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France : L'Islam en France / Religions : L'Islam

Les renoncements attendus des musulmans pour un islam européen

Les renoncements attendus des musulmans pour un islam européen

Lu dans La Petite feuille verte :

L’instauration d’un islam européen repose largement sur la responsabilité des musulmans qui y sont établis. Le problème se pose ainsi : les Européens de confession musulmane doivent-ils persister à s’attacher à des prescriptions ou à des comportements étrangers, voire opposés, aux fondements de la civilisation européenne? (Cf. les incompatibilités que nous avons rappelées dans la PFV n° 110).

LES LEÇONS DE L’HISTOIRE

L’histoire montre que l’islam ne s’intègre pas à d’autres cultures. Il s’agit là d’un constat qui transcende les siècles et les territoires car il repose sur une volonté et une Loi (Charia) attribuées à Allah à travers le Coran. « C’est Lui (Allah) qui a envoyé son Prophète avec la Direction et la Religion vraie pour la faire prévaloir sur toute autre religion » (9, 33). Cette parole est complétée par des propos et des pratiques « prophétiques » attribués à Mahomet, qui est présenté dans le Coran comme le « beau modèle » (33, 21), et rapportées dans la Sunna (Tradition) : « L’islam doit dominer et n’être pas dominé ».

Ces principes réputés intouchables sont donc censés avoir une destination universelle et perpétuelle, rappelle Rémi Brague dans l’un de ses livres. Relevant la garantie coranique selon laquelle « Dieu ne fera pas que les incroyants l’emportent sur les croyants » (4, 141), il en tire cette conclusion : « La religion de Mahomet devra donc l’emporter sur toutes les autres communautés religieuses, de l’Orient à l’Occident » (Sur l’islam, Gallimard, 2023, p. 162). Notons que l’islam réserve le qualificatif « croyants » aux musulmans.

Quelle forme doit prendre cette domination ? Sans exclure des termes tels que monarchie, aristocratie ou démocratie pour qualifier ce type de pouvoir, Brague considère que « le terme le plus juste serait cependant celui de “théocratie” pour peu qu’on ne prenne ce mot – souvent compris de travers signifiant le pouvoir des gens de religion – qu’en sa signification authentifiée par son étymologie et sa première occurrence de “pouvoir de [la Loi] de Dieu ». L’auteur illustre cette remarque en se référant à un jurisconsulte arabe sunnite influent au XIIIème siècle, Ibn Taymiyya, qui « recommande d’obéir à des dirigeants injustes dans la mesure où leurs ordres sont conformes à ceux de Dieu » (ibid. , p. 159-160).

R. Brague cite aussi le militant de l’époque contemporaine Rachid Rida (1865-1935) pour lequel les musulmans « considèrent que leur religion n’existe véritablement que du jour où est établi un État musulman indépendant et fort qui puisse, à l’abri de toute opposition et de toute domination étrangère, mettre en application les lois de l’islam » (id. , p. 152).

Qu’en sera-t-il quand les musulmans seront majoritaires en Europe et donc en mesure de s’autogouverner ? Deux options, illustrées par l’histoire, s’offriront alors à eux.

➢ L’instauration d’un régime politique et social conforme aux principes de la charia, privant de l’égalité citoyenne les minorités non musulmanes ; celles-ci seront alors soumises au statut de la dhimmitude (protection-assujettissement), terme souvent traduit par « tolérance » (Coran 9, 29). Cf. A. Laurent, L’islam, pour tous ceux qui veulent en parler, Artège, 2017, p. 92-96.

➢ La sécession territoriale. Cf. la Bosnie-Herzégovine détachée de la Yougoslavie en 1992 et le Kosovo détaché de la Serbie en 1999.

L’HÉRITAGE GÉOPOLITIQUE

<L’expansion universelle de l’islam a engendré l’élaboration de principes géopolitiques fondés sur la division du monde en blocs antagonistes :

➢ La Demeure de l’Islam (Dar el-Islam). Les musulmans y forment « une communauté de croyants » qui « ordonnent ce qui est convenable et interdisent ce qui est blâmable » (Coran 9, 71), permettant ainsi de faire prévaloir la paix et la justice.

➢ La Demeure de la Guerre (Dar el-Harb). Territoire et société qui échappent encore à l’Islam mais qu’il convient de lui soumettre par divers moyens (la charia, la contrainte, les relations sociales, etc.).

