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L'Eglise : Léon XIV / Sciences

Intelligence artificielle : l’Eglise et la Silicon Valley

Intelligence artificielle : l’Eglise et la Silicon Valley

Le JDNews a interrogé l’essayiste technophile Laurent Alexandre et l’évêque de Nanterre Mgr Matthieu Rougé à propos de l’encyclique que Léon XIV vient de consacrer à l’intelligence artificielle. Extrait :

Le pape a-t-il compris la force des enjeux ?

Mgr Rougé : Léon XIV a pris en quelques mois une stature mondiale, dans un contexte de fractures géopolitiques, en tenant un langage de paix très fort. La question de la paix appliquée à l’IA est particulièrement cruciale. J’entends Laurent Alexandre dire : attention, si on est réticent sur l’IA dans les systèmes de défense, d’autres s’en serviront. Ce que dit le pape, c’est qu’ouvrir la voie à une présence massive de l’IA dans ces systèmes expose tout le monde à des périls graves. On voit déjà comment les drones ont complètement modifié le rapport à la guerre et à la paix.

Laurent Alexandre : Le Saint-Père m’a impressionné par la maturité de sa réflexion. Le fait qu’il ait lui-même signé et présenté l’encyclique, le fait que ce soit au début de son pontificat – et qu’il insiste sur les enjeux majeurs de l’IA pour l’humanité –, le fait que le pape soit le premier chef d’État à mettre au cœur de son mandat cette question : tout cela est essentiel. J’aimerais que les dirigeants politiques s’y intéressent aussi sérieusement. Il y a cependant deux points sur lesquels je suis en désaccord. D’abord, désarmer l’IA de façon unilatérale serait la certitude d’une vassalisation devant les autocrates qui, eux, s’en serviront à des fins de puissance. Ensuite, je pense que le pape est en retard sur le transhumanisme. Comme il est impossible d’arrêter l’intelligence artificielle, nous avons deux choix : soit nous sommes marginalisés face à une IA que nous ne comprendrons même plus, soit nous nous augmentons. Si on n’augmente pas le cerveau humain – par voie biologique ou électronique, comme les implants Neuralink –, nous serons vassalisés. Le renoncement au transhumanisme au moment où l’IA écrase l’intelligence humaine me paraît dangereux.

Mgr Rougé : Sur le transhumanisme, c’est notre vrai point de désaccord. Le mot « trasumanar », qui a donné transhumanisme, vient de la Divine Comédie de Dante, pour exprimer l’entrée dans la vie éternelle. Je ne crois pas que le salut de l’humanité passe par l’augmentation bioélectronique. Le plus décisif dans la condition humaine n’est pas la capacité à dominer mais plutôt, comme le développe le pape, l’accueil de nos limites et de nos fragilités.

Laurent Alexandre, vous avez écrit que la mort est une maladie que la science guérira. Peut-on vouloir vivre éternellement sans vider la vie de son sens ?

L. A. : Dans mon livre, coécrit avec Alexandre Tsicopoulos, Vivre 1 000 ans (Buchet-Chastel), je développe les conséquences éthiques de cette conviction de la Silicon Valley : la superintelligence artificielle va permettre de corriger le vieillissement et la mort comme un bug. Si la mort était positive, il faudrait mourir le plus tôt possible – or ce n’est pas ce que nous souhaitons. La volonté de vivre plus longtemps sera forte, à condition d’arrêter le vieillissement. Demis Hassabis l’affirme : entre 2035 et 2040, on saura l’arrêter et même l’inverser grâce à la superintelligence artificielle. Je ne sous-estime pas pour autant les conséquences en cascade. Il y a là une problématique faustienne : aux États-Unis, des transhumanistes âgés disent qu’il faut aller très vite, avant de mourir. On voit le risque d’utiliser la superintelligence artificielle trop tôt, poussé par la peur de mourir. Ce qui m’inquiète, c’est que l’IA va trop vite pour nos institutions, nos psychologies, notre philosophie, nos organisations spirituelles. Geoffrey Hinton, prix Nobel de physique 2024 pour l’invention des réseaux de neurones profonds, dit que l’homme n’est plus l’espèce la plus intelligente sur Terre : il devient la deuxième. Ce basculement, nos modes de pensée n’y sont pas préparés.

M. R. : La mort est un phénomène ambivalent : Dieu n’a pas créé la mort, nous dit le Livre de la Sagesse et, en même temps, nous sommes faits pour passer de cette terre vers Dieu. Que la révolution de l’IA interroge profondément notre rapport à la vie et à la mort, c’est certain. Mais aujourd’hui, les questions les plus aiguës, c’est la mort trop présente : les pandémies, les conflits armés, la montée des cancers chez les jeunes, etc. Ne nous trompons pas de priorité. Le pape oppose ce qu’il appelle « le syndrome de Babel » – un développement de l’humanité par elle-même, totalement homogénéisant – à la « voie de Néhémie », un travail collaboratif qui prend en compte la diversité de l’humanité. Une vie privée de tout vieillissement serait une vie privée de toute maturation. Une bonne partie du sel de la vie, c’est de pouvoir être enfant, adolescent, jeune adulte, puis personne plus âgée qui a du recul. Stopper le vieillissement porterait atteinte à la beauté de la vie dans toute la complexité de son rythme. En revanche, utiliser l’IA en médecine pour mieux diagnostiquer, élaborer des protocoles thérapeutiques, cela se fait déjà, et c’est une réalité heureuse.

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