Alors que le Sénat reprend l’examen du projet de loi sur la fin de vie, un silence étrange enveloppe le pays. On nous parle d’« aide à mourir ». Un euphémisme. Une précaution de langage pour masquer ce dont il s’agit réellement : l’entrée de la mort provoquée dans notre droit.
En tant que médecin, je refuse ce confort sémantique. Ce débat n’est pas technique. Il est moral. Il est politique. Il est civilisationnel.
L’illusion de l’autonomie souveraine
Tout repose sur un mot : liberté.
Mais quelle liberté ?
Celle d’un individu abstrait, parfaitement autonome ?
Ou celle, bien réelle, d’un patient épuisé, dépendant, parfois seul, dont le consentement vacille sous le poids de la souffrance ?
Le Comité consultatif national d’éthique l’a rappelé : la demande de mort naît rarement d’une volonté pure. Elle surgit dans la faille de la vulnérabilité.
On ne choisit pas librement de disparaître quand on a le sentiment d’être devenu un fardeau.
Et ce sentiment n’est jamais purement individuel. Il est le produit d’un environnement — familial, social, médical — qui n’a pas su répondre autrement à la fragilité que par l’effacement.
Un constat de carence : le soin avant la mort
Regardons la réalité en face.
En France, seul un patient sur trois accède aux soins palliatifs.
Des territoires entiers en sont dépourvus.
Des familles affrontent seules l’épreuve.
Des soignants tiennent, souvent, sans moyens suffisants.
Et dans ce contexte, que propose-t-on ? D’organiser la mort.
Avant de légiférer sur la fin, avons-nous tenu notre promesse de soin ? Non.
Proposer la mort là où le soin fait défaut n’est pas un progrès.
C’est un renoncement.
Le précédent canadien : l’effet de cliquet
On nous parle de « garde-fous ». L’histoire récente invite à la prudence.
Au Canada, l’aide médicale à mourir a été introduite en 2016 comme une exception strictement encadrée.
Moins de dix ans plus tard :
les critères ont été élargis
la pratique s’est installée
elle représente désormais près de 4,7 % des décès
Ce ne sont pas des craintes. Ce sont des faits.
Une fois la ligne franchie, la dynamique est connue :
ce ne sont pas les principes qui encadrent durablement les pratiques, ce sont les pratiques qui redéfinissent les principes.
La rupture du pacte soignant
Reste une question que le débat contourne : qui fera le geste ?
On évoque des clauses de conscience. On rassure.
Mais la réalité est simple : pour que certains puissent mourir, il faudra que d’autres donnent la mort.
Or, comme le rappelle le Conseil national de l’Ordre des médecins, provoquer la mort n’est pas soigner.
C’est franchir une frontière.
Et une fois franchie, cette frontière ne disparaît pas. Elle se déplace — et avec elle, le sens même du soin.
Conclusion : ce que nous choisissons d’être
Les sénateurs ne votent pas une mesure parmi d’autres.
Ils répondent à une question simple : que faisons-nous de la fragilité ?
L’entourons-nous, malgré tout ?
Ou organisons-nous, progressivement, sa disparition ?
Une société se juge à sa capacité à rester présente quand tout devient difficile.
Quand le soin manque, la mort ne doit jamais devenir une solution.
Et quand la fraternité recule, c’est toujours la vie qui devient optionnelle.
Cet article est une tribune libre, non rédigée par la rédaction du Salon beige. Si vous souhaitez, vous aussi, publier une tribune libre, vous pouvez le faire en cliquant sur « Proposer un article » en haut de la page.
