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Science

L’IA capte ce qu’il y a de plus intime dans l’homme, puis nous dépossède de nos facultés les plus importantes que sont l’intelligence et la volonté

L’IA capte ce qu’il y a de plus intime dans l’homme, puis nous dépossède de nos facultés les plus importantes que sont l’intelligence et la volonté

Xavier Lanne est l’auteur de L’Intimité Assiégée, enjeux réels des technologies et du transhumanisme, essai qui analyse la fragilisation de l’intimité à l’ère numérique, en croisant pensée chrétienne et transhumanisme. À partir de constats concrets — surveillance de masse, captation des données et influence des plateformes — il explique comment les technologies portent atteinte à la liberté la plus fondamentale, celle de la conscience et de l’intimité. L’ouvrage interroge la formule « je n’ai rien à cacher » à la lumière de la tradition de l’Église et propose des pistes pratiques pour protéger la dignité humaine au quotidien. La société transhumaniste actuelle ne peut que rejeter l’intimité en faveur d’une “transparence radicale”. Nous l’avons interrogé :

D’abord, pour nos lecteurs, pourriez-vous vous présenter ? Qu’est-ce qui fait de vous un spécialiste du numérique ?

Je m’appelle Xavier Lanne. Je travaille dans le secteur de la cyberdéfense et de l’intelligence artificielle. Mon parcours professionnel m’a conduit à travailler dans différents domaines du numérique : de l’opérationnel, avec le déploiement de moyens de cyberdéfense, à la R&D, avec la création d’un moteur d’IA comportementale pour la détection d’intrusion sur systèmes embarqués. J’ai ainsi été au contact de beaucoup de domaines du numérique : développement, IA, réseaux et infrastructures, systèmes embarqués, ainsi que la L2I (lutte informatique d’influence) et la LID (lutte informatique défensive).

Si la technique est une grande passion, la philosophie l’est tout autant. Depuis plus de dix ans, je m’interroge sur les enjeux éthiques des technologies en développant une réflexion philosophique, anthropologique et sociétale, toujours ancrée dans les enseignements de l’Église. Cela m’a amené à créer mon blog pour y publier mes réflexions, à intervenir en conférence pour traiter des enjeux de l’IA et dernièrement à publier mon premier livre : L’Intimité assiégée.

Ce livre est le fruit d’une réflexion sur la question de la nécessité humaine de protéger sa vie privée face aux plateformes intrusives. J’y propose une réponse qui articule à la fois philosophie et technique. Je pense que c’est vraiment ce qui me distingue de beaucoup d’auteurs : j’ancre ma réflexion à la fois dans la réalité technique que je connais très bien et dans le réalisme thomiste.

En 1947, alors que ni les réseaux sociaux ni l’intelligence artificielle n’existaient, Georges Bernanos écrivait dans La France contre les robots que la civilisation moderne est “une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure.” En quoi l’arrivée de l’intelligence artificielle aggrave cette situation ?

Lorsque Bernanos emploie cette formule, c’est pour dénoncer la vitesse et l’emprise de la technologie sur la vie humaine. Depuis bien longtemps nous sommes entrés dans un monde où la productivité et l’efficacité priment sur la valeur morale et les qualités humaines. C’est également ce que je constate avec les technologies numériques.

Ces technologies en général, et l’intelligence artificielle plus particulièrement, sont une rupture qui nous fait basculer beaucoup plus loin et beaucoup plus profondément dans ce que dénonçait Bernanos. À son époque, le mouvement était unidirectionnel : l’homme dictait et déléguait à la machine des actions précises. C’était l’homme qui impulsait la machine. Aujourd’hui, en plus de cela, la technologie récupère nos données personnelles pour s’adapter et se reconfigurer à chaque individu.

C’est sur ce deuxième aspect que l’IA a un impact important. Avec très peu de données sur une personne, l’IA est capable d’établir des corrélations pour déterminer le profil psychologique précis d’une personne. Une fois ces données récupérées et le profil obtenu, les plateformes ciblent les informations pour atteindre des objectifs définis dans l’algorithme : capter l’attention le plus longtemps possible, faire réagir, vendre des produits, manipuler, etc. Plusieurs ingénieurs de chez Google, Facebook ou Twitter ont dénoncé ces algorithmes qui atteignent l’identité de la personne : “Le vrai produit, c’est ce changement graduel et imperceptible dans votre comportement et votre perception du monde. […] Changer votre façon d’agir, votre façon de penser, qui vous êtes !”

La raison pour laquelle la plupart des personnes sont prêtes à vivre cette “transparence radicale” (Zuckerberg) qu’imposent les plateformes est de pouvoir obtenir des informations et un environnement numérique adaptés, personnalisés, qui correspondent à nos attentes implicites. De ce fait, les IA qui génèrent les fils d’actualité ont la capacité de changer notre façon de percevoir le monde et notre façon de penser.

