De Rémi Fontaine, chronique d’Hermine parue dans la revue Europa Scouts de juin 2026 :
« L’homme qui ne se repose pas fatigue les autres ! », rappelle sagement Michel Menu à l’attention des scouts trop activistes pendant le camp. Notre Seigneur et Chef Jésus-Christ le recommande Lui-même à ses “patrouillards” apôtres : « Venez à l’écart dans un endroit désert, reposez-vous un peu » (Mc 6, 31). Tout est dans le « un peu » . Savoir s’arrêter, faire une pause, mettre une limite à son travail nécessaire, aussi noble soit-il, pour ne pas en devenir l’esclave. Le repos est une part de l’action elle-même, comme les vacances dans une année scolaire ou la sieste dans une journée de camp. Il n’est pas l’inactivité mais le fait de pouvoir demeurer dans sa mission, dans sa finalité. Condition de l’équilibre intérieur et extérieur, vis-à-vis de soi et des autres. Encore faut-il en user avec modération et tempérance pour ne pas en faire un terrain d’exercice pour le démon, l’oisiveté prolongée devenant, comme chacun sait, la mère de tous les vices.
Il ne s’agit pas de faire l’éloge du repos pour lui-même comme un “droit à la paresse”, selon la mauvaise revendication de Paul Lafargue (secrétaire de Karl Marx dont il épousa la fille !). Il s’agit de faire du repos un juste abandon physique et spirituel. Car l’homme ne vit pas seulement de pain ou de travail. Et son âme comme son corps ont besoin d’un temps alterné, d’un rythme mesuré inscrits dès la Genèse et dans le livre de l’Exode (20, 8-11) :
« Souviens-toi du jour du repos, pour le sanctifier. Tu travailleras six jours, et tu feras tout ton ouvrage. Mais le septième jour est le jour du repos de l’Éternel, ton Dieu : tu ne feras aucun ouvrage, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton serviteur, ni ta servante, ni ton bétail, ni l’étranger qui est dans tes portes. Car en six jours l’Éternel a fait les cieux, la terre et la mer, et tout ce qui y est contenu, et il s’est reposé le septième jour : c’est pourquoi l’Éternel a béni le jour du repos et l’a sanctifié. »
Jésus Lui-même ne s’endort-il pas lors de la traversée du lac de Tibériade ? Dans l’incompréhension de ses disciples qui le réveillent, alors que la tempête s’est soudainement levée et les menace : — Pourquoi avez-vous peur hommes de peu de foi ? (Mt , 26). En revanche Il leur reproche de s’être assoupis à l’heure de son agonie au jardin des Oliviers : — Ainsi, vous n’avez pas eu la force de veiller une heure avec moi ? (Mt 26, 40). C’est qu’il y a clairement un temps pour tout, comme dit l’Écriture, un temps pour veiller ou agir et un temps pour se reposer, dormir “un peu” : — Désormais, vous pouvez dormir et vous reposer (Mc 14, 41). Le sabbat étant pour l’homme et non l’homme pour le sabbat, comme l’enseigne le Christ, celui qui aime véritablement assume ces différents moments comme il faut, au moment opportun ; il ne s’endort jamais totalement : — J’étais endormi mais mon cœur veillait (Cantique des cantiques 5, 2)… (1)
Il y a cependant la force ascétique de certains saints qui non seulement ne récusent jamais le labeur – comme saint Martin même à l’heure de sa vieillesse – mais « travaillent sans chercher le repos », comme le demande saint Ignace dans sa célèbre prière qui est devenue celle des scouts. Ce qui n’est certes pas donné à tout le monde. On sait comment le cardinal Ratzinger s’effraya du régime que s’imposait saint Jean-Paul II lors de son premier voyage apostolique en Allemagne :
« Je me suis dit : c’est impossible. Il faut lui ménager un peu de repos. J’avais alors imposé une large pause à midi. Nous occupions un bel appartement au palais. Il venait de monter quand il m’a appelé pour me demander de le rejoindre rapidement. Quand je suis arrivé, je l’ai trouvé en train de lire son bréviaire. “Saint-Père, ai-je dit, il faut vous reposer ! – J’aurai toute l’éternité pour me reposer”, m’a-t-il répondu. Ça me paraît tout à fait typique de lui. J’aurai toute l’éternité pour me reposer. Dans le présent, il ne savait pas s’arrêter. » (Derniers entretiens avec Peter Seewald).
