Quand l’oppression, la violence et l’arrogance semblent triompher, tandis que le ciel paraît garder le silence, l’homme crie sous le poids de sa souffrance et réclame justice. Il s’interroge sur le silence de Dieu. Mais une question plus profonde se pose : dans son cri, l’homme cherche-t-il véritablement son Créateur ?
Le cri qui ne monte pas
Quand on contemple le panorama des souffrances humaines à travers les âges, un constat s’impose : la terre est remplie de gémissements, mais bien peu de ces cris montent jusqu’au ciel. Dans le livre de Job, souvent considéré comme le plus ancien livre biblique, le jeune Élihu, qui prend la parole après les trois amis du patriarche, observe que l’on crie sous la multitude des oppressions, que l’on se plaint sous le bras des puissants, mais que personne ne dit : « Où est Dieu, mon Créateur, qui donne des chants dans la nuit ? » (Job 35:9-10). Ce constat, dressé il y a des millénaires, demeure d’une actualité brûlante.
L’oppression n’a jamais cessé de sévir ici-bas, sous des formes multiples. Il y a l’oppression politique et sociale, ces systèmes où la justice est pervertie et où l’arbitraire des puissants fait loi. Il y a aussi cette violence diffuse qui s’infiltre dans toutes les artères de la société : la dégradation des rapports humains, l’essor d’une haine de l’autre nourrie par l’égoïsme et la peur. Devant ce tableau, l’humanité souffre et s’indigne. Elle proteste, elle réclame justice, et elle a raison de le faire.
Mais Élihu discerne ici une distinction subtile. Il ne reproche pas aux hommes de souffrir, ni même de gémir. Il constate que leur cri reste un simple cri réflexe, celui de la chair meurtrie, le rugissement de l’animal pris au piège, sans aucun retour de la conscience vers le Souverain de l’univers. Élihu ajoute : « C’est en vain que l’on crie ; Dieu n’écoute pas la vanité, le Tout-Puissant n’y prête pas attention » (Job 35:12-13).
Il faut ici se garder d’un contresens. L’Écriture montre un Dieu qui entend le gémissement de l’affligé qui se tourne vers Lui, comme Il entendit celui d’Israël en Égypte (Exode 2:23-25), et qui est proche de ceux qui ont le cœur brisé (Psaume 34:19). Les psaumes de complainte (Psaumes 13, 22 et 88) sont des cris, et même des cris violents, mais des cris adressés à Dieu. La différence n’est donc pas dans l’intensité de la plainte, mais dans son adresse. Le cri que Dieu n’entend pas est celui qui ne cherche qu’un soulagement égocentrique, qui s’accompagne d’un cœur demeuré dans l’orgueil et l’autosuffisance, et qui souhaite récupérer ses aises sans désirer être délivré du péché ni rencontrer Celui qui nous a tirés du néant. Voilà pourquoi le ciel semble si souvent d’airain (Deutéronome 28:23) face aux appels du monde. La détresse ne sanctifie pas automatiquement la prière. Sans la foi, la douleur ne produit que de l’amertume, de la colère et un éloignement plus grand encore de la source de toute grâce.
La remarque vaut aussi pour celui qui souffre réellement. La foi ne lui retire pas le droit de gémir devant Dieu : « Peuples, confiez-vous en Lui en tout temps, déversez vos cœurs en Sa présence ! » (Psaume 62:9). Elle lui apprend seulement à se tourner vers Celui qui peut l’entendre.
Le Dieu qui donne des chants dans la nuit
C’est dans cette obscurité que brille ce que Dieu est pour la foi : Celui qui donne des chants dans la nuit. Quel langage magnifique et paradoxal ! Le monde ne sait chanter que lorsque le soleil brille, que la santé est là, que les affaires prospèrent et que la paix règne. Mais le Dieu de toute consolation communique à l’âme qui se confie en Lui une joie si profonde, si indépendante des circonstances, qu’elle peut s’exprimer en cantiques au cœur même de la nuit la plus noire.
Paul et Silas, jetés au fond du cachot de la ville antique de Philippes (Macédoine), battus de verges, les pieds pris dans des ceps, « priaient et chantaient les louanges de Dieu » à minuit (Actes 16:22-25). Ils n’attendaient pas que les portes s’ouvrent pour louer : ils louaient parce que leur Créateur était avec eux dans la prison intérieure. Le monde assiste à ce mystère sans le comprendre, car il cherche la lumière dans les circonstances, alors que la foi la trouve dans la personne de Christ.
