De Thomas Debesse :
En juin 2025 au retour du pèlerinage de Chartres, s’est déroulée devant mes yeux une scène tout à fait commune et habituelle pour un retour pèlerinage, mais extra-ordinaire pour notre société. Dans le train du retour, des pèlerins chantent. […] J’ai réalisé quelque chose que je souhaite vous partager.
Il se trouve que deux mois plus tôt était sorti le jeu vidéo Clair-obscur, Expédition 33. Issue d’un studio français, et succès commercial international, il avait aussi trouvé ses détracteurs très ennuyés de son esthétique franchement franchouillarde, un environment urbain inspiré du Paris de la Belle époque, et des personnages et accoutrements assumant sans rougir certains clichés français. Les noms des personnages sonnaient français : Gustave, Maelle, Lune, Renoir. Cela a déplu à une caste qui considère comme suspectes de telles manifestations.
L’univers imaginaire de ce jeu vidéo est affecté d’une catastrophe, et chaque année, une génération de ses habitants disparaît. […] Et chaque année aussi, une équipe des habitants survivants part en expédition dans l’espoir de mettre fin à la calamité. Sur leur chemin, ils retrouvent les restent des expéditions précédentes, ainsi que les traces de ce qu’ils avaient découverts et appris. Chaque expédition ne sait pas si elle va réussir, mais chaque expédition laisse, pour ceux qui viendront après eux, leur connaissance et leurs traces. Et cet effort, ce don d’eux-même, ce don de leur vie jusqu’à leur propre mort, ils le font pour l’expédition qui vient après la leur, pour la génération d’explorateurs et de combattants qui vient après.
Un des personnages principaux, Gustave, prononce fréquemment ces mots lors de ses combats : « pour ceux qui viendront après ».
[…] Je me suis intéressé aux monuments mémoriaux des guerres mondiales qui habitent nos villages et qui égrainent la liste de nos pères morts sur le front. Tous ces hommes qui ont fait le sacrifice de leur vie, ces homme l’ont fait pour ceux qui viennent après. Et c’est ça ce que signifie « venir après ». Ceux qui viennent après ne sont pas une unité de population qui se substitue, ceux qui viennent après sont ceux qui sont engendrés.
Les soldats de ces guerres atroces ne tombaient pas sur le champ de bataille pour ceux qui occuperont leur territoire. […] Ceux qui ont défendu la France pendant la Grande Guerre se battaient pour ceux qui venaient après et ceux qui ont combattu le nazisme se battaient pour ceux qui venaient après. Mais pour une certaine population bourgeoise, déracinée et collaborationniste, est suspect ce sentiment de défense de chez soi et de transmission à sa descendance. Ils regrettent que l’occupant n’ai pas vaincu.
[…] Devant cette jeunesse je me suis souvenu d’un prêtre. C’était il y a plus de 15 ans, il était professeur dans un séminaire diocésain et il avait qualifié la paroisse où j’allais à la messe de « Vieille France ». J’avais trouvé cela très curieux et hors de propos, car comme dans les paroisses et autres chapelles où est célébrée la liturgie traditionnelle, la moyenne d’âge est probablement inférieure à la moité sinon au tiers de l’âge de ce prêtre.
[…] J’avais aussi repensé à la phrase étrange du pape François qui avait comparé l’usage dans la liturgie d’ornements manufacturés au fait de conserver des vieilleries pour faire plaisir à sa grand-mère.
[…] Le pape François avait aussi eu cette phrase étrange il y a 5 ans : « ceux qui ont besoin de temps pour revenir au Rite romain promulgué par les saints Paul VI et Jean-Paul II ». L’étrangeté de cette phrase tenait dans ce verbe « revenir ». Assister à une messe traditionnelle ou à une messe célébrée selon le nouveau missel n’est pas une affaire de retour.
Car pour des générations de familles, participer à une messe en forme ordinaire n’est pas un retour à quoi que soit, c’est une exploration de quelque chose de différent. C’est d’ailleurs tout aussi vrai pour la jeunesse élevée dans la forme ordinaire qui vient découvrir la forme extra-ordinaire en pèlerinage, ce n’est pas un retour pour eux, c’est dans leur vie quelque chose de nouveau, une étape sur le chemin, une expérience sur laquelle ils se construisent et dans laquelle ils modèlent leur corps et leur âme.
