Eric Descheemaeker, Professeur de droit, nous autorise très aimablement à publier la lettre sur l’euthanasie qu’il a écrite à son député et diffusée sur Facebook:
Monsieur le député,
Comme des millions de nos concitoyens je suis extrêmement inquiet de la proposition de loi relative à « l’aide active à mourir » et vous demande instamment de vous y opposer si le texte devait, par malheur, revenir à l’Assemblée.
Cette proposition de loi est présentée par ses soutiens comme un moyen de respecter la dignité et l’autonomie des personnes en fin de vie. Mais il s’agit là d’un double mensonge.
Il n’y a aucune dignité dans le fait de voir sa condition réduite à un problème – la souffrance – qu’on peut régler en administrant la mort. Le respect ne peut s’adresser qu’aux vivants, et il consiste à être traité comme un être humain doté d’une valeur intrinsèque, et incommensurable, jusqu’à son dernier souffle. Ce qui préserve la dignité humaine c’est précisément l’interdit de tuer : personne n’est jamais suffisamment diminué que cela justifie qu’on lui enlève la vie. Penser l’inverse, c’est basculer dans une autre civilisation, qu’on pourrait qualifier de barbare.
Et puis l’autonomie : « les gens font ce qu’ils veulent de leur vie ». En un sens, c’est vrai – d’ailleurs le suicide est une liberté. Mais ce dont on parle ici est très différent : il s’agit de l’administration de la mort par la société. On prétend que c’est l’individu qui décidera. Mais cela n’est déjà pas vrai dans le texte actuel, puisqu’on fait valider (ou non) la revendication individuelle par des tiers. C’est donc bien la société qui décide.
Il est parfaitement évident, vu notre expérience de ce genre de lois et de phénomènes sociaux, que la volonté individuelle sera très vite dissoute dans la volonté des autres. Si être euthanasié est une possibilité, il deviendra rapidement un devoir de se poser la question : « est-ce que je mérite de continuer à vivre ? ». Un peu de pression sociale et médiatique pour donner mauvaise conscience à ceux qui s’accrochent – et qui coûtent cher, utilisent les ressources de l’hôpital, etc – fera le reste : très vite, beaucoup se sentiront obligés de demander à ce qu’on en finisse (et les partisans du texte avaient souhaité que les en dissuader puisse vous mener en prison !).
Vouloir mourir de sa mort naturelle ne sera plus une évidence mais un choix que, de plus en plus, il faudra justifier aux yeux de la société, aux yeux de ses proches et à ses propres yeux. Pour répondre à la « demande » ainsi induite, la loi sera indéfiniment assouplie jusqu’à ce que les produits létaux soient en vente libre en pharmacie. Tout cela est écrit d’avance ; prétendre l’inverse est faire preuve d’un aveuglement coupable.
Je vous demande donc, en tant que Français qui refuse catégoriquement que sa vie, ou celle de quiconque, puisse jamais être mise en balance avec des considérations instrumentales, de vous opposer à ce texte.
Veuillez recevoir, Monsieur le député, l’expression de mes meilleures salutations républicaines,
Eric Descheemaeker
Professeur de droit
