Il y a des hérésies qui disparaissent comme des disputes de spécialistes, et d’autres qui deviennent des civilisations de rechange. Le nestorianisme appartient à cette seconde catégorie. Né d’une querelle christologique au Ve siècle, condamné par l’Église au concile d’Éphèse en 431, il n’est pas seulement resté dans les marges de l’Empire romain : il a fui vers l’Est, s’est enraciné en Perse, a longé les routes de la soie, a touché l’Inde, l’Asie centrale, les steppes mongoles et jusqu’à la Chine des Tang.
Encore faut-il commencer par une prudence. Le mot « nestorien » est souvent un mot de polémique, appliqué très largement à l’Église de l’Orient. La déclaration christologique commune signée en 1994 entre Jean-Paul II et le patriarche Mar Dinkha IV de l’Église assyrienne de l’Orient reconnaît une foi commune au Christ vrai Dieu et vrai homme, et affirme que les anciennes divisions tenaient en large part à des malentendus de formulation. Autrement dit, il faut distinguer l’hérésie nestorienne, condamnée comme séparation dangereuse des deux réalités du Christ, et les chrétiens orientaux appelés « nestoriens » par l’Occident, souvent de manière approximative.
La crise commence autour de Nestorius, patriarche de Constantinople. Ce qui est en jeu n’est pas une nuance byzantine pour théologiens fatigués, mais la question centrale : qui est Jésus-Christ ? Peut-on dire que Marie est Theotokos, Mère de Dieu ? Nestorius craint que ce titre ne brouille l’humanité réelle du Christ. Cyrille d’Alexandrie, au contraire, y voit la conséquence nécessaire de l’Incarnation : celui qui naît de Marie est bien le Verbe fait chair. L’Église condamne donc Nestorius, car, vue depuis l’orthodoxie catholique et chalcédonienne, sa doctrine risque de faire du Christ non plus une seule personne divine assumant une vraie nature humaine, mais une sorte d’union trop extérieure entre l’homme Jésus et le Verbe de Dieu. Britannica résume cette ligne en parlant d’une insistance nestorienne sur l’indépendance des natures divine et humaine, jusqu’à suggérer deux personnes trop lâchement unies.
Après Éphèse, l’histoire devient orientale. Les milieux proches de Nestorius trouvent refuge dans l’Empire perse sassanide, notamment à Nisibe. Politiquement, c’est presque logique : pour les Perses, accueillir des chrétiens séparés de Constantinople permet de disposer d’une Église chrétienne moins suspecte de fidélité à l’ennemi byzantin. L’Église de Perse, devenue largement autonome, adopte progressivement une théologie d’orientation nestorienne ; Édesse décline, Nisibe devient un centre intellectuel majeur.
Ce déplacement change tout. Pendant que l’Occident regarde Rome, Constantinople, Alexandrie ou Antioche, une autre chrétienté s’organise vers l’Est. Elle parle syriaque, vit dans un monde perse, fréquente les marchands sogdiens, les caravaniers, les villes-oasis et les cours nomades. Elle n’a pas la puissance impériale de Byzance, mais elle possède un avantage immense : elle circule. Là où l’Église latine structure des royaumes, l’Église de l’Orient épouse les routes.
C’est ainsi qu’on la retrouve en Asie centrale. Des traces chrétiennes apparaissent au Khwarezm dès la fin du VIIe siècle ; les nestoriens sont bien établis en Transoxiane ; Samarcande semble florissante aux Xe et XIIIe siècles ; on trouve des inscriptions syriaques, des cimetières, des tombes turques et syriaques, des Églises à Kashgar, Khotan, Turfan. Sous le patriarche Timothée Ier, à la fin du VIIIe et au début du IXe siècle, l’expansion missionnaire vers les Turcs, le Tibet et l’Asie intérieure se consolide.
Puis vient la Chine. La stèle de Xi’an, érigée en 781, raconte l’arrivée de la « religion lumineuse » à Chang’an en 635, sous les Tang, avec le moine Alopen. Elle mentionne des communautés, des églises, des évêques, et atteste que ce christianisme syriaque avait été autorisé à se diffuser. En 845, l’empereur Wuzong interdit cependant les religions étrangères, dont le christianisme, le bouddhisme et le zoroastrisme ; la stèle est alors ensevelie, avant d’être redécouverte au XVIIe siècle.
