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Culture

Le christianisme doit être viril, un christianisme qui ne craint pas l’affrontement, qui réclame un engagement, un christianisme lumineux comme un phare

Le christianisme doit être viril, un christianisme qui ne craint pas l’affrontement, qui réclame un engagement, un christianisme lumineux comme un phare

Franz Stock est surtout connu pour avoir été l’aumônier de prison qui a accompagné durant l’occupation allemande les résistants parisiens condamnés à mort. De nombreux livres relatent l’héroïsme de ce prêtre de la « fraternité universelle » descendu « en enfer »‚ mais fidèle à la béatitude qui le caractérise – « heureux les doux ».

Pour autant, qui sait que l’abbé Stock a aussi été le supérieur d’un séminaire pas comme les autres ? C’est ce que raconte Alexis Neviaski, conservateur général du patrimoine, actuellement en poste au ministère de la Culture au sein d’une direction régionale des Affaires culturelles, docteur en histoire, dans cet ouvrage sur Le Séminaire des barbelés.

Alors que l’Allemagne est en déroute, les prisonniers de guerre sont nombreux sur le sol français, parmi lesquels des séminaristes allemands, engagés de force dans la Whermacht. Avant même la fin des combats, l’abbé Stock est désigné par le clergé français pour créer et diriger un séminaire de prisonniers de guerre allemands‚ regroupés d’abord à Orléans puis à Chartres.

Alliance entre le sabre et le goupillon soutenue par le nonce apostolique en France, Mgr Roncalli, le futur saint pape Jean XXIII, qui viendra plusieurs fois visiter ce séminaire peu ordinaire, cette initiative audacieuse doit permettre la reconstruction d’un clergé catholique d’outre-Rhin, qui soit porteur de réconciliation entre nos deux peuples. Entre 1945 et 1947, date de la fermeture de ce camp particulier, 950 séminaristes, dont 630 futurs prêtres y furent formés.

Le 23 décembre 1945, 10 mois après l’ouverture de ce séminaire spécial, un séminariste allemand a été ordonné prêtre dans ce camp, par Mgr Harscouët, évêque de Chartres, avec l’aval des autorités militaires françaises, de qui dépend ce camp de prisonniers de guerre.

Les séminaristes ont alors conscience  qu'”il n’y a qu’une Eglise, sainte, catholique et apostolique ! Comme,nt tout cela peut-il être si beau ? C’est à peine si les coeurs endurcis peuvent contenir leur joie”.

Ce livre relate l’incroyable histoire de l’unique séminaire installé dans un camp de prisonniers ; et celle de l’abbé Franz Stock, figure rayonnante de la réconciliation franco-allemande, qui décède peu après en février 1948. Lors du second anniversaire du séminaire, l’abbé Stock a prononcé une allocution, le 26 avril 1947, quelques semaines avant sa fermeture définitive. Extrait :

[D]ans la crise actuelle des structures à laquelle l’homme d’occident est aujourd’hui confronté, le théologien et le jeune prêtre – à la différence d’autrefois – affronte sans détours et sans s’esquiver les questionnements de notre temps, l’esprit lucide et le cœur grand ouvert, il se trouve sur le devant de la scène, au cœur même des événements, révélant les dangers, guérissant les blessures, afin d’apporter salut et consolation à ceux qui cherchent et désespèrent.

Notre monde a changé et vous serez effrayés à la vue des bouleversements que cette guerre a provoqués dans les âmes et dans les esprits des hommes. La preuve devra alors être apportée que la protection et l’isolement du séminaire ne vous ont pas éloignés du monde, mais au contraire, vous ont formés de telle façon que l’élan et l’optimisme de votre jeunesse puissent résister aux assauts. C’est alors que nous pourrons vérifier si au fil des années écoulées nous avons pris les choses au sérieux et si c’était juste.

Quand un tremblement de terre ébranle une ville, les clochers s’écroulent en même temps que les monuments et les maisons. Quand une crise économique et sociale bouleverse le monde, les institutions et la vie de l’Église ne restent pas indemnes, car elle ne peut exister à l’écart de l’histoire générale.

Plus la crise est profonde, plus elle met sens dessus dessous les valeurs fondamentales de l’existence humaine, plus violente aussi est la secousse qui ébranle le corps de l’Église. Beaucoup de choses aujourd’hui sont sur le point de s’effondrer, d’éclater ; autour de nous, plus rien n’est stable, plus rien n’est sûr. Les convictions héritées du passé, telles des valeurs de bienheureuse mémoire, s’estompent, et les hypothèses les plus incongrues trouvent des adeptes.

