… ou comment perdre l’ordre en croyant sauver les âmes
La Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X aime invoquer un principe à l’autorité redoutable, presque intimidante :
salus animarum suprema lex.
On le pose sur la table comme une évidence ultime.
On le brandit comme un talisman.
Et, quand la situation devient inconfortable, on en fait volontiers un joker théologique, capable d’emporter la partie contre toute autre considération : morale, ecclésiologique, hiérarchique.
Le principe est vrai.
L’usage qu’on en fait l’est beaucoup moins.
Car enfin, qui oserait être contre le salut des âmes ?
Il faudrait être bien cruel pour demander ce que ce principe permet réellement, et surtout ce qu’il ne permet pas.
1. Le salut des âmes n’est pas un droit opposable à l’Église
Dans la théologie catholique classique, le salut des âmes n’est jamais conçu comme une revendication subjective :
« j’en ai besoin, donc j’y ai droit ».
Il est une fin objective, reçue dans un ordre, et non arrachée contre lui.
Saint Thomas d’Aquin — qui n’était ni un bureaucrate romain ni un rigoriste desséché — est pourtant limpide :
la fin ne justifie jamais un acte mauvais par son objet (un acte bon en soi peut devenir mauvais par les circonstances)
Elle peut éclairer une loi douteuse, interpréter une norme obscure ;
elle ne suspend jamais la loi morale quand elle dérange. Le salus animarum est une boussole, pas un passe-partout. Il oriente l’action ; il ne la rend pas magiquement juste.
2. Une petite fiction, volontairement insistante
Imaginons une Église locale en temps de persécution.
Plus de prêtres.
Presque plus de sacrements.
Des fidèles sincères, pieux, inquiets.
Un évêque accepte d’ordonner de nouveaux prêtres.
Mais — détail fâcheux — il pose une condition, absurde et tordue, mais parfaitement assumée :
les candidats devront avoir des relations sexuelles hors mariage avant l’ordination.
Il précise, avec un sérieux pastoral touchant :
« Sans prêtres, plus de sacrements. Sans sacrements, les âmes se perdront. Le salut des âmes est en jeu. »
Soyons rigoureux.
L’acte sexuel n’est pas mauvais en soi.
Il est bon dans son ordre, celui du mariage.
Il devient péché grave hors de cet ordre.
Ajoutons même — pour ne rien céder à l’émotion — que ce péché, aussi réel soit-il, est objectivement moins grave qu’un acte qui touche à la constitution hiérarchique de l’Église, entraîne une excommunication et blesse l’unité visible voulue par le Christ.
Et pourtant, la réponse catholique est limpide : on refuse.
Non par purisme.
Non par cruauté.
Mais parce que le bien ne devient jamais bon contre son ordre.
3. Une contradiction qui ne dit pas son nom
C’est ici que le raisonnement de la FSSPX se retourne contre lui-même.
Car si l’on refuse — à juste titre — ce chantage sacramentel sexuel,
comment justifier un autre chantage, plus noble en apparence, mais structurellement identique :
« Sans ces sacres, plus de prêtres ;
sans prêtres, plus de sacrements ;
donc l’ordre ecclésial peut être contourné. »
Dans les deux cas :
la fin est sublime,
l’urgence est réelle,
le désordre est assumé.
La validité sacramentelle est invoquée comme un talisman,
comme si Dieu, agissant dans la misère humaine, donnait un quitus moral à la désobéissance.
Or la miséricorde de Dieu n’a jamais été une approbation du désordre :
elle en est le remède, non la règle.
4. Une ressemblance de famille embarrassante
C’est ici qu’une ironie s’impose, un peu mordante.
La FSSPX reproche souvent à certains chrétiens LGBT de vouloir les sacrements à tout prix,
de transformer l’Église en distributeur automatique de grâce,
et de subordonner la loi morale à une urgence existentielle :
« j’en ai besoin pour vivre ».
La critique est parfois rude, mais pas toujours infondée.
Ce qui l’est davantage, c’est de ne pas voir que le raisonnement est exactement le même.
D’un côté :
« J’ai besoin des sacrements pour être en paix avec moi-même,
donc l’Église doit s’adapter. »
De l’autre :
« Nous avons besoin des sacrements pour sauver les âmes,
donc l’ordre hiérarchique peut être contourné. »
Même logique.
Même absolutisation du besoin.
Même impatience vis-à-vis de l’ordre reçu.
Dans les deux cas, le sacrement devient un objet vital,
et l’Église un moyen parmi d’autres.
5. Les chrétiens du Japon : le contre-exemple qui dérange
Les chrétiens du Japon ont vécu plus de deux siècles :
sans prêtres,
sans eucharistie,
sans absolution.
Ils n’ont pas bricolé une hiérarchie parallèle.
Ils n’ont pas invoqué l’urgence pour réinventer l’Église.
Ils ont attendu.
Ils avaient perdu les sacrements.
Ils n’avaient pas perdu la foi.
Il semble donc que le salut des âmes puisse survivre à l’absence de sacrements,
mais non à la perte de l’ordre ecclésial.
6. La grande ironie : Vatican II à l’état chimiquement pur
C’est ici que l’ironie devient franchement délicieuse.
La FSSPX se présente comme l’anti–Vatican II par excellence.
Mais sur ce point précis, elle en est le produit chimiquement pur.
Car qu’est-ce que ce raisonnement, sinon :
le primat absolu de la conscience,
l’urgence vécue érigée en norme,
la situation devenant critère de vérité ?
On ne dit plus :
« L’Église juge ce qui est juste. »
Mais :
« La situation nous oblige, donc nous jugeons juste ce que nous faisons. »
Ce n’est pas la Tradition.
C’est exactement ce que Vatican II a rendu pensable — et parfois pratiqué.
Conclusion (sans joker, sans échappatoire)
On peut tout perdre, même les sacrements,
sans perdre l’Église, sans perdre la foi
Mais dès que l’on transforme le salus animarum en joker théologique,
dès que l’on absolutise l’urgence contre l’ordre,
dès que l’on exige la grâce à n’importe quel prix,
on ne défend plus la Tradition :
on la défigure.
Car l’Église n’a jamais promis le salut par le désordre,
ni la fidélité par l’exception permanente.
C’est ici qu’il convient de rappeler cette parole sévère du père Guérard des Lauriers :
« On ne soupe pas avec Satan.
C’est l’enfer qui est pavé de ces bonnes intentions
qui justifient le moyen par la fin,
un mal certain par l’illusion du bien. »
Le salut des âmes n’est pas un chantage fait à l’Église.
Il est une fin reçue dans l’obéissance,
ou bien il se renverse en son contraire.
L’Église n’est pas un distributeur. La grâce n’est pas un dû. La Tradition ne se sauve jamais en se lavant les mains de l’ordre qui la fonde. Elle exige, au contraire, le courage de la vérité : celui qui consiste à ne pas fuir les questions qui dérangent, sous peine de perdre toute crédibilité aux yeux d’un monde qui en a pourtant un besoin si pressant. Dans l’histoire de la FSSPX, nombreux sont les prêtres qui ont préféré la vérité et la croix — au prix de chemins parfois divergents — plutôt que le compromis commode avec ce qui les arrangeait : l’abbé Salleron, le père Guérard des Lauriers, l’abbé Lucien, le père de Blignières, ainsi que les fondateurs de la FSSP.
HILARION
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