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Tribune libre

Quitter l’islam : le droit introuvable de dire non

Quitter l’islam : le droit introuvable de dire non

Le sociologue Smaïn Laacher publie Les Apostats. Renoncer à l’islam, une enquête rare sur ceux qui découvrent qu’une religion peut être beaucoup plus facile à rejoindre qu’à quitter. Derrière le débat théologique apparaît une question très concrète : en France même, la liberté religieuse protège-t-elle réellement le droit de cesser d’être musulman ?

Il est des formules qui font mieux comprendre un problème que de longs développements. Dans Le Figaro du 15 octobre, Charles Jaigu compare la sortie de l’islam aux procédures de désabonnement volontairement obscures de certains services en ligne : on cherche le bouton « résilier », mais il n’existe pas. On peut ne plus pratiquer, boire de l’alcool, négliger la prière ou vivre dans une indifférence religieuse plus ou moins discrète. Ce qui devient explosif, c’est la rupture déclarée : « Je ne suis plus musulman. »

Le nouveau livre de Smaïn Laacher, Les Apostats. Renoncer à l’islam, paru chez Grasset, donne une profondeur sociologique à cette intuition. Professeur émérite à l’université de Strasbourg et directeur de l’Observatoire du fait migratoire et de l’asile de la Fondation Jean-Jaurès, l’auteur ne s’intéresse pas seulement à la perte d’une croyance. Il étudie une « rupture d’allégeance » qui oblige l’individu à se redéfinir devant lui-même, sa famille et son groupe d’origine. Quels sont, demande-t-il, les « coûts » et les « profits » de cette défection ?

Son matériau est particulièrement précieux, quoique non représentatif de l’ensemble des anciens musulmans. Le livre s’appuie notamment sur une enquête du Mouvement pour l’émancipation et la liberté de pensée auprès de plus de 200 apostats, majoritairement recrutés dans un groupe Discord francophone, ainsi que sur une cinquantaine de témoignages recueillis par la Rihame Academy. Ce n’est donc pas un sondage de la population musulmane française. C’est autre chose : une fenêtre ouverte sur des vies que les enquêtes ordinaires saisissent mal, précisément parce que beaucoup de ces personnes se cachent.

UNE RELIGION, MAIS PAS SEULEMENT UNE CROYANCE PRIVÉE

Le lecteur français risque de commettre un contresens de départ. Il imagine spontanément la religion sur le modèle d’une conviction individuelle, distincte de la citoyenneté et de l’État, que chacun peut adopter ou abandonner sans changer de famille, de statut civil ou d’appartenance nationale. Ce modèle est devenu si familier que nous le prenons pour la définition universelle du fait religieux.

Il est pourtant le produit d’une histoire particulière. Le christianisme en application n’a certes pas toujours respecté la liberté de conscience, et l’Église catholique n’a formulé son adhésion pleine au droit moderne à la liberté religieuse qu’avec Dignitatis humanae, en 1965. Mais le christianisme porte depuis l’Évangile une distinction structurante entre ce qui revient à César et ce qui revient à Dieu. Cette distinction ne contenait pas à elle seule la loi de 1905. Elle a néanmoins rendu pensable, au terme d’une histoire longue et conflictuelle, la différence entre autorité politique et autorité spirituelle.

L’histoire islamique présente une configuration différente. À Médine, Mahomet n’est pas seulement prédicateur : la tradition le présente aussi comme législateur, juge, chef politique et chef de guerre. La charia ne concerne donc pas uniquement la prière ou le jeûne. Le droit musulman classique traite également du mariage, du divorce, de l’héritage, du témoignage, de la filiation, des peines et de l’organisation de la communauté.

On résume souvent cette ambition par la formule arabe al-islam din wa-dawla, « l’islam est religion et État ». Il faut toutefois être précis : cette expression est surtout un slogan moderne popularisé dans la pensée islamiste, notamment au XXe siècle, et non une définition prononcée telle quelle par tous les musulmans depuis quatorze siècles. De même, les sociétés musulmanes ont connu des tensions et des partages de fait entre les oulémas et les gouvernants. La formule demeure néanmoins révélatrice d’une aspiration puissante : l’islam ne se comprend pas seulement comme une foi intérieure, mais comme un ordre englobant de la vie personnelle et collective.