Un Créateur tout proche
Le Dieu qui a fait le monde et tout ce qui s’y trouve ne dépend d’aucun service humain, comme s’Il avait besoin de quelque chose, « puisque c’est Lui qui donne à tous la vie, la respiration, et toutes choses » (Actes 17:24-25). Loin d’être une divinité lointaine, Il a fixé les temps et les lieux de notre existence afin que les hommes Le cherchent et Le trouvent en tâtonnant, « bien qu’Il ne soit pas loin de chacun de nous, car en Lui nous avons la vie, le mouvement, et l’être » (Actes 17:27-28).
Ce Dieu est proche, et Son silence apparent n’est pas de l’indifférence. Voilà qui nous invite à ne plus crier seulement pour obtenir un soulagement : tournons plutôt nos regards vers Celui en qui nous existons. Ce même Créateur nous adresse aujourd’hui un appel pressant à la repentance, et Il nous en donne une preuve certaine : Il a fixé un jour où Il jugera le monde avec justice, par l’Homme qu’Il a désigné, et Il en a donné à tous l’assurance en Le ressuscitant des morts (Actes 17:30-31). La résurrection de Jésus-Christ garantit à la fois que la justice sera rendue et que le refuge est ouvert.
« Ta cause est devant Lui »
Le cœur humain, même celui qui a connu la grâce, glisse facilement vers le doute quand l’épreuve se prolonge. Job lui-même, cet homme « intègre et droit, qui craignait Dieu et se détournait du mal », « le plus considérable de tous les fils d’Orient » (Job 1:1-3), en était venu à dire qu’il ne voyait plus Dieu, que la justice tardait et que le Tout-Puissant semblait indifférent à sa cause. Élihu lui répond, avec fermeté : « Quand tu dis que tu ne Le vois pas, ta cause est devant Lui : attends-Le ! » (Job 35:14).
Élihu est une voix débattue parmi les commentateurs, et Dieu ne le cite pas dans Son verdict final (Job 42:7-9). On ne le lira donc pas comme un oracle infaillible. Mais cette parole précise est confirmée par le reste de l’Écriture : ce n’est pas parce que Dieu se tait qu’Il a fermé les yeux. La cause de l’opprimé, la souffrance du juste, la violence des méchants, tout cela est étalé devant le tribunal céleste. Le délai divin n’est pas un oubli, mais de la patience : « Le Seigneur ne tarde pas dans l’accomplissement de la promesse… mais Il use de patience envers vous, voulant que personne ne périsse, mais que tous arrivent à la repentance » (2 Pierre 3:9).
Les temps difficiles des derniers jours
L’Écriture appelle « derniers jours » toute la période ouverte par la venue de Christ (Actes 2:17 ; Hébreux 1:2), période qui culmine à mesure que Son retour approche. L’apôtre Paul avertit Timothée :
« Sache que, dans les derniers jours, il y aura des temps difficiles. Car les hommes seront égoïstes, amis de l’argent, fanfarons, hautains, blasphémateurs, rebelles à leurs parents, ingrats, irréligieux, insensibles, déloyaux, calomniateurs, intempérants, cruels, ennemis des gens de bien, traîtres, emportés, enflés d’orgueil, aimant le plaisir plus que Dieu, ayant l’apparence de la piété, mais reniant ce qui en fait la force. Éloigne-toi de ces hommes-là » (2 Timothée 3:1-5).
Chacun de ces termes mériterait un commentaire. Arrêtons-nous sur l’un d’eux. Le mot grec traduit par « fanfaron » désigne le vantard, le charlatan qui se donne de l’importance. Notre époque en offre un écho saisissant : les fanfarons d’autrefois semblent être devenus des individus désinhibés, qui affichent leurs opinions, leurs ambitions et leurs prétentions sans retenue ni crainte du jugement d’autrui. L’exposition de soi sans pudeur, la transgression devenue spectacle, le péché que l’on ne cache plus, mais que l’on revendique et que l’on célèbre (Ésaïe 3:9), illustrent cette évolution. Là où la fanfaronnade cherchait à se faire valoir, la désinhibition semble désormais autoriser chacun à tout dire, tout montrer et tout revendiquer, sans se soucier des limites de la pudeur ou de la modestie. Les réseaux sociaux en sont l’amplificateur, sans en être la cause.
