De Côme de Prévigny sur Renaissance catholique :
Le 16 juin dernier, le pape Léon XIV s’est exprimé à la sortie de sa résidence de Castel Gandolfo à propos de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X (FSSPX). Celle-ci s’apprêtait alors à consacrer quatre évêques sans mandat pontifical et le pape affirmait que cette décision l’affectait, tout en concluant vouloir avancer. « S’ils font ce choix, disait-il, cela me désole, mais nous devons aller de l’avant ».
Vers où aller ?
Immédiatement, une question surgit : Quelle orientation les autorités romaines veulent-elles donner aux catholiques pour aller ainsi de l’avant ? Vers quelle destinée doit avancer l’Église si ce n’est vers le Ciel ? Vers quelles avancées doivent travailler les hommes d’Église si ce n’est la sanctification des fidèles ? La FSSPX ne chercherait-elle pas les mêmes buts ?
Souvent il n’est pas inutile d’interroger ses interlocuteurs à propos de leurs projections sur l’avenir pour connaître leurs perspectives, leurs réels espoirs et leurs souhaits plus ou moins cachés. À son enfant, on demande ce qu’il veut faire plus tard ; à un candidat à l’embauche, on le questionne pour savoir où il s’imagine exercer dans dix ans ; à un potentiel président, on le sonde pour savoir comment il voit son pays à la fin de son mandat. Cette manière de faire permet de comprendre la véritable motivation qui anime nos contemporains.
Dans la crise qui ébranle l’Église et qui a vu les supérieurs de la FSSPX s’opposer aux plus hautes autorités de l’Église, on est tenté de recourir à ce dispositif pour essayer de résoudre le conflit, dissiper les malentendus, s’affranchir des mauvaises intentions. À tous ceux qui sont attachés de près ou de loin au combat de Mgr Lefebvre et de la défense de la tradition catholique, à tous ceux qui, la main sur le cœur, proclament leur déférence envers le pontife romain et leur amour de la Sainte Église et de ses pasteurs, on pourrait demander comment ils voient les relations entre le Saint-Siège et la FSSPX dans cinquante ans, ou même dans cent ans. Sans aucun doute, beaucoup répondraient qu’ils espèrent que les tensions seront enfin apaisées, par l’institution par Rome d’une structure véritablement protectrice des œuvres traditionnelles. Ils rêveraient d’une structure canonique suffisamment protégée, permettant à l’univers traditionnel dans sa grande globalité d’observer la liturgie et le catéchisme comme ils l’a toujours fait, sans essuyer les tracasseries auxquelles le monde « ex-Ecclesia Dei » est soumis depuis quarante ans, sans avoir à subir ces retournements qui cachent une volonté non feinte de les voir disparaître. Cette pensée rejoint l’idéal nourri par Mgr Lefebvre qui voulait faire l’expérience de la Tradition, mais avec l’assurance de ne pas être trompé. Malgré les vicissitudes des temps, cette attitude ne mésestime pas les risques d’un isolement, ni ne cherche à s’affranchir de façon volontaire de toute la structure de l’Église institutionnelle par laquelle les canaux de la grâce continuent de couler ordinairement.
En posant cette question, on se rendrait probablement compte que bien peu se résignent à imaginer la FSSPX comme une structure résolument autonome dans la durée, attendant soit la Parousie, soit un ralliement de l’Église à tous les principes et pratiques observés par la Fraternité dans le moindre détail afin d’idéaliser une situation qui n’a jamais existé.
De bien curieux espoirs
Parallèlement, lorsqu’on considère les espoirs que nourrissent aujourd’hui certains cardinaux et évêques en matière de foi et de mœurs, on reste songeur. Comment concilier leurs propositions avec deux mille ans de tradition tant elles s’y opposent catégoriquement ? Forcément, on se demande ce que pensent réellement les autorités romaines sur ces différents points, pourquoi elles ne réaffirment pas de façon solennelle la vérité pour couper court aux erreurs qui prolifèrent ?