C’est pourquoi l’apostat n’apparaît pas seulement comme quelqu’un qui a changé d’avis sur Dieu. Il peut être perçu comme un déserteur de la communauté, un rebelle à son ordre moral, parfois même comme un traître. Laacher insiste justement sur cette dimension : le départ religieux devient cessation d’une allégeance aux autres. Ce qui est atteint n’est pas seulement le dogme, mais la continuité du groupe.

DU CHÂTIMENT DE L’AU-DELÀ À LA PEINE TERRESTRE

Le dossier théologique doit être exposé sans caricature. Le Coran condamne sévèrement l’apostasie et promet un châtiment dans l’au-delà, mais il ne formule pas explicitement une peine terrestre générale et incontestable contre celui qui abandonne l’islam. Des penseurs musulmans contemporains s’appuient notamment sur « Nulle contrainte en religion » et sur les passages qui laissent croire ou mécroire pour défendre la liberté de conscience.

La difficulté vient de la Sunna et du droit classique. Un hadith célèbre du Sahih al-Bukhari ordonne : « Celui qui change de religion, tuez-le. » Un autre texte, transmis par Muslim, associe celui qui abandonne sa religion à celui qui se sépare de la communauté. La majorité des écoles juridiques classiques en ont déduit la mise à mort de l’homme apostat qui refuse de se repentir, avec des divergences sur le sort des femmes et sur les délais de repentance. Les réformateurs musulmans qui veulent abolir cette peine soutiennent aujourd’hui qu’elle visait originellement la trahison politique ou la rébellion armée, non le simple changement intime de conviction. Leur effort mérite d’être connu et soutenu. Mais il serait malhonnête de présenter leur lecture comme si elle avait toujours été l’évidence majoritaire du fiqh.

L’enjeu n’est d’ailleurs pas seulement historique. Le Freedom of Thought Report 2025 recense encore neuf pays dans lesquels l’apostasie est passible de mort dans tout ou partie du territoire : Afghanistan, Brunei, Iran, Malaisie, Maldives, Mauritanie, Qatar, Arabie saoudite et Yémen. Ailleurs, le blasphème, l’atteinte à la religion, les règles de statut personnel ou l’impossibilité administrative de changer d’identité religieuse prennent le relais. Dans certains systèmes, l’apostat peut perdre des droits successoraux, voir son mariage remis en cause ou se heurter à une véritable mort civile.

La France ne condamne évidemment personne pour apostasie. Pourtant, l’un des mérites du livre de Laacher est de montrer que la peine légale peut être remplacée par une peine sociale. L’ancien musulman risque la rupture familiale, la perte d’amitiés anciennes, le soupçon permanent, les injures, la menace, parfois la violence. Il apprend à mentir sur le ramadan, à cacher une Bible, une bouteille de vin ou une relation amoureuse. Il peut être libre devant la loi et captif dans sa cuisine, son couple ou son quartier.

Le mot de « déconditionnement », préféré par Laacher à celui de simple désaffiliation, est ici éclairant. Quitter l’islam ne consiste pas seulement à retrancher quelques convictions de son cerveau. Il faut réapprendre à décider, à manger, à aimer, à se marier, à parler de la mort et à se situer dans une généalogie. L’apostat peut éprouver simultanément du soulagement, de la culpabilité, de la peur et un immense déracinement. Il n’est parfois plus « des leurs », sans être encore véritablement accueilli ailleurs.

NE PAS CONFONDRE L’ISLAM, LES MUSULMANS ET LES ISLAMISTES

Dire cela n’autorise pas à enfermer chaque musulman dans un cerveau collectif. Les musulmans de France ne pensent pas tous l’apostasie comme les manuels classiques de fiqh. L’enquête Ifop publiée en novembre 2025 indique même que 73 % d’entre eux reconnaissent à un musulman le droit de rompre avec l’islam, contre 44 % en 1989. Cette évolution est considérable et doit être saluée.