C’est ici que l’histoire devient vertigineuse : au Moyen Âge, il exista bel et bien une chrétienté asiatique, non latine, non grecque, non occidentale, présente des confins de la Mésopotamie aux steppes mongoles et à la Chine. Elle n’a pas donné naissance à une Europe orientale bis, mais à un christianisme de marchands, de moines, de scribes, de médecins, de diplomates et parfois de princesses.
Car les princesses sont essentielles. Lorsque les Mongols entrent dans l’histoire mondiale, certains grands peuples des steppes — notamment les Kéraït — sont déjà christianisés dans la tradition de l’Église de l’Orient. Les sources médiévales associent fortement ces milieux kéraït au nestorianisme, et plusieurs femmes chrétiennes de grandes familles entrent dans la maison de Gengis Khan. Les observateurs européens et orientaux furent fascinés par cette présence chrétienne au cœur même de l’empire mongol.
La plus célèbre est Sorghaghtani Beki. Princesse kéraït, chrétienne de l’Église de l’Orient, épouse de Tolui, le plus jeune fils de Gengis Khan, elle devient la mère de quatre figures immenses : Möngke, Grand Khan ; Kubilaï, fondateur de la dynastie Yuan en Chine ; Hülegü, fondateur de l’Ilkhanat de Perse ; et Ariq Böke. Les chroniqueurs persans eux-mêmes l’admirent. Juvaini et Rashid al-Din la présentent comme une femme d’une intelligence politique extraordinaire, consultée par Ögödei et capable d’assurer l’ascension de ses fils.
Sorghaghtani n’a pas transformé ses fils en rois chrétiens. Aucun d’eux ne se convertit pleinement au christianisme. Mais elle leur transmit une disposition favorable aux religions, aux lettrés, aux administrateurs, aux échanges. Sa foi nestorienne n’a pas fait de l’empire mongol un empire chrétien ; elle a pourtant pesé dans la formation d’une élite mongole cosmopolite, relativement ouverte aux chrétiens, aux musulmans, aux bouddhistes et aux taoïstes.
Autre figure fascinante : Doquz Khatun, elle aussi issue du monde kéraït chrétien. Épouse principale de Hülegü, le conquérant mongol qui prend Bagdad en 1258 et met fin au califat abbasside, elle devient dans la mémoire chrétienne orientale une protectrice providentielle. Les sources rapportent qu’elle intercéda en faveur des chrétiens lors du sac de Bagdad, qu’elle favorisa l’élection du catholicos nestorien Mar Denha en 1265, et qu’une église mobile avec cloches fut installée dans son camp.
Il faut mesurer la scène : une princesse chrétienne orientale, héritière d’un christianisme condamné en Occident comme hérétique, se tient au côté du conquérant qui abat le cœur politique du monde musulman abbasside. L’image est presque romanesque. Bagdad tombe, le califat s’effondre, et dans la tente du vainqueur se trouve une femme de la vieille Église syriaque de l’Est.
On pourrait ajouter Qutui Khatun, épouse de Hülegü puis d’Abaqa selon la coutume mongole, mère de Tekuder. Elle est décrite comme chrétienne de l’Église de l’Orient et protectrice des chrétiens syriaques orientaux. Son fils Tekuder, lui, devient musulman sous le nom d’Ahmad et règne brièvement sur l’Ilkhanat. Là encore, la scène est révélatrice : une mère chrétienne orientale, un fils souverain musulman, une dynastie mongole encore hésitante entre christianisme, bouddhisme, chamanisme et islam, avant la conversion plus nette de l’Ilkhanat à l’islam.
Ces femmes ne sont donc pas anecdotiques. Elles incarnent un moment possible de l’histoire : celui où une partie de l’Asie aurait pu basculer vers un christianisme oriental, syriaque, mongol, non latin. Ce moment n’a pas duré. Les souverains mongols ont souvent préféré la souplesse religieuse à la conversion exclusive ; puis, en Perse et en Asie centrale, l’islam finit par l’emporter. Avec les persécutions, les recompositions politiques, puis les ravages de Tamerlan, l’Église de l’Orient recule dramatiquement. elle fut presque exterminée au XIVe siècle par les raids de Timur, ne survivant plus que dans certaines régions d’Irak, du Kurdistan, de Turquie et d’Iran.