➢ En attendant l’échéance finale, il existe une voie provisoire, la Demeure de la Trêve ou de la Conciliation (Dar el-Sohl).

Ces principes n’excluent cependant pas le recours à des aménagements temporaires en fonction des contextes sociaux et politiques auxquels l’islam est confronté à travers son histoire et dans le monde actuel. Il faut également tenir compte des choix individuels opérés, hier et aujourd’hui, par des personnes qui, bien qu’issues de milieux musulmans, négligent une partie ou la totalité des principes fondamentaux de l’islam, sans pour autant renoncer à leur identité d’origine.

DES « ACCOMMODEMENTS RAISONNABLES »

Aujourd’hui, des populations musulmanes de plus en plus nombreuses et de diverses provenances sont présentes sur l’ensemble du continent européen (cf. PFV n° 109). Désormais établies en dehors de leurs territoires originels et historiques, que ce soit par leur naturalisation ou par leur permis de séjour, elles vivent donc sur ce qu’il est parfois convenu d’appeler « Terre de mécréance » ou « Domaine des infidèles » (Dar el-Kufr). Ce terme s’applique surtout aux lieux et aux populations qui ont connu une domination musulmane comme la Péninsule Ibérique.

Donc, lorsque l’islam est minoritaire, il compose avec la majorité locale, tenant compte pour cela des circonstances et des rapports de forces, mais sans renoncer à poursuivre son entreprise conquérante. Il s’agit de s’adapter extérieurement au contexte en respectant les lois, principes et habitudes des pays concernés tant que les circonstances ne sont pas favorables à l’instauration ou à la restauration de l’islam comme religion dominante et donc à la pleine application de la charia.

Officiellement, la charia ne fait pas partie du droit européen. Mais des jalons dans ce sens sont d’ores et déjà posés. Ils s’inscrivent dans le cadre des « accommodements raisonnables », concept imaginé pour adopter des dérogations au droit commun en vue de satisfaire à certaines exigences de la charia émises par les citoyens ou immigrés musulmans.

Des pratiques subtiles

Cette doctrine est appliquée dans des circonstances diverses, y compris dans celles qui relèvent de la vie privée, comme le montre Agnès Ben Salem dans sa récente enquête sur le mariage islamo-chrétien (pouvant être validé par l’Église en vertu d’une « dispense pour disparité de culte », selon le droit canonique). Sous des aspects conviviaux, donc attractifs, ces unions, dont le nombre se multiplie en France, favorisent la religion musulmane en imposant au foyer la prépondérance de sa culture et de ses pratiques (observances religieuses, nourriture halal, financement du culte islamique, etc.). Elles peuvent amener le conjoint catholique (souvent l’épouse) à la soumission voire à la conversion à l’islam des enfants. « Dès la naissance, un enfant est considéré comme musulman du fait d’avoir un parent issu de l’islam, peu importe qu’il pratique la religion, et même qu’il y croie ou non », souligne cet auteur, elle-même fille d’un père tunisien (musulman) et d’une mère française (catholique) jusqu’au baptême qu’elle a choisi à sa majorité.

Agnès Ben Salem évoque aussi le cas de pays qui exigent dans leur législation la conversion de la partie non musulmane à l’islam pour valider le mariage, y compris lorsque celui-ci est célébré hors du pays d’origine. Ce « certificat de coutume » est alors émis par le consulat ou l’ambassade concerné.

Voici l’enseignement qu’elle tire de sa propre expérience, complétée par les témoignages recueillis pour réaliser son livre. « Il faut avoir à l’esprit que l’islam est une religion de conquête, au sens où le Coran ne fait pas mystère du fait que la priorité dans la vie des croyants est de faire en sorte que ceux qui les entourent deviennent eux-mêmes musulmans » (Le mariage islamo-chrétien. Enjeux et repères d’une union mixte, éd. Salvator, 2026).

L’européanisation de l’islam implique aussi le dégagement de la tutelle et de l’influence des pays d’origine : financement des mosquées et d’écoles ; rétribution des imams ; envoi d’imams ignorant les réalités et langues européennes ; imposition de la nourriture halal (légale) et, pour les femmes, port du hidjab (foulard islamique). Symptômes du refus de l’inculturation, ces pratiques créent des dépendances aliénantes.