Elle signifie aussi qu’environ un quart des répondants ne reconnaissent toujours pas ce droit élémentaire. Surtout, une réponse de principe donnée à un enquêteur ne mesure ni la réaction d’une famille lorsque son propre enfant apostasie, ni le poids des réseaux militants, ni la vulnérabilité des personnes dépendantes matériellement de leurs proches. Il n’y a donc aucune contradiction entre deux constats : une majorité de musulmans français accepte désormais abstraitement la liberté de sortie, tandis que nombre d’apostats continuent de vivre leur rupture dans le secret et la peur.

Il faut également se méfier d’une exemption trop généreuse accordée au soufisme. Les courants mystiques de l’islam ont produit des trésors spirituels, poétiques et philosophiques, mais ils n’ont pas tous rompu avec la charia ni avec la condamnation de l’hétérodoxie. Le sort d’al-Hallaj, mystique exécuté à Bagdad en 922 au terme d’un procès où motifs religieux et politiques s’entremêlaient, suffit à interdire les images d’Épinal. La ligne de partage pertinente n’oppose pas mécaniquement le « bon » soufisme au « mauvais » islam juridique. Elle passe entre ceux qui reconnaissent effectivement la liberté de conscience et ceux qui subordonnent encore l’individu à l’intégrité supposée de la communauté.

LES VISAGES DE L’APOSTASIE SUR INTERNET

Le grand bouleversement contemporain est numérique. Autrefois, beaucoup cessaient de croire sans même savoir qu’il existait un mot, une communauté ou un chemin pour cela. Internet leur a permis de découvrir qu’ils n’étaient ni seuls ni fous. Il a aussi rendu publics des témoins que les familles et les États pouvaient autrefois maintenir dans l’invisibilité.

Dans l’espace francophone, Majid Oukacha a publié Ex-musulman : le guide de survie et produit de nombreuses vidéos de critique doctrinale. Waleed Al-Husseini, blogueur palestinien emprisonné pour blasphème avant de trouver refuge en France, a fondé en 2013 le Conseil des ex-musulmans de France. Sous pseudonyme, Vivi-Apostat raconte son passage de l’adhésion adolescente à l’islam à la radicalisation, puis à la rupture. Ali Babal consacre la chaîne Sagesse d’islam à la lecture critique du Coran, des hadiths, de la Sira et du fiqh.

Les femmes ne sont pas absentes de cette apostatosphère, bien qu’elles puissent payer plus cher encore leur indépendance. La réalisatrice franco-tunisienne Nadia El Fani a reçu des menaces après avoir publiquement déclaré son athéisme. L’Irano-Britannique Maryam Namazie anime le Council of Ex-Muslims of Britain et combat à la fois l’islamisme et les récupérations racistes. La Canadienne Yasmine Mohammed, élevée dans un milieu fondamentaliste et mariée de force à un membre d’Al-Qaida selon son témoignage, agit aujourd’hui en faveur des femmes et des libres penseurs. En France, Rihame, Adelaxia, Elsa et d’autres créatrices, parfois sous pseudonyme, produisent des entretiens, des directs et des récits qui brisent la solitude. Le site Apostats.fr rassemble une partie de ces chaînes et publie aussi des témoignages anonymes.

Ces voix ne sont pas chrétiennes, pour la plupart. Certaines sont athées, agnostiques, déistes ou simplement en recherche. Un catholique ne peut honnêtement les annexer ni faire comme si quitter l’islam conduisait automatiquement au baptême. Leur premier témoignage porte sur la liberté : le droit de douter, de critiquer, de ne plus croire et de chercher ailleurs.

D’autres ont rencontré le Christ. Joseph Fadelle, né Mohammed al-Sayyid al-Moussawi dans une famille chiite irakienne, a raconté dans Le Prix à payer sa conversion au catholicisme, les années de secret et les persécutions subies. Derya Little, élevée en Turquie, est passée de l’islam à l’athéisme, puis au christianisme évangélique et enfin à l’Église catholique. Sabatina James, Pakistanaise élevée en Autriche, témoigne d’un mariage forcé, de menaces familiales et de son baptême catholique.