Les IA génératives, comme ChatGPT, vont plus loin encore, puisque chaque contenu est généré à la volée. Ce n’est plus un fil d’information qui est personnalisé, c’est l’information elle-même, et par là, notre façon d’accéder au monde. Car le risque avec ces IA, c’est de déléguer notre façon de penser, l’effort intellectuel, à l’IA. Or, l’intelligence et la volonté sont ce qui fonde la dignité propre de l’homme. La vertu morale passe donc par un travail de ces deux facultés d’où résulte une croissance spirituelle de la personne.

Enfin, au-delà de cette surveillance consentie, il y a évidemment la surveillance d’État, sujet d’actualité que je ne vais pas développer maintenant. Je soulignerais simplement qu’un article paru il y a quelques semaines mettait en lumière que les catholiques étaient particulièrement réprimés par la surveillance de l’État en Chine (Traduction française par Jeanne Smits).

En résumé, l’IA aggrave la situation en commençant par capter ce qu’il y a de plus intime dans l’homme, puis nous dépossède de nos facultés les plus importantes que sont l’intelligence et la volonté.

Dans votre ouvrage, L’intimité assiégée, vous faites un parallèle entre le transhumanisme et la gnose. Pouvez-vous expliquer cette convergence à nos lecteurs ?

Au fil de mon raisonnement, j’évoque effectivement le transhumanisme qui est ce courant que dénonçait justement Bernanos :

“chacun de vous se fuit soi-même, comme s’il espérait courir assez vite pour sortir enfin de sa gaine de peau…”.

Le transhumanisme est un courant philosophique qui cherche à “poursuivre et à accélérer l’évolution de la vie intelligente au-delà de sa forme humaine actuelle et des limites humaines, au moyen de la science et de la technologie” (Max More). Il se fonde sur l’idée que l’homme doit prendre en main sa propre évolution. Il ne rejette pas forcément l’idée que Dieu existe, mais rejette catégoriquement de s’y soumettre et de se soumettre à des lois morales ou naturelles qui limiteraient ses capacités (sauf s’il les choisit lui-même). On voit ici déjà un premier aspect d’une certaine gnose où le corps et la nature sont considérés comme des prisons dont on devrait s’affranchir.

Un deuxième aspect est le primat de l’esprit sur la matière. Les transhumanistes considèrent l’esprit indépendamment de la matière. Pour eux, l’esprit est indépendant du corps parce que, comme le disait Laurent Alexandre : “notre conscience peut être mise sur des microprocesseurs indépendamment de nos neurones.” S’affranchir entièrement du corps humain est l’objectif des post-humanistes. La seule chose qui doit alors subsister, c’est l’esprit.

Bien sûr, des divergences évidentes entre les religions et le transhumanisme persistent, notamment sur la façon dont on la pratique. Le transhumanisme considère que cette pratique réside dans l’action matérielle sur son propre corps. On retrouve cependant une réelle dimension religieuse que certains penseurs transhumanistes n’hésitent pas à développer.

Est-il possible d’utiliser de façon vertueuse ces nouvelles technologies et si oui, comment ?

Heureusement, oui !

On comprendra que la première chose à faire, c’est de ne pas céder à la tentation de dévoiler sa vie intime à des plateformes pour recevoir du contenu ciblé. Pour trouver des solutions respectueuses, on peut facilement se tourner vers des groupes d’entraide (je pense à wikilibriste.fr). Sinon, on trouvera de nombreuses solutions open source.

La deuxième chose, c’est évidemment d’apprendre à maîtriser nos appareils en étant maître de nos actions. Ça signifie : refuser la réaction, les fonctionnalités qui sont objectivement peu utiles (et Dieu sait que c’est difficile de juger objectivement), etc. Pour cela, on peut s’aider à l’aide de quelques configurations, comme la désactivation des notifications non strictement utiles ou passer l’écran en noir et blanc.

J’ajouterai une dernière règle qui me semble essentielle en cette période de déploiement du contrôle de l’âge. Sur les réseaux sociaux, une proportion importante d’utilisateurs y suivent l’actualité. Je ne peux évidemment pas défendre ces plateformes en raison du viol profond de l’intimité. Je pense qu’il est donc grand temps de réapprendre à suivre l’actualité à partir de sources objectives, non soumises à des algorithmes aux intérêts économiques et politiques inconnus. Pour cela, je conseille d’utiliser les lecteurs de flux RSS : une application à partir de laquelle on peut s’abonner à n’importe quel blog qui propose ce standard. D’ailleurs, pour ceux qui le souhaitent, je travaille actuellement sur un protocole (https://github.com/actupub/spec/) plus évolué que le flux RSS, ajoutant des mécanismes de filtrage et de fédération. Les contributeurs sont les bienvenus !

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