Il existe une filiation ininterrompue de familles qui ont toujours participé à la messe en forme extra-ordinaire, dont les enfants ont grandi dans cette liturgie, et dont ces enfants ont à leur tour engendré des enfants qui ont grandi dans cette liturgie. Chaque génération qui venait après a transmis à la génération suivante, sans interruption, à ceux qui venaient encore après. C’est leur culture, leur pratique, leur coutume, leur tradition. C’est ce qui leur appartient, ce dont ils héritent, ce qu’ils habitent, vivent, fructifient, et transmettent.
[…] Cette jeunesse est joyeuse, prête à l’héroïsme qui l’attend, mais cette jeunesse avance aussi dans un monde qui lui est de plus en plus hostile. Ils savent ce que c’est que de chanter le Kyrie des gueux « Errant sans feu ni lieu, Bissac et ventre creux. Bannis et malchanceux, Maudits comme lépreux ». Ils chantent aussi le Miserere de la Mer et les mots de Francine Cockepot se revêtent d’un tragique très nouveau : « Plus jamais l’été, plus jamais l’hiver, Plus jamais la fête au village, Plus jamais l’amour sur un clair visage. A moi, Christ en Croix, ayez pitié ».
Cette jeunesse qui a vécu l’assassinat de Thomas à Crépol et le meurtre de Philippine habite viscéralement ces paroles. « Plus jamais la fête au village, Plus jamais l’amour sur un clair visage ». Ils sont ceux qui viennent après. Ils savent ce que signifie les paroles de cette même chanson « À tous les calvaires, aux croix des chemins, Je promets un pèlerinage, A tous les calvaires, aux croix des villages. A moi, mon pays, mes souvenirs, A moi tous mes rêves à l’avenir ». Ils sont là pour ça, ils [marchent] en pèlerinage de Paris à Chartres, 100 km pendant trois jours. Ils ont promis ce pèlerinage et ils sont présents.
Ce samedi 23 mai 2026, veille de la Pentecôte, pendant le pèlerinage de Chartres alors que je marchais sur ces chemins de pèlerinage, quelqu’un m’a fait me ressouvenir que Charles Péguy avait fait son pèlerinage à Chartres en 1912 pour demander la guérison de son fils. Charles Péguy avait fait son pèlerinage pour ceux qui venaient après.
Charles Péguy est mort le 5 septembre 1924 durant la Première Guerre mondiale lors de la bataille de l’Ourcq. Il est mort pour ceux qui venaient après.
Le lundi 25 mai 2026, lundi de Pentecôte, la première encyclique du pape Léon XIV Magnifica humanitas, a été publiée. Nous pouvons y lire ces mots à l’article 213, citant Le Retour du Roi (1955) et les propos du personnage de Gandalf :
« Un écrivain catholique du XXe siècle, John Ronald Reuel Tolkien, a décrit ainsi notre responsabilité par la bouche de l’un des protagonistes d’un roman : « Il ne nous appartient toutefois pas de rassembler toutes les marées du monde, mais de faire ce qui est en nous pour le secours des années dans lesquelles nous sommes placés, déracinant le mal dans les champs que nous connaissons, de sorte que ceux qui vivront après nous puissent avoir une terre propre à cultiver”. »
L’abbé Clément Barré, prêtre du diocèse de Bordeaux, a commenté sur son blog l’initiative du pape Léon XIV de citer Tolkien dans son encyclique Magnifica humanitas et poursuit l’observation :
« Car Tolkien est aussi très critique du paradigme technocratique que le pape dénonce. Ayant combattu dans les tranchées de la Somme et vécu la Seconde Guerre mondiale, il a vu la puissance de l’industrie humaine mise au service de la domination et de la mort.
Le personnage de Saruman, magicien déchu qui transforme les forêts du monde en usines de production d’esclaves et de soldats, représente cela. Il est décrit ainsi par Sylvebarbe, le gardien des forêts : “Il complote pour devenir une Puissance. Il a un esprit de métal et de rouages ; et il ne se soucie pas des choses qui poussent, sauf dans la mesure où elles lui servent sur le moment.” Notons que cette parole ne vient pas du héros ou du sage mais de l’arbre qui souffre, une créature ancienne et enracinée qui parle depuis sa propre vulnérabilité. Ce sont les petits, les fragiles, les enracinés qui voient le mieux ce qui se perd. »