Il faut aussi citer des protestants très présents dans l’espace médiatique arabe ou français : Frère Rachid, fils d’imam marocain devenu télévangéliste ; Saïd Oujibou, pasteur franco-marocain qui cherche depuis longtemps à rendre visibles les chrétiens issus de l’islam ; et, plus récemment, le créateur de contenu britannique Kieos, naguère défenseur de l’islam devant plus de 100 000 abonnés, qui a annoncé en 2026 sa foi au Christ après des mois de questionnement et trois rêves successifs dont il dit qu’ils ont été décisifs.

Ayaan Hirsi Ali occupe une place singulière dans cette constellation. Après avoir quitté l’islam et défendu l’athéisme pendant deux décennies, elle s’est déclarée chrétienne en 2023. Sa démarche a d’abord paru civilisationnelle à certains lecteurs : le christianisme lui semblait seul capable de donner à l’Occident une histoire, une morale et une force de résistance. Mais elle a également décrit une quête plus intime, née de l’impossibilité de vivre sans espérance ni sens. Son cheminement rappelle qu’entre l’islam abandonné et le christianisme confessé peut s’étendre un long désert.

UNE QUESTION ADRESSÉE AUX CATHOLIQUES

Les catholiques auraient tort de lire tous ces récits comme un simple tableau de chasse apologétique. Celui qui quitte l’islam peut perdre son logement ou ses ressources, subir une rupture conjugale ou familiale, voire craindre pour sa sécurité. Il peut aussi porter des blessures psychiques profondes et se méfier, à juste titre, de toute nouvelle communauté qui voudrait décider à sa place. Avant de lui demander ce qu’il croit, il faut parfois lui demander s’il est en sécurité, s’il peut rentrer chez lui et s’il a quelqu’un à appeler.

L’Église ne trahit pas la mission en respectant cette liberté. Elle la rend possible. Le concile Vatican II enseigne que nul ne doit être contraint d’agir contre sa conscience en matière religieuse. Benoît XVI rappelait explicitement en 2007 que la liberté religieuse inclut le droit de changer de religion, garanti non seulement dans les textes mais « dans la pratique quotidienne ». La foi chrétienne ne peut être qu’une réponse libre à un appel libre de Dieu.

Il faut donc tenir ensemble trois devoirs. Défendre publiquement le droit de quitter l’islam, même lorsque l’apostat ne devient pas chrétien. Annoncer clairement le Christ à ceux qui cherchent, sans relativisme mais sans pression. Enfin, entourer concrètement ceux qui perdent leur famille en entrant dans l’Église. Le site Jésus-Messie.org fédère des témoignages et des initiatives d’accueil ; sa ligne ESPERE propose écoute et soutien aux personnes menacées en raison de leur conversion.

Le livre de Smaïn Laacher oblige ainsi la République et l’Église à se regarder. La République proclame la liberté de conscience, mais connaît mal ceux qui paient le prix social de son exercice. L’Église affirme que le Christ libère, mais elle n’est pas toujours préparée à devenir une famille réelle pour ceux que leur baptême prive de la leur.

Le test le plus simple de la liberté religieuse n’est pas le droit d’entrer dans une religion. Toutes les religions aiment accueillir de nouveaux fidèles. Le véritable test est le droit d’en sortir, publiquement, sans perdre ses droits, sa famille, son travail ni sa vie. Tant que ce droit restera théorique pour certains de nos compatriotes, l’apostasie ne sera pas une question lointaine de droit musulman. Elle sera une question française, et pour les catholiques une question de vérité, de charité et de courage.

Cet article est une tribune libre, non rédigée par la rédaction du Salon beige. Si vous souhaitez, vous aussi, publier une tribune libre, vous pouvez le faire en cliquant sur « Proposer un article » en haut de la page.

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