Reste la question la plus délicate : le nestorianisme préfigure-t-il l’islam ?
Oui, mais seulement si l’on parle avec précision. Le nestorianisme ne nie pas la divinité du Christ comme le fait l’islam. Il ne nie pas la Croix. Il ne réduit pas Jésus à un prophète. L’Église de l’Orient, malgré les ambiguïtés christologiques qui lui furent reprochées, demeure une Église chrétienne confessant le Christ Sauveur. Le Coran, lui, refuse explicitement la crucifixion de Jésus dans la lecture musulmane classique, et présente Jésus comme le Messie, fils de Marie, messager d’Allah, non comme le Verbe incarné mort et ressuscité pour le salut du monde.
Mais il existe bien une parenté de climat. Le nestorianisme, ou du moins sa caricature, tend à séparer fortement l’homme Jésus et le Verbe divin. Il se méfie du titre Theotokos. Il rend plus difficile l’expression simple et lumineuse de la foi catholique : Dieu lui-même est né de Marie selon la chair. Or l’islam reprend précisément le refus de toute maternité divine, le refus de la filiation divine, le refus de l’Incarnation au sens fort. Il conserve Jésus, mais le décentre : Jésus n’est plus Dieu fait homme, il devient prophète exceptionnel ; Marie est honorée, mais non Mère de Dieu ; l’Évangile est reconnu, mais comme message altéré ; le Christ est sauvé de la Croix, mais l’humanité est privée du Crucifié.
C’est pourquoi on peut dire que certains christianismes orientaux hétérodoxes ont préparé le terrain mental de l’islam, non comme cause unique, mais comme atmosphère. L’islam surgit dans un Orient saturé de débats judéo-chrétiens, syriaques, araméens, apocalyptiques, anti-byzantins, antichalcédoniens. Les travaux historico-critiques contemporains replacent d’ailleurs de plus en plus le Coran dans l’Antiquité tardive, au croisement des judaïsmes, des christianismes orientaux, des cultures syriaques, araméennes et gréco-byzantines, plutôt que dans un désert religieux isolé.
En ce sens, le nestorianisme est moins « l’islam avant l’islam » qu’un des grands signes de la fragmentation chrétienne de l’Orient. Là où l’unité catholique confessait le Christ vrai Dieu et vrai homme dans l’unique personne du Verbe, les controverses orientales ont laissé circuler des images diminuées, séparées ou brouillées du Christ. L’islam naîtra plus tard comme une simplification radicale : un Dieu unique, un livre, une loi, un prophète, et un Jésus honoré mais découronné.
La tragédie est là. L’Orient avait reçu l’Évangile très tôt. Il l’avait porté jusqu’à la Chine. Il avait donné des moines, des théologiens, des missionnaires, des lettrés et des princesses. Mais parce que la confession du Christ s’y était divisée, parce que les empires avaient utilisé les querelles théologiques comme armes politiques, parce que les routes de la soie étaient aussi des routes d’exil doctrinal, le christianisme oriental a parfois préparé malgré lui le terrain d’une autre religion, qui allait reprendre des noms bibliques tout en refusant le cœur de la foi : l’Incarnation, la Croix, la Résurrection, l’Église.
Les princesses nestoriennes des steppes semblent alors appartenir à un monde englouti. Sorghaghtani, Doquz, Qutui : femmes de tente et de cour, chrétiennes au milieu des conquérants, mères ou épouses de souverains qui dominèrent des peuples musulmans, bouddhistes et chinois. Elles furent peut-être les dernières grandes silhouettes d’une possibilité perdue : celle d’une Asie chrétienne, non occidentale, enracinée dans le syriaque, traversant la Perse et la Mongolie jusqu’à la Chine. Un christianisme immense, fragile, imparfait, parfois hérétique, mais réel ; une lumière orientale qui, faute d’unité doctrinale et de force historique, s’est peu à peu retirée devant le croissant, les khans convertis et les empires de l’islam.
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