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Pays : Arménie

111 ans du génocide arménien : une mémoire toujours à vif

111 ans du génocide arménien : une mémoire toujours à vif

De Raphaëlle Auclert, docteur en études russes et enseignante-chercheuse à l’ICES, pour le Salon beige:

« Dans toute la noirceur de cette guerre, cela restera gravé dans nos mémoires comme le comble de la noirceur. Il n’existe rien d’équivalent à cette destruction planifiée et silencieuse d’une race. » Par ces mots, l’ambassadeur américain à Istanbul, Henry Morgenthau (1856-1946), évoquait à la fin 1916 le vertige qui le saisit face à la barbarie du génocide qui emporta la vie d’un million et demi d’Arméniens. Des rassemblements se sont tenus hier à Paris, Cannes, Lyon, Marseille, Bordeaux et d’autres grandes villes pour rendre hommage aux victimes. Et aujourd’hui, la cathédrale Notre-Dame de Paris accueillera une divine liturgie en rite arménien. Au-delà du destin tragique d’un peuple, c’est bien sûr la dimension religieuse de ces massacres qui nous interpelle, où les Arméniens rejoignent la trop longue cohorte des Chrétiens persécutés à travers les âges. Et n’oublions pas que l’Arménie, qui fit du christianisme sa religion d’État en 301, fut le premier État chrétien de l’humanité. A ce titre et au nom des liens historiques et spirituels qui nous unissent, les Chrétiens de France se doivent d’être aujourd’hui aux côtés de leurs frères arméniens.

«Un génocide sans fin »

La nuit du 24 au 25 avril 1915 vit l’arrestation d’environ 300 membres de l’élite arménienne dans les grandes villes de l’empire ottoman; puis ce furent les déportations systématiques mises en place par l’administration ottomane : 306 convois et un million de personnes arrachées à leurs terres ancestrales. « La race arménienne en Asie mineure a été de fait anéantie », déplorait encore Hans Morgenthau. Malheureusement, cette politique d’extermination a commencé bien avant et a continué bien après 1915. Un constat résumé par l’effroyable formule de « génocide sans fin » de l’historien Vincent Duclert.[i]

En effet, avec l’émergence de l’État-nation turc sur les ruines de l’empire ottoman, les Arméniens étaient devenus des cibles pour le sultan Abdul Hamid II avec les massacres perpétrés entre 1894 et 1896, puis ceux d’Adana en 1909. « Les prétentions des diverses nationalités nous ennuient souverainement, les aspirations ethniques (…) nous horripilent, il faut que les unes et les autres disparaissent, menaçait en 1913 le docteur Nâzim Bey, idéologue du parti des Jeunes Turcs. » Avant de conclure, hélas prophétiquement : « il ne doit y avoir sur notre sol qu’une seule nation, la nation ottomane. » Et, de fait, il ne restait après la guerre que 200 000 Arméniens dans l’ensemble de l’empire ottoman, contre deux millions en 1914. Les atrocités ont continué durant les années 1918 et 1922, avec l’élimination des rescapés arméniens et grecs de Turquie.

Plus récemment, c’est la même logique impitoyable qui se poursuit. On se souvient des massacres d’Arméniens par l’Azerbaïdjan entre 1988 et 1990 et du déplacement forcé des 120 000 Arméniens du Haut-Karabakh après les violences de 2020 et 2023.

Du génocide au mémoricide

De surcroît, le massacre physique se double d’un effacement des mémoires. Bien que la loi du 29 janvier 2001 constitue une reconnaissance officielle par la république française du génocide arménien, celle-ci reste silencieuse quant au coupable. Du reste, Ankara comme Bakou persistent à nier l’existence même du génocide. Un tel négationnisme porte en lui le risque que l’histoire ne se répète.

Et c’est bien le cas, puisque le président azéri tente par tous les moyens d’imposer un récit qui nie la présence arménienne millénaire dans le Haut-Karabakh. Il va même jusqu’à en effacer toute trace culturelle, avec la destruction méticuleuse, comme en Turquie, des édifices religieux.

Un pont de prières entre Notre Dame de Paris et Sainte-Mère de Dieu

Cruelle ironie de l’histoire, la même semaine des commémorations de l’assassinat de tout un peuple, des images satellites ont révélé la destruction de l’église Sainte-Mère-de-Dieu qui dominait Stepanakert, capitale du Haut-Karabakh passée sous le joug de Bakou en 2023. Début avril déjà, l’église Saint-Jacques de cette même ville avait été rasée.

Face à un tel déchaînement de haine contre l’Église arménienne, on peut s’étonner de la complaisance des autorités actuelles. En effet, le Premier ministre s’est rendu en février dernier à Abou Dhabi pour recevoir, conjointement avec son homologue azéri, le prix Zayed pour la fraternité humaine récompensant l’accord de paix signé en août 2025. Erevan s’apprête même à faire adopter, à la demande très insistante d’Aliyev, une nouvelle Constitution supprimant la mention à toute revendication sur le Haut-Karabakh. On peut s’interroger aussi sur les pressions dont font l’objet les autorités religieuses à l’intérieur du pays.

Dans ce contexte très incertain, l’union de prières entre les Catholiques et la communauté arménienne de France est crucial, à l’image de celles qui s’élèveront aujourd’hui de Notre-Dame de Paris vers les pauvres gravats de Sainte-Mère de Dieu à Stepanakert. Le vaillant combat des Arméniens pour la Foi, la Liberté et l’Avenir est aussi le nôtre.

[i] Vincent Duclert, Arménie : un génocide sans fin et le monde qui s’éteint, Les Belles Lettres, 2023.

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