Extrait du discours du pape Léon XIV devant le Parlement espagnol :
[…] Ce discernement commence par une affirmation fondamentale : toute société véritablement juste repose sur la reconnaissance de la dignité inviolable de la personne humaine. Cette dignité précède toute concession de l’État et ne saurait être subordonnée à un consensus social fluctuant ni aux caprices des majorités du moment (cf. Benoît XVI, Discours au Parlement fédéral allemand, 22 septembre 2011). Elle appartient à chaque être humain de par son existence même et doit, par conséquent, guider tout système juridique positif. La foi chrétienne la proclame sur la base de la Révélation ; la raison humaine peut la reconnaître comme une exigence inscrite dans la vérité de l’humanité (cf. ibid.). Lorsque cette conviction demeure vivante, le droit devient une protection pour tous et une garantie contre l’imposition d’intérêts et de desseins particuliers.
C’est sur ce fondement qu’il me revient aujourd’hui de m’adresser avec calme et fermeté à celles et ceux qui portent la grave responsabilité d’organiser juridiquement la vie en société. Cette vie en société peut être menacée par la culture du déchet, comme le pape François l’a si souvent souligné (cf. Discours à l’Assemblée plénière de l’Académie pontificale pour la vie, 27 septembre 2021). À cet égard, si la vie cesse d’être reconnue comme une valeur fondamentale, quel avenir nos sociétés peuvent-elles espérer ? Une société qui jette l’ombre sur l’enfant à naître, les personnes âgées, les malades, ceux qui souffrent en silence ou ceux qui dépendent entièrement des soins d’autrui peut-elle véritablement être qualifiée de juste ? La défense de la vie humaine n’est ni une question partisane ni une préoccupation confessionnelle : c’est un but de la civilisation. Toute vie humaine doit être reconnue et protégée de la conception à la mort naturelle, en toutes circonstances de son existence. Lorsque cette certitude est obscurcie, les plus vulnérables deviennent les premières victimes et la loi perd son sens le plus profond : servir et protéger chaque personne. Par conséquent, la grandeur morale d’une nation se manifeste avant tout dans sa capacité à accompagner, protéger et aimer les vies qui traversent une plus grande fragilité.
Le bien commun est, en un certain sens, « la forme sociale de la dignité humaine » (cf. Magnifica humanitas , 59). Il ne consiste pas en la simple somme des intérêts individuels, mais en « la somme totale des conditions de la vie sociale qui permettent aux associations et à chacun de leurs membres d’atteindre plus pleinement et plus facilement leur propre perfection » (Gaudium et spes , 26). Lorsque le bien commun cesse d’être un horizon partagé, l’action publique risque de se fragmenter en intérêts particuliers, incapable de sauvegarder ce qui appartient à tous.
Dans ce contexte, la famille, première réalité humaine et fondement naturel de la communauté, revêt une importance particulière. Au sein du foyer, les générations s’entremêlent et une mémoire vivante se transmet, assurant une continuité intérieure à la société. Là où la famille est soutenue, la stabilité spirituelle et sociale des nations se trouve également renforcée. La famille sera toujours la première école de l’humanité où, avant tout, on apprend les fondements du vivre-ensemble : accueillir la vie, prendre soin des autres, pardonner, servir et appartenir à un groupe.
Les institutions éducatives jouent également un rôle crucial dans cette mission. En leur sein, les nouvelles générations peuvent apprendre à rechercher et à aimer la vérité, à s’interroger sur le sens de la vie et la dignité de chaque personne. C’est pourquoi de nombreux parents, soucieux de voir leurs enfants apprendre à nouer des relations avec autrui, à développer un esprit critique et à acquérir des valeurs solides, placent de grands espoirs dans ces institutions, qu’ils considèrent comme de précieux alliés dans leur éducation. Cette collaboration doit toujours respecter le « droit fondamental et inaliénable » des parents de « choisir le type d’éducation et de formation que reçoivent leurs enfants, conformément à leurs propres convictions morales, culturelles et religieuses » (cf. Magnifica Humanitas, 143 ; cf. Pacte international relatif aux droits civils et politiques , art. 18.4).
L’affirmation de la dignité humaine ne saurait demeurer abstraite lorsque tant de personnes sont contraintes de tout quitter en quête de paix, de sécurité et d’avenir. Le drame tragique des migrations interpelle également la conscience des nations et les fondements éthiques de l’ordre international. Nombre d’hommes, de femmes et d’enfants sont forcés, souvent par des circonstances dramatiques, de quitter leurs communautés et d’abandonner leurs proches, leur histoire et leurs liens. Cette réalité dépasse toute interprétation purement démographique ou économique : elle constitue un enjeu éminemment moral et juridique. Partout où une personne est victime de discrimination en raison de son origine nationale, ethnique, religieuse ou linguistique, ou en raison de sa situation économique ou sociale, le principe universel de l’égale dignité de tous les êtres humains est gravement bafoué.
La situation des migrants et des réfugiés exige une réponse centrée sur les personnes, qui s’attaque aux causes profondes de leur exode et qui dépasse la simple gestion des flux migratoires. Il en résulte une double exigence de justice sociale : offrir des voies d’accès sûres et légales, un accueil respectueux et de réelles perspectives d’intégration ; et, simultanément, promouvoir le droit de demeurer sur son territoire, en veillant à ce que nul ne soit contraint de quitter son foyer en raison d’un manque de paix, de sécurité ou de conditions de vie décentes, du fait des inégalités économiques et des conséquences de la crise climatique (cf. Magnifica Humanitas, 81).
