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Tribune libre

Michael Gasparro et l’origine de l’homosexualité : quand le désir a une histoire

Michael Gasparro et l’origine de l’homosexualité : quand le désir a une histoire

L’un des grands interdits contemporains consiste à poser une question simple : d’où viennent les attirances homosexuelles ? Non pas pour accuser, humilier ou réduire les personnes concernées à un problème, mais pour refuser un autre réductionnisme, plus moderne et plus puissant encore : celui qui prétend que le désir n’aurait pas d’histoire.

C’est précisément ce que Michael Gasparro, thérapeute américain invité par Lila Rose, remet en question. Il ne parle pas de l’homosexualité comme d’une maladie. Il ne propose pas une formule magique destinée à transformer une personne. Il ne réduit pas non plus toutes les attirances homosexuelles à un seul traumatisme, à un seul type de famille, à une seule blessure. Sa thèse est plus fine, et donc plus dérangeante : certaines attirances, notamment lorsqu’elles sont vécues comme non désirées, douloureuses ou contradictoires avec la foi d’une personne, peuvent être comprises à partir d’une histoire affective, relationnelle et parfois traumatique.

En un mot : le désir n’est pas toujours une identité. Il peut aussi être une mémoire.

Le premier intérêt de Gasparro est de sortir du slogan “born gay”, souvent utilisé comme argument politique définitif. L’idée est simple : si l’on naît ainsi, il n’y a rien à comprendre, rien à interroger, rien à accompagner autrement que par l’acceptation. Or la réalité humaine est rarement aussi plate. Les recherches contemporaines elles-mêmes ne permettent pas de ramener l’orientation sexuelle à un déterminisme génétique unique. Elles indiquent plutôt un enchevêtrement complexe : facteurs biologiques, tempérament, environnement, expériences précoces, attachements, blessures, maturation psychologique.

Gasparro s’inscrit dans cette brèche. Il ne dit pas : “tout est éducatif”. Il ne dit pas non plus : “tout est biologique”. Il dit plutôt : regardons ce qui s’est passé dans la vie d’une personne. Regardons comment elle a appris à habiter son corps. Regardons comment elle a été regardée, reconnue, blessée, sécurisée ou insécurisée. Regardons ce qui a pu être aimé, admiré, craint, idéalisé, puis parfois sexualisé.

C’est ici qu’apparaît l’un des points les plus importants de son approche : certains besoins non comblés peuvent devenir sexualisés. Un besoin d’approbation masculine, de sécurité, de tendresse, d’appartenance, d’admiration ou de reconnaissance peut, dans certaines histoires, prendre une forme érotique. Ce n’est pas une accusation. C’est une hypothèse clinique. Un garçon qui s’est senti exclu du monde masculin, humilié par les autres garçons, étranger à son propre sexe, trop sensible, trop différent ou trop peu confirmé, peut parfois développer une fascination pour ce monde dont il s’est senti privé. L’autre homme devient alors plus qu’un autre : il devient le signe d’une virilité, d’une assurance, d’une beauté ou d’une puissance que le sujet ne se sent pas posséder.

L’attirance homosexuelle, dans cette lecture, n’est pas d’abord un caprice sexuel. Elle peut être la forme érotisée d’une quête d’unité avec ce dont on s’est senti séparé.

Cette phrase est capitale, parce qu’elle permet d’éviter deux erreurs symétriques. La première serait de dire : “tout homosexuel a été traumatisé”. C’est faux, brutal et indéfendable. La seconde serait de dire : “aucune blessure, aucun attachement, aucune expérience précoce ne peut jamais jouer un rôle dans le développement du désir”. C’est tout aussi idéologique. L’homme n’est pas un pur programme biologique. Il est un être de chair, de mémoire, de liens, de blessures, de honte et de consolation.

Gasparro insiste aussi sur l’importance de l’exposition sexuelle précoce et des abus. Là encore, il faut parler avec précision. Il ne s’agit pas de dire que tout abus produit une homosexualité, ni que toute homosexualité vient d’un abus. Il s’agit de reconnaître qu’une expérience sexuelle précoce, surtout lorsqu’elle est imposée, confuse, honteuse ou traumatique, peut profondément marquer l’imaginaire, le corps et les scénarios futurs du désir. Une mémoire sexuelle blessée peut revenir sous forme d’attirance, de compulsion, de répétition ou de trouble intérieur. Refuser d’examiner cette possibilité au nom d’un dogme politique, ce n’est pas protéger les personnes. C’est parfois les empêcher de comprendre leur propre souffrance.