Il y a trois ans, alors que le chemin synodal allemand s’achevait, le monde catholique tout entier gémit, stupéfait de se réveiller en pleine hétérodoxie et de découvrir ce que des évêques avaient pu voter de façon autonome. Ces derniers avaient adopté la création d’un conseil synodal permanent, l’ouverture de la prédication aux laïcs, l’accession des femmes aux ministères sacrés, le mariage religieux des personnes de même sexe, etc. Le Saint-Siège, qui doit fortifier ses frères dans la foi, a alors réagi. Il est compliqué de dire qu’il l’a fait fermement. Le cardinal Parolin, secrétaire d’État, a alors déclaré à Civiltà cattolica le 13 mars 2023 : « Le chemin synodal prend des décisions qui ne correspondent pas exactement à ce qu’est actuellement la doctrine de l’Église. » La formule est-elle une simple tournure diplomatique ? Pourquoi ne pas dire que ces décisions ne correspondent en rien à la doctrine de l’Église ? Que vient donc faire cet adverbe « exactement » ? Serait-ce un acte de charité que de laisser des chrétiens se nourrir de faux espoirs pour finalement les doucher à terme par une déclaration définitive de refus ? Ou bien est-il volontaire de leur laisser miroiter l’idée que les choses pourraient néanmoins changer un jour ? Car que vient faire l’adverbe « actuellement » dans la bouche du cardinal ? Doit-on penser que, dans un avenir plus ou moins proche, il en sera peut-être autrement de la doctrine de l’Église ?
« Les gens veulent que la doctrine de l’Église change ; ils veulent que les mentalités changent. Je pense que nous devons changer les mentalités avant même de penser à changer la position de l’Église sur une question donnée. Il me semble très peu probable, surtout dans un avenir proche, que la doctrine de l’Église change quant à son enseignement sur la sexualité et le mariage ».
Toutes ces questions posées expliquent l’état de confusion dans lequel se trouvent un grand nombre de catholiques alors que, pendant des siècles, les papes leur ont rappelé que, sur les sujets de fond, en matière de foi et de mœurs, la doctrine ne pouvait pas varier.
Faudrait-il donner quelque espoir à tous ceux qui s’opposent à la doctrine exposée par l’Église pendant deux mille ans pour leur faire croire que leurs assauts répétés auraient gain de cause, à force d’insistances ?
Poser les bonnes questions
Alors, forcément, pour ne pas se laisser gagner par d’affreux doutes, on aimerait poser des questions aux autorités les plus hautes dans l’Église et leur demander, bien humblement : Est-ce que vous pensez que dans cinquante ans ou dans cent ans, les femmes pourront devenir prêtres ? Faut-il en effet déduire que Jean-Paul II se serait égaré en affirmant solennellement dans la lettre apostolique Ordinatio sacerdotalis « que l’Église n’a en aucune manière le pouvoir de conférer l’ordination sacerdotale à des femmes et que cette position doit être définitivement tenue par tous les fidèles de l’Église » ?
De même, pensez-vous que, dans un siècle, il soit possible que, en administrant le sacrement du mariage, les prêtres de l’Église catholique ne reçoivent pas forcément les consentements d’un homme et d’une femme ?
Ces questions seront sans doute jugées téméraires par ceux qu’elles gêneraient. Ceux qui pensent qu’exprimer un tel doute est déplacé se satisferont finalement de ce marasme doctrinal. Les réponses permettraient pourtant de comprendre vers quoi l’Église doit véritablement avancer. Elles auraient le mérite de distinguer une formule diplomatique d’une parole ambiguë, affranchissant d’ailleurs les autorités de volontés qui pourraient bien ne pas être les leurs. Au-delà de la seule question de la FSSPX, cela permettrait de résoudre les incompréhensions de bon nombre de catholiques perplexes qui, à travers le monde, écoutent avec inquiétude les discours des hommes d’Eglise et lèvent souvent les yeux vers le Ciel en demandant, toujours humblement : Quo vadis Domine ? Où allez-vous Seigneur ?
Côme de Prévigny
