Il y a une fatigue particulière devant certaines comédies françaises. Non pas parce qu’elles se moquent du catholicisme, car les catholiques peuvent survivre à une plaisanterie, et même à une bonne satire, mais parce qu’elles donnent souvent l’impression de parler d’un monde qu’elles ne comprennent plus.
Avec Tombé du ciel, à en croire son dispositif, son synopsis et ses premiers échos, le cinéma français semble une nouvelle fois confondre le catholicisme avec ses souvenirs de pensionnat rance.
La recette paraît désormais connue. Un jeune homme venu d’un univers populaire et urbain est envoyé dans un pensionnat catholique strict. D’un côté, la spontanéité, la débrouillardise, l’énergie contemporaine. De l’autre, les messes, les règles, le latin, les religieux, les réveils matinaux, les couloirs austères et tout un petit théâtre de vieilles habitudes supposées ridicules.
Le problème n’est pas que l’on rie des catholiques. On peut rire des catholiques, des curés, des messes mal chantées, des pensionnats trop sévères, des guitares liturgiques et des scouts en bermuda. Le catholicisme a produit assez de saints, de pécheurs, de génies, de médiocres, de mystiques, de notables, de tartuffes et de braves gens pour fournir de la matière comique jusqu’à la fin des temps.
Le problème est ailleurs. On ne rit plus d’un monde connu de l’intérieur ; on rit d’un monde dont on ne possède plus ni la grammaire, ni le vocabulaire, ni la mémoire profonde.
C’est souvent cela, aujourd’hui, le catholicisme dans une partie du cinéma français : non pas une religion vivante, non pas une civilisation de signes, non pas une manière de comprendre la personne, la faute, le pardon, la transmission, les pauvres, les morts, les enfants, la beauté ou le sacrifice ; mais un décor. Des soutanes, des messes, des murs anciens, quelques mots latins, des interdits, des surveillants, une atmosphère supposément moisie, et des personnages assez excentriques pour que leur seule apparition déclenche le rire.
Ce n’est même plus vraiment de l’anticléricalisme. L’anticléricalisme, le vrai, avait parfois de la force parce qu’il connaissait son adversaire. Il savait ce qu’il attaquait. Il avait lu, observé, combattu. Ici, nous sommes plutôt devant une paresse culturelle devenue réflexe : catholique égale coincé ; tradition égale poussière ; latin égale absurdité ; pensionnat égale prison mentale ; religieux égale personnage pittoresque.
Ce vieux logiciel comique donne surtout une étrange impression de retard. Ceux qui croient railler un monde ancien semblent souvent prisonniers de leurs propres souvenirs défraîchis. Ils ont gardé l’image d’un catholicisme d’avant-hier, celui du pensionnat, de la discipline, du curé ridicule ou de la religieuse sévère. Mais ils en ont perdu le sens. Ils ont retenu les formes mortes et oublié ce qu’elles pouvaient contenir de charité, d’intelligence, d’éducation, de beauté et de profondeur.
C’est peut-être cela le plus frappant : le catholicisme est devenu, pour certains, une langue familiale mal apprise. On en reconnaît quelques sons, quelques objets, quelques gestes, mais on ne sait plus traduire. Alors on caricature.
On exigera aujourd’hui d’un scénariste qu’il se documente avec prudence sur presque toutes les cultures. On lui demandera d’éviter les stéréotypes, de consulter, de nuancer, de contextualiser, de comprendre les blessures et les codes. Très bien. Mais lorsqu’il s’agit du catholicisme, cette prudence disparaît souvent. On pioche dans le vieux stock national : une messe, un frère un peu absurde, une autorité ridicule, une chorale qui bascule dans la pop, et l’affaire est faite.
C’est pourtant une étrange légèreté. Car le catholicisme n’est pas un folklore étranger à la France. Il a façonné ses villes, ses paysages, ses fêtes, ses hôpitaux, ses écoles, ses œuvres d’art, ses noms de lieux, son rapport aux morts, aux pauvres, aux enfants, à la faute et au pardon. Il n’est pas un accessoire poussiéreux posé dans un coin du décor national. Il est l’une des grandes matrices de ce pays.
Que l’on critique l’Église, très bien. Que l’on rie des catholiques, pourquoi pas. Que l’on montre leurs ridicules, leurs lâchetés, leurs raideurs, leurs hypocrisies même, cela peut être nécessaire. Mais encore faut-il savoir de quoi l’on parle.
Le paradoxe est que ces films se présentent souvent comme des œuvres d’ouverture et de réconciliation. Ils veulent montrer que les mondes peuvent se rencontrer, que les préjugés tombent, que les différences se dépassent. Mais la réconciliation commence rarement par la caricature d’un des deux mondes. Elle suppose au contraire de le prendre au sérieux.
Or, dans ce type de récit, la répartition des rôles est presque toujours la même. Le monde contemporain, populaire, métissé, urbain, est présenté comme vivant, imparfait mais porteur d’avenir. Le monde catholique traditionnel, lui, est convoqué comme un vieux décor comique auquel on accorde finalement, dans un geste de générosité, un petit brevet d’humanité. C’est très aimable. C’est aussi très condescendant.
Le cinéma français croit parfois faire preuve d’audace en se moquant des catholiques. Il ne voit pas qu’il ne transgresse plus rien. Il répète simplement une blague de famille dont il a oublié l’origine. Il croit dépoussiérer un vieux monde, mais il révèle surtout son incapacité à comprendre ce qui l’a précédé.
Le vrai scandale n’est donc peut-être pas que le cinéma français se moque encore des catholiques. Le vrai scandale est qu’il ne sache même plus de quoi il se moque.
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