Dans de telles circonstances, il serait surprenant que l’Église incarnée et humaine restât une oasis de calme en marge de la dissolution universelle. Ce qui en elle relève du divin et de l’éternel, reste immuable, mais l’homme, quant à lui, est emporté dans le tourbillon d’une danse endiablée à la manière de la sarabande espagnole.

La civilisation moderne, poussée toujours plus loin par le progrès technique, qui en l’espace de cent cinquante ans a bouleversé la vie sociale, évolue à une vitesse vertigineuse. Une nouvelle civilisation se fraye un chemin, se présentant dans un premier temps sous les traits d’une barbarie mécanisée. L’humanité, arrivée à la croisée des chemins, peut alors se tromper de direction et choisir la termitière humaine ou le suicide atomique, au lieu de s’orienter vers le progrès authentique, celui qui consiste à maîtriser par l’esprit les réalisations de la science et de la technique afin de les mettre au service de l’homme. Dans ce nouveau moyen âge, l’Église peut assumer le rôle qu’elle joua au seuil du grand moyen âge :  en tant que messagère du surnaturel, elle peut sauver la nature ; mandataire de Dieu, elle peut libérer l’homme.

Notre civilisation est lassée de l’individualisme, elle se tourne vers des institutions communautaires. Mais elle les cherche là où elles ne peuvent s’épanouir : au sein d’un parti politique ou dans l’État. L’Église se doit de lui servir de modèle parfait d’une communauté, car précisément, elle fonde ses communautés terrestres sur la participation à la communauté suprême, celle du Corps mystique du Christ.

Notre époque parle toujours des masses humaines et nous savons bien que les masses humaines d’aujourd’hui sont plus éloignées du christianisme que ne le furent les païens des terres inexplorées. Le temps des grandes persécutions peut resurgir de nouveau où les chrétiens seront déclarés ennemis par excellence de l’humanité. Cette proximité du paganisme exige de nous de trouver de nouveaux moyens efficaces. La possibilité du martyre réclame de nous un retour aux sources, à l’esprit du temps où le sang des martyrs se mêlait quotidiennement au vin de l’Eucharistie. Face à une époque paganisée, l’Église redevient missionnaire. Mais vouloir être missionnaire, cela ne se traduit pas seulement par des méthodes, mais s’exprime par l’esprit qui doit guider tout le clergé et tout le peuple fidèle.

Tétanisés par l’existence de ces masses humaines, certains semblent devoir croire que l’idéal du chrétien des temps modernes consiste à s’effacer dans la masse comme une goutte de pluie se dissout dans l’océan. Mais même dans la masse humaine, le chrétien doit se faire remarquer, doit déranger, doit heurter, car c’est précisément par ce scandale qui choque que commence l’apostolat. Et ce christianisme doit être viril, un christianisme de présence affirmée, qui ne craint pas l’affrontement, qui réclame un engagement, un christianisme lumineux comme un phare pour éclairer les ténèbres, un christianisme d’acier pour un siècle de fer, un christianisme flamboyant pour notre temps de l’énergie nucléaire. Notre siècle est activiste, agité, il est érotique, confond le spirituel et le temporel. Notre siècle voit triompher les haines, il est anarchique, révolutionnaire, voit s’enchaîner les catastrophes, il entasse ruines sur ruines, dans les villes comme dans les âmes.

Notre siècle atomisé, divisé en nationalismes aussi ridicules qu’un costume de zouave suranné.

Ainsi, notre siècle a deux pôles, l’un nous pousse vers l’apostasie, l’autre vers la sainteté, l’un rejette l’Église, l’autre l’attire. Il importe, tout en étant enfant de notre siècle, de réconcilier Église et monde moderne.

Le nombre de saints voulus par Dieu suffit à sauver une époque. Des saints qui se vouent à cette vocation et qui transforment en vertus les agissements de notre temps.

Des saints qui renoncent aux amours humaines et qui savent à quoi ils renoncent, qui par le spectacle et l’exemple de leur vie poursuivent le chemin de l’ordre humain.

Des saints qui n’ont pas peur des catastrophes ni des révolutions, mais qui savent profiter de toute occasion et orientent tout leur être vers le second avènement du Sauveur.

Des saints qui réconcilient l’attachement à leur patrie charnelle et l’amour pour l’humanité, par delà les frontières des nations, des empires, des races et de classes.

C’est la Providence qui nous lance cet appel à la sainteté par la voix de l’histoire, et nous devons le suivre pour apporter au monde le message de liberté et de paix, de salut et d’amour. […]

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