« Elle meurt, l’Église qui oublie ses martyrs. » C’est par cette sentence du pape saint Damase, IVe siècle, que se révèle la portée spirituelle et mémorielle de cet ouvrage. La tragédie des prêtres déportés sur les pontons de Rochefort à partir du printemps 1794 demeure l’une des pages les plus sombres et les moins connues de la politique de déchristianisation sous la Révolution française.
La genèse de ce drame s’enracine dans le vote de la Constitution civile du Clergé le 12 juillet 1790. Dès le début de l’année 1791, l’Assemblée constituante exige des prêtres un serment civique : « Je jure de veiller avec soin sur les fidèles du diocèse (ou de la paroisse) qui m’est confié, d’être fidèle à la Nation, à la loi et au roi, et de maintenir de tout mon pouvoir la Constitution décrétée par l’Assemblée nationale et acceptée par le roi. » Rien de bien compromettant à première lecture ! Mais sous des apparences de loyauté patriotique, ce texte inféodait en réalité l’Église à l’État, brisant l’obédience romaine.
Deux événements allaient clarifier sévèrement la situation. À travers les brefs Quod aliquantum (10 mars 1791) et Caritas (13 avril 1791), le pape Pie VI condamna solennellement la Constitution civile du Clergé interdisant aux évêques constitutionnels d’exercer leur juridiction. Dès lors, la fracture entre prêtres jureurs et réfractaires devint irréversible. La législation révolutionnaire se durcit radicalement sous la Convention nationale : le décret du 23 avril 1793 (prolongé par d’autres mesures répressives à l’automne) organisa la déportation massive de tout ecclésiastique suspect de déloyauté républicaine.
Le Père Blomme, vice-postulateur de la cause de béatification de ces confesseurs de la foi, livre ici un récit historique rigoureux .En donnant directement la parole aux déportés à travers vingt-cinq témoignages de rescapés, l’auteur met en lumière l’abandon total à la Providence de ces prêtres face à la cruauté systématique de leurs geôliers. Confrontant les sources cléricales aux archives administratives de la République, ces pages dessinent le choc frontal entre le dessein de la Providence et le mystère d’iniquité des persécutions révolutionnaires. Des pages qui font trembler d’espérance et de peur devant le « Génie du Mal déchaîné».
Il faut lire ces pages terribles : les embarquements sur les Deux Associés, le Washington, des bateaux qui ne partiront jamai,s coincés par le blocus anglais et qui furent des prisons-mouroirs ; sévices, maladies, humiliations, épidémies. Il faut lire la marche des prêtres vers l’Ile-Madame, à pieds sanglants. Leur vie sur l’île, comme des bêtes, privés de tout et la terreur qui régnait comme seule consigne. Il faut lire ces sacrifices, conversions, pardons, ces morts. Ces hommes privés de tout qui se privait encore pendant le Carême ! Cette ingéniosité sainte pour célébrer l’Office divin et réciter le Bréviaire à l’insu de leurs geôliers. Ces malheureux, soumis à un traitement inhumain ne se contentèrent pas d’une piété individuelle. Ils eurent conscience de leur état sacerdotal et des obligations qui s’y attachaient. Sur cette terre d’exil, réduits à des conditions d’existence extrêmes, sous le règne d’une terreur inflexible, ces confesseurs de la foi opposèrent à la barbarie la grandeur du sacrifice, de la conversion et du pardon spirituel.
Cet ouvrage, qui s’offre comme une méditation douloureuse et édifiante, constitue un puissant antidote à la tiédeur spirituelle et à la routine religieuse ! Il insuffle un élan de courage chrétien, transfiguré par des vertus vécues jusqu’à l’héroïsme du témoignage de la foi. En ces temps de profonds bouleversements et d’incertitude, l’exemple de ces martyrs des Pontons de Rochefort invite à la fidélité. Suivre leurs pas, c’est marcher droit, c’est rejeter les compromissions doctrinales, les lâchetés des petits arrangements…
À l’instar des pèlerins déposant leurs galets sur la Grande Croix de l’Île-Madame, confions nos fardeaux à l’intercession de ces soixante-quatre martyrs, béatifiés par le pape Jean-Paul II le 1er octobre 1995, sacrés témoins. Confions à ces martyrs de la foi nos familles, notre pays et l’Eglise.
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La déportation des prêtres à Rochefort sous la Terreur, Yves Blomme, Editions Oyats, 172 pages, documents en noir et blanc, 20€.
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