Quand on rompt avec la crainte de Dieu, les liens les plus fondamentaux se défont. Les affections naturelles s’éteignent, la famille se désunit, la solidarité cède la place à un individualisme féroce et l’autre devient un rival, voire un ennemi. La violence cesse d’être le fait de quelques criminels isolés pour devenir un mode de vie. On crie contre ses conséquences, mais on chérit les causes qui la produisent ; on réclame la sécurité tout en méprisant la loi de Dieu. On garde parfois une apparence de piété, une spiritualité vague et accommodante, mais on en a renié la force : c’est une religion sans repentance, un christianisme sans croix, un Dieu d’amour dont on aurait oublié la sainteté.
Une précision s’impose. Dénoncer cette dérive n’est pas condamner toute critique de l’autorité. Paul demande de se soumettre aux autorités (Romains 13:1-7), mais les apôtres savaient aussi qu’« il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes » (Actes 5:29). Ce que l’Écriture réprouve, c’est l’esprit de révolte qui rejette toute autorité parce qu’il rejette celle de Dieu, non la résistance de la conscience devant l’injustice.
« Mais toi, demeure »
Au terme de ce sombre tableau, Paul se tourne vers Timothée : « Toi, tu m’as suivi dans mon enseignement, ma conduite, mes projets, ma foi, ma patience, mon amour, ma constance » (2 Timothée 3:10). Puis, après avoir annoncé que les méchants et les imposteurs iront de mal en pis (2 Timothée 3:13), il oppose ces deux mots : « Mais toi », demeure dans les choses que tu as apprises et dont tu as reconnu la certitude » (2 Timothée 3:14).
Quelle parole de séparation ! Le croyant ne peut se fondre dans la masse. Alors que les hommes sont désinhibés, il est appelé à la sobriété et à la crainte du Seigneur. Alors que le monde se lamente en continuant de chérir le mal, il s’humilie sous la puissante main de Dieu et cherche en Christ son seul refuge.
Ainsi donc, la seule protection contre la dérive des derniers jours est l’ancrage profond dans la Parole, reçue non comme une philosophie humaine mais comme la Parole même du Créateur, qui rend « sage à salut par la foi en Jésus-Christ » (2 Timothée 3:15-17).
Briller dans la nuit
Pour garder un cœur droit, faisons nôtre cette maxime : « Crois ce que tu lis, et ne lis pas ce que tu crois. » Refusons de tordre l’Écriture au gré de nos certitudes humaines et laissons-la façonner pleinement notre pensée.
Réfléchir en croyant face à l’oppression et à la dégradation morale qui nous entourent, c’est refuser que notre regard soit obscurci par ce que nos yeux voient. C’est repousser l’amertume, la vengeance et le découragement. C’est comprendre que le monde traverse la nuit, mais que le jour va se lever.
Le croyant n’attend pas de la réforme du monde son salut ni sa paix, et il ne se joint pas à la révolte amère du siècle. Mais il prie pour ceux qui gouvernent (1 Timothée 2:1-2), défend la cause de l’opprimé (Ésaïe 1:17 ; Proverbes 31:8-9), pratique la justice et aime la bonté (Michée 6:8), et brille comme un flambeau dans la nuit en tenant ferme la parole de vie, au milieu d’une génération perverse et corrompue (Philippiens 2:15-16).
Le croyant sait que sa cause est devant Dieu. Ne cherchons donc pas le soulagement de l’épreuve sans chercher d’abord la face de notre Créateur. Si la nuit s’épaissit, si la violence et l’impudeur atteignent des sommets autrefois impensables, souvenons-nous que là où le péché a abondé, la grâce a surabondé (Romains 5:20).
À la question d’Élihu, « Où est Dieu, mon Créateur ? », la réponse est : tout proche, en Christ. Gardons les yeux fixés sur le Sauveur qui vient, espérons avec une patience paisible, et que Sa paix garde nos cœurs et nos pensées en Jésus-Christ (Philippiens 4:7).
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