Nous reviendrons sur ce thème dans une prochaine PFV lorsque nous présenterons les divers types d’obligations qui s’imposent aux États accueillant des musulmans.

La taqiya

La taqiya (dissimulation) est une méthode recourant à l’usage d’un vocabulaire qui plaît aux Occidentaux pour décrire l’islam comme une religion rassurante et capable d’adaptation. Elle consiste à présenter des comportements moralement inacceptables comme des dérives, des déformations, voire des trahisons de la « vraie » religion.

De là est née la formule « charia de minorité », préconisée par certains responsables musulmans européens comme Tareq Oubrou : imam de la mosquée El-Houda à Bordeaux, il se présente comme l’un des principaux promoteurs francophones de l’adaptation de l’islam aux normes des pays d’accueil, sujet auquel il a consacré des passages substantiels dans deux de ses livres (Profession imâm, Albin Michel, 2009 ; Ce que vous ne savez pas sur l’islam, Fayard, 2016).

Pour cet auteur, « il s’agit de mettre en relation la norme avec la réalité concrète, tout en restant fidèle aux méthodes qui régissent l’application de la charia à la réalité ». L’outil utilisé pour cette action est la fatwa (édit juridico-religieux), « terme qui renvoie à l’idée d’éclairer un problème, de répondre à une question ». Rejetant la qualification de jugement ou de sentence souvent appliquée à cet exercice, T. Oubrou décrit la fatwa comme un simple avis canonique « qui permet de contextualiser la charia et, par conséquent, de proposer différentes expressions de la visibilité en islam ».

Il ajoute cette précision pour la France : « Cette démarche permet l’élaboration d’un canonisme mobile, une sorte de “ boîte à outils ” offerte aux imams, aux prédicateurs et aux muftis – ceux qui détiennent le discours religieux – afin de le faire coïncider à la réalité laïque et accompagner de ce fait l’évolution de la communauté musulmane au sein de la société française ». C’est pourquoi, d’après lui, « l’islam ne sera jamais théologiquement communautariste, au sens de faire prévaloir l’intérêt de la communauté religieuse musulmane sur l’intérêt de celle de la nation française ».

Cette idée de « charia de minorité » doit être accueillie avec réserve, estime l’islamologue Dominique Urvoy. « Tareq Oubrou adopte constamment cette ligne d’action : il affirme qu’il est possible de tout résoudre ponctuellement par des fatwas ; si une règle démocratique va à l’encontre de la règle islamique, on peut abroger cette dernière momentanément mais on la rétablira le jour où… On met les choses en veilleuse mais il s’agit bien de les réactiver tôt ou tard et cela parce que le Coran est considéré comme étant la parole incréée de Dieu ; par exemple, le djihad auquel les musulmans doivent renoncer quand ils vivent en Occident, ou auquel ils doivent donner une dimension exclusivement intérieure, mais qu’ils ont le devoir de rétablir dès que cela sera possible » (« La place du secret dans la pensée religieuse musulmane », dans L’islam en France, Revue Cités, PUF, 2004, p. 646). Cf. aussi A. Laurent, L’islam pour tous ceux qui veulent en parler, op. cit., p. 67-70.

 

De tout ce qui précède, retenons pour conclure quelques remarques émises par d’éminents spécialistes.

➢ Rémi Brague : « Lorsque l’islam, comme religion, entre en Europe, il ne le fait pas seulement comme une religion, à l’instar du bouddhisme. Il y entre à titre de civilisation qui forme une totalité organique » (« Sur le “vrai” islam », revue Commentaires, n° 149, printemps 2015, p. 13).

➢ Père Samir Khalil (jésuite égyptien) : « Ce qui doit être clair, c’est que dans un pays d’Europe, le seul droit qui compte est celui de ce pays » (Islam en Occident, les enjeux de la cohabitation, éd. Saint-Augustin, 2009, p. 91).

➢ Jean-Philippe Bras : « Le débat sur les valeurs, sur la justification morale du droit, qui oppose un monde occidental campé sur une éthique universaliste des droits de l’homme, et un monde musulman se réfugiant dans une position communautarienne, prend une tournure interne aux États occidentaux qui ne prédispose pas à l’optimisme » (La Charia aujourd’hui, sous la direction de Baudouin Dupret, éd. La Découverte, 2012, p. 290).

Annie Laurent

Déléguée générale de CLARIFIER

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