Un autre point intéressant concerne ce que l’on appelle trop vite un “enfant gay”. Gasparro invite à une grande prudence. Un garçon plus sensible, plus doux, moins intéressé par les codes virils classiques, plus artistique, plus proche de sa mère ou moins à l’aise avec les groupes masculins ne doit pas être enfermé dans une prophétie identitaire. Il n’est pas “déjà gay”. Il est d’abord un enfant. Il a besoin d’être accueilli, reflété, sécurisé, et non corrigé avec brutalité ni étiqueté avec empressement.

C’est peut-être l’un des points les plus précieux pastoralement. Beaucoup d’adultes ont cru aider des enfants en les assignant très tôt à une identité sexuelle. D’autres, à l’inverse, ont cru les aider en les humiliant parce qu’ils ne correspondaient pas assez aux attentes de leur sexe. Dans les deux cas, on peut manquer l’enfant réel. Gasparro propose une autre voie : ne pas corriger violemment, ne pas étiqueter idéologiquement, mais refléter. Aider l’enfant à se recevoir lui-même sans honte, dans son corps sexué, dans son tempérament propre, dans sa manière singulière d’être garçon ou fille.

Cette nuance est décisive. Il ne s’agit pas de fabriquer des garçons caricaturalement virils ou des filles caricaturalement féminines. Il s’agit d’éviter que la différence de tempérament devienne une blessure d’appartenance. Un garçon doux n’est pas moins garçon. Une fille vive, combative ou indépendante n’est pas moins fille. La vraie réponse chrétienne n’est pas le stéréotype ; c’est l’intégration.

Le mot “réintégrative” prend alors tout son sens. Il ne s’agit pas de convertir une personne comme on changerait une opinion politique. Il s’agit de réunifier ce qui a été séparé : le corps et l’âme, le désir et la mémoire, le besoin affectif et son expression sexuelle, la blessure et la dignité. La thérapie réintégrative, telle que Gasparro la présente, cherche moins à imposer une conclusion qu’à permettre à la personne de revisiter les lieux intérieurs où certains scénarios se sont formés.

Cette approche choque notre époque parce qu’elle conteste une nouvelle sacralisation du désir. La modernité sexuelle affirme volontiers que chacun doit explorer, déconstruire, transformer, fluidifier son identité. Mais elle devient soudain très rigide lorsqu’une personne souhaite interroger des attirances homosexuelles non désirées. Là, l’exploration devient suspecte. Là, la liberté thérapeutique devient dangereuse. Là, le désir cesse d’être fluide et redevient intangible.

Il y a donc une contradiction profonde. On nous explique que l’identité est partout construite, sauf quand il s’agit de l’orientation sexuelle, qui devrait être reçue comme une essence intouchable. On nous explique que chacun doit être libre de se réinventer, sauf celui qui désire se réconcilier avec son sexe, sa foi, son histoire et une possible orientation différente de sa vie affective.

Pour un regard chrétien, cette contradiction est révélatrice. L’Église ne réduit jamais la personne à son désir. Elle sait que le désir humain est profond, puissant, parfois magnifique, parfois blessé, souvent ambigu. Elle sait aussi que l’homme ne se comprend vraiment qu’à partir de sa vocation à l’amour, et non à partir de la seule intensité de ses attirances. Dire cela n’est pas mépriser ceux qui éprouvent des attirances homosexuelles. C’est refuser de les enfermer dans une catégorie plus petite que leur âme.

Le mérite de Michael Gasparro est de rappeler que certaines souffrances ne peuvent être guéries si l’on interdit d’en chercher l’origine. Certaines personnes ne demandent pas qu’on les confirme dans une identité. Elles demandent qu’on les aide à comprendre pourquoi elles souffrent, pourquoi elles répètent certains scénarios, pourquoi tel désir leur semble à la fois puissant et étranger, pourquoi leur corps paraît parfois parler une langue plus ancienne que leur volonté.

Le débat sur l’origine de l’homosexualité ne devrait donc pas être confisqué par les slogans. Il doit rester ouvert, prudent, humain. Il faut refuser les caricatures : non, toute personne homosexuelle n’est pas un malade ou un traumatisé ; non, toute tentative d’exploration thérapeutique n’est pas une violence ; non, la compassion ne consiste pas toujours à valider immédiatement ce qu’une personne ressent ; non, la liberté ne consiste pas à interdire à certains d’espérer un chemin d’intégration différent.

Le christianisme ne promet pas une vie sans blessures. Il promet que les blessures peuvent devenir des lieux de vérité. C’est peut-être cela que notre époque supporte le moins : l’idée que le désir, lui aussi, puisse avoir besoin d’être sauvé.

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