Saint Paul, dans son épître aux Romains (8, 18-23), nous donne la clef de ce ressort surnaturel :
« Frères, les souffrances de cette terre sont, à mon avis, sans proportion avec la gloire qui nous sera révélée un jour… Nous aussi, qui avons commencé de posséder l’Esprit, nous gémissons au plus profond de nous-mêmes ; nous attendons que notre adoption de fils de Dieu obtienne son plein effet, et que notre corps lui-même soit racheté, dans le Christ notre Seigneur. »
Jour du Seigneur et objet du troisième commandement divin, le dimanche (chrétien), en plus du sabbat (juif), n’est plus seulement le septième (dernier) jour de la Création : il est le premier jour de la nouvelle Création offerte par le Rédempteur. Premier jour de la semaine, c’est aussi le “huitième jour”, le jour de la recréation (gage de la transfiguration finale de toute la réalité créée), dans lequel il nous est proposé d’anticiper, de gouter “un peu” quelque chose de ce repos-là à travers même “les travaux et les jours” de l’Église militante… Se dépenser en faisant la volonté du Seigneur fait alors déjà partie en quelque sorte de la récompense céleste : le saint ne se lasse pratiquement plus de l’effort et de la grâce du don (1) !
Reste que le commun des mortels, s’il ne connaîtra le vrai repos qu’en Dieu seul (Ps 61, 1) dans la paix de l’éternité, a besoin d’un fréquent et salutaire répit physique et spirituel en ce monde (2) pour faire face à sa fatigue naturelle et ainsi repartir sur sa route terrestre laborieuse. Se (re)donner de plus belle en vue de cette fin attendue : « Notre cœur est sans repos tant qu’il demeure loin de Toi » (saint Augustin). D’où l’éloge célèbre du sommeil que fait Péguy : « C’est le grand secret d’être infatigable comme un enfant… comme l’enfant se couche innocent dans les bras de sa mère… » Le remède à la fatigue du corps et de l’âme, c’est le repos dans le sommeil, la détente, le rêve et le jeu : l’abandon ! Saint Thomas d’Aquin louait pour sa part, dans l’ancienne et joyeuse vertu grecque d’eutrapélie (3), cette capacité de détente spirituelle légitime après l’effort, qui empêche de se rompre à l’image de l’arc trop longtemps tendu :
« Le repos de l’esprit, c’est le plaisir. C’est pourquoi il faut remédier à la fatigue de l’esprit en s’accordant quelque plaisir. L’esprit de l’homme se briserait s’il ne se relâchait jamais de son application. Cela s’appelle divertissements ou récréations, le jeu, les plaisanteries. Il est donc nécessaire d’en user de temps à autre pour donner à l’esprit un certain repos. »
Néanmoins, l’homme peut connaître aussi plusieurs sortes de fatigues, volontaires ou involontaires : celles à accepter, voire à rechercher, et celles qu’il faut éviter le plus possible. Celles qu’on appelle les saines fatigues du devoir d’état (études, métier, bénévolat, sport, jardinage…), que “le sommeil du juste” (comme celui de l’enfant) vient naturellement réparer. Mais il y a aussi les fatigues malsaines et illégitimes qu’il faut réprouver, causées par un dérèglement vicieux de notre vie quotidienne (trop d’écrans, de soirées arrosées, addictions diverses…), qui nuisent précisément à notre devoir d’état et à notre salut. Et puis il y a les fatigues involontaires : celles provoquées par les aléas d’une santé défaillante ou les travaux forcés d’un camp de prisonniers par exemple. Ou bien encore les fatigues d’un état de service justement (charges d’une vocation altruiste, de la mère de famille qui se relève la nuit pour ses enfants au pasteur – comme Jean-Paul II – qui se donne “tout à tous”…). Si on ne peut toujours en triompher vitalement comme pour les premières espèces de saine fatigue, il importe de les offrir et de les confier à la Providence divine. Bienheureux alors ceux qui ainsi se fatiguent en Dieu et pour Dieu car ils trouveront en effet la béatitude indicible dans le camp de repos et de joie où Il a dressé Sa tente et la nôtre pour toute l’éternité !
Rémi Fontaine
(1) « Tout est un pour ceux qui sont parvenus à l’unité profonde de la vie divine : le repos et l’action, contempler et agir, se taire et parler, écouter et s’ouvrir, recevoir en soi le don de Dieu et rendre l’amour à flots dans l’action de grâces et la louange », écrit Édith Stein dans La prière de l’Église.
(2) « Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre », explique de son côté Pascal, dénonçant la fuite en avant du « divertissement », fuite de soi et du réel transcendant (de la vie intérieure) aussi bien dans le travail que dans le loisir. Divertissement symbolisé aujourd’hui par une culture honnissant le silence, dépendant excessivement des portables et du monde virtuel.
(3) Art du bon usage du loisir, de la détente convenable : « Juste milieu entre la paresse et l’agitation. » On juge une civilisation à la manière dont elle se repose.
