Dans son intervention du lundi 13 Juillet sur RMC,
Louis Sarkozy a vivement critiqué Mgr Marc Aillet et l’abbé Michel Viot après leurs prises de position contre la loi sur la fin de vie. Au-delà de la polémique, une phrase mérite qu’on s’y arrête :
« Si un individu n’est pas propriétaire de sa propre mort, de quoi est-il réellement propriétaire ? »
La question est habile. Elle a l’allure d’une évidence. Pourtant, elle repose sur un présupposé rarement interrogé : notre rapport à nous-mêmes relèverait du droit de propriété. C’est précisément là que se loge l’une des grandes ruptures anthropologiques de notre temps.
L’erreur consiste à confondre la personne et la chose. Être propriétaire, c’est disposer librement d’un bien. Or une personne n’est pas un bien. Elle possède une dignité qui interdit précisément de la réduire à un objet dont on pourrait disposer à sa guise.
Bien avant le christianisme, la philosophie classique avait déjà récusé cette assimilation de la personne à une propriété. Pour Aristote comme pour saint Thomas d’Aquin, l’homme ne s’appartient pas comme une maison appartient à son propriétaire. Sa liberté ne consiste pas à faire tout ce qu’il veut de lui-même, mais à orienter son existence vers le bien.
L’idée de la « propriété de soi », développée par une partie de la philosophie politique moderne puis radicalisée par l’individualisme contemporain, rompt avec cette tradition. Elle fait de l’individu un propriétaire absolu de son corps, de sa vie et, par conséquent, de sa mort. Dès lors, toute limite apparaît comme une atteinte à sa liberté.
Mais cette logique conduit à une impasse. Si je suis véritablement propriétaire de ma vie, pourquoi ne pourrais-je pas la vendre, la louer ou y renoncer comme à n’importe quel bien ? Une telle conception finit inévitablement par transformer la personne humaine en objet de droit.
Pour les chrétiens, cette vérité reçoit un éclairage supplémentaire : la vie est un don reçu, non un bien dont nous pourrions disposer comme d’une propriété privée. Nous en sommes les gardiens, non les propriétaires.
La véritable question n’est donc pas : « De quoi suis-je propriétaire ? » Elle est : « De quoi suis-je responsable ? »
Responsable de ma propre vie, certes. Mais aussi de ceux auxquels ma vie est liée : mes proches, les soignants, la société tout entière.
La mort n’est jamais un acte purement privé. Elle engage le médecin qui accomplit le geste, la famille qui devra vivre avec cette décision, et la communauté politique qui choisit de reconnaître ou non un tel pouvoir.
Revendiquer la propriété de sa mort, c’est oublier une évidence : nul ne s’est donné la vie à lui-même. Nous arrivons dans un monde que nous n’avons pas choisi et nous le quittons sans pouvoir en fixer souverainement le terme. Notre liberté s’exerce à l’intérieur de cette condition ; elle ne l’abolit pas.
La dignité humaine ne réside pas dans la toute-puissance. Elle réside dans la capacité de demeurer pleinement homme jusque dans la vulnérabilité, la dépendance et l’épreuve.
Louis Sarkozy reproche ensuite à l’Église d’adopter une posture « contre-parlementaire » et accuse certains évêques de vouloir faire pression sur les élus.
Mais depuis quand une autorité spirituelle perdrait-elle le droit d’interpeller les consciences lorsqu’est en jeu la légitimation juridique de l’acte de donner la mort ?
L’Église ne retire aucun mandat électif. Elle ne vote aucune loi. Elle rappelle simplement qu’aucune décision politique n’échappe à une responsabilité morale.
L’histoire montre d’ailleurs que les grandes voix religieuses ont souvent été accusées de sortir de leur rôle lorsqu’elles dénonçaient l’esclavage, l’eugénisme ou les totalitarismes. Faut-il leur reprocher d’avoir parlé ?
Dans une démocratie, les croyants ont, comme tous les citoyens, le droit de participer au débat public. Leur demander de se taire au motif que leurs convictions sont religieuses reviendrait à instaurer une étrange conception de la liberté d’expression : une liberté ouverte à tous… sauf à ceux qui parlent au nom de leur foi.
Le véritable paradoxe n’est donc pas celui que dénonce Louis Sarkozy. Il consiste à trouver normal qu’une société reconnaisse un droit à provoquer délibérément la mort, tout en jugeant scandaleux que des responsables religieux rappellent les conséquences morales d’un tel choix.
Une démocratie n’a certes pas à recevoir ses lois d’une religion. Mais elle aurait tort de croire qu’elle peut se construire durablement sans reconnaître qu’il existe des limites que le pouvoir politique ne devrait jamais franchir.
Car la question ultime n’est pas de savoir si l’homme est propriétaire de sa mort. Elle est de savoir quelle conception de la personne humaine une civilisation choisit d’inscrire dans son droit.
Au fond, ce débat n’oppose ni des croyants à des laïcs, ni des conservateurs à des progressistes. Il oppose deux conceptions de la personne humaine : l’une fait de l’homme le propriétaire absolu de lui-même ; l’autre reconnaît qu’il reçoit son existence avant d’en exercer la liberté.
Une civilisation commence rarement par renier l’homme ; elle commence par changer les mots avec lesquels elle le définit. Lorsqu’elle remplace la responsabilité par la propriété, la dignité par l’autonomie absolue, elle prépare déjà le terrain où la mort pourra devenir un droit.
La liberté ne naît jamais de la toute-puissance. Elle naît de la reconnaissance de ce qui nous dépasse. Une civilisation grandit lorsqu’elle protège la vie jusque dans sa fragilité ; elle décline lorsqu’elle croit résoudre la souffrance en donnant à la mort le visage d’un droit.
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