire.

Il faudrait pourtant tenir ensemble deux exigences. Oui, les musulmans doivent être aimés, respectés, défendus contre toute haine injuste. Oui, il faut connaître leur monde, leurs langues, leurs traditions, leurs blessures, leurs fidélités. Mais non, il n’est pas nécessaire pour cela d’esthétiser l’islam, de neutraliser l’Évangile, ni de faire de la mission chrétienne une gêne dont il faudrait s’excuser. Le respect de l’autre n’impose pas de suspendre la vérité. La charité ne demande pas l’amnésie doctrinale.

Massignon mérite d’être lu, étudié, discuté, peut-être même admiré par endroits. Mais il ne mérite pas cette canonisation laïque qui fait de lui une évidence morale. Il est trop complexe pour cela, trop trouble, trop intensément religieux, trop marqué par des contradictions que l’on préfère aujourd’hui envelopper dans le mot facile de “dialogue”. À Casablanca comme ailleurs, son nom ne dit pas seulement l’ouverture française au monde musulman. Il dit aussi l’étrange incapacité française à distinguer la charité de la fascination, la rencontre de l’effacement, la connaissance de la confusion.

Et c’est peut-être cela, au fond, que ce nom sur un lycée français révèle malgré lui : une France qui croit exporter la raison, mais qui exporte parfois ses brouillards.

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