Ces dernières années, la multiplication des itinéraires dangereux a mis en lumière le coût exorbitant de cette réalité, si souvent occultée ou ignorée. Nombreuses sont les personnes qui continuent de tomber entre les mains de trafiquants et de passeurs exploitant leur désespoir. Il est essentiel de renforcer la prévention, le sauvetage et l’aide aux victimes, notamment dans le cadre de la coopération régionale et multilatérale.
Aucune nation ne peut relever seule un défi de cette ampleur. C’est pourquoi une réponse coordonnée, solidaire et efficace est essentielle, capable de garantir protection, accueil et de réelles perspectives d’intégration aux migrants. Lorsque la réponse institutionnelle est accessible, équitable et coordonnée, les frontières cessent d’être des lieux d’abandon et deviennent des espaces de protection responsable de la dignité humaine.
Vos Honneurs :
Le monde traverse une profonde crise spirituelle et culturelle, qui se manifeste par de multiples formes de violence, de polarisation et de méfiance mutuelle. Dans ce contexte, la paix apparaît comme une aspiration politique et, plus encore, comme un véritable impératif moral. Elle exige un débat public respectueux des opinions divergentes, des institutions dédiées au dialogue, une mémoire historique en quête de vérité et de réconciliation, et une vie sociale capable de préserver l’amitié civique et le respect mutuel malgré les désaccords. […]
De ce respect d’autrui découle également le devoir de préserver l’espace où s’épanouissent leurs convictions, leur conscience et leur relation avec Dieu. L’attention portée à cette sphère intérieure nous permet de mieux appréhender un enjeu crucial pour toute société véritablement démocratique : la liberté de pensée, de conscience et de religion, un droit fondamental qui protège la sphère la plus intime de l’individu. La liberté sur laquelle repose l’État contemporain, si elle est authentique, reconnaît la dimension religieuse de l’être humain, la respecte et la protège juridiquement ; elle empêche quiconque d’être contraint de renoncer à contribuer à la société en raison de sa foi.
Sans confondre les sphères juridique et morale, il est également important de rappeler que la liberté exige une pleine compréhension d’elle-même. Être libre ne signifie pas seulement être libre de toute contrainte ou disposer d’une multitude de choix ; cela signifie être capable de reconnaître le bien et d’y adhérer de manière responsable. Par conséquent, toute société véritablement libre requiert également une juste délimitation du pouvoir public, afin que la liberté des individus, des communautés et des associations ne soit pas indûment restreinte (cf. Dignitatis humanae , 1). Dans cette perspective, l’autonomie légitime de l’ordre temporel ne doit jamais être interprétée comme une hostilité envers le phénomène religieux. La foi ne cherche pas à s’imposer par des privilèges ou la contrainte ; toutefois, elle ne saurait être réduite au silence comme si elle était étrangère à la vie publique.
Dans ce contexte, le secret sacramentel de la confession revêt une importance particulière pour l’Église catholique. Il relève du domaine plus large de la liberté religieuse, qui garantit aux communautés de croyants un espace qui leur soit propre pour vivre, s’organiser et pratiquer leur discipline interne (cf. Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe, Acte final d’Helsinki , 1er août 1975, Principe VII). Sa protection juridique, à l’instar de ce qui se fait pour certaines professions, implique la préservation d’un espace sacré de liberté intérieure, où les croyants peuvent s’ouvrir à Dieu sans crainte de pression extérieure, conformément aux normes internationales (cf. Cour pénale internationale, Règlement de procédure et de preuve , Règle 73.3).
Mesdames et Messieurs:
Permettez-moi de m’attarder un instant sur certaines des images qui ornent cette Chambre. Dans cette salle des séances, la lumière naturelle pénètre par la verrière qui la surplombe. Cette lumière zénithale peut nous rappeler que la politique, elle aussi, doit reconnaître une mesure qui la précède et la transcende.
Les peintures ornant le haut du mur principal, évoquant la réception de l’Évangile et du Décalogue, nous rappellent aussi une vérité essentielle. Sans confondre l’ordre politique et l’ordre religieux, ces symboles nous invitent à reconnaître que la liberté moderne s’est aussi construite sur une longue éducation de la conscience, profondément marquée par la tradition chrétienne. Dans cette école intérieure, les peuples ont appris que la loi doit servir le bien, que la justice limite la force, que le pouvoir a besoin de légitimité, que les pauvres appartiennent pleinement à la communauté, que l’étranger doit être accueilli dans la dignité et que la vie humaine ne saurait être une marchandise.
Une loi n’atteint pas sa véritable grandeur par le simple fait d’avoir été formellement approuvée ; elle l’atteint lorsque, en plus d’être valide dans sa forme, elle peut se présenter devant la dignité de la personne et sortir de cet examen sans honte.
Je vous invite donc à lever les yeux : non pas pour vous détourner de la réalité, mais pour vous souvenir que chaque décision prise par les pouvoirs publics affecte des personnes réelles, en particulier celles qui ont le moins de moyens de se faire entendre. Car une véritable vision réside précisément dans une analyse approfondie des enjeux de chaque décision publique. C’est pourquoi, parallèlement aux solutions techniques et aux réformes juridiques, un renouveau moral est également nécessaire. […]
