Il fallait y penser. Dans une France où les violences physiques, les violences sexuelles, les trafics, les refus d’obtempérer, les fraudes et les atteintes du quotidien saturent de plus en plus l’expérience ordinaire des Français, une partie de la représentation nationale a trouvé l’une des urgences du moment : ouvrir une brèche dans le secret de la confession.
La proposition de loi n°2708, déposée le 28 avril 2026, prétend “protéger les enfants et lutter contre les violences en milieu scolaire”. Qui pourrait être contre un tel objectif ? Personne de bonne foi. Mais son article 9 va beaucoup plus loin : il entend explicitement soumettre les ministres du culte au régime commun de signalement, en écartant l’exception liée au secret professionnel lorsque des violences graves sur mineurs sont connues. Dans le rapport parlementaire, l’intention est claire : empêcher que le secret de la confession puisse être assimilé à un secret professionnel opposable à cette obligation.
Le texte est porté notamment par Violette Spillebout, députée Ensemble pour la République, anciennement Renaissance, et par Paul Vannier, député LFI. Il est donc transpartisan, ou plutôt typique de cette époque où le centre gouvernemental et la gauche radicale peuvent s’entendre quand il s’agit de rogner un peu plus les libertés concrètes de l’Église.
La Conférence des évêques de France a d’ailleurs réagi le 29 mai 2026, en alertant sur un texte qui, selon elle, touche à la liberté de conscience, au secret professionnel, à la liberté de culte et même à la liberté d’enseignement. Elle a raison de s’inquiéter : ce qui est présenté comme une mesure de protection des mineurs introduit en réalité un précédent très lourd dans le rapport entre l’État et la vie sacramentelle de l’Église.
Et c’est ici que la situation devient presque comique. Presque. Car “L’humour est la politesse du désespoir.”
Regardons la France réelle. Le service statistique du ministère de l’Intérieur a publié, en janvier 2026, son bilan provisoire de l’insécurité et de la délinquance pour l’année 2025. Les violences physiques enregistrées augmentent de 5 %. Les violences sexuelles augmentent de 8 %, les viols et tentatives de viol de 9 %. Les homicides atteignent 982 victimes, les tentatives d’homicide progressent encore de 5 %. Les usages de stupéfiants montent de 6 %, les trafics de 8 %, les escroqueries de 8 %, les refus d’obtempérer de 11 %.
Alain Bauer parle depuis des années d’un retour de la violence sur les corps, d’une société où les seuils de passage à l’acte s’abaissent. Il a encore récemment résumé le climat par une formule terrible : “plus rien n’empêche le passage à l’acte”. On peut discuter tel ou tel indicateur, mais l’intuition est largement partagée par les Français : la violence n’est pas seulement une statistique, elle devient une atmosphère.
Et face à cela, que découvre-t-on ? Que l’on va chercher le danger dans le confessionnal.
Sociologiquement, l’affaire est vertigineuse. Les catholiques pratiquants réguliers forment aujourd’hui une petite minorité. L’enquête INSEE-INED de 2019-2020 indiquait déjà que, chez les 18-59 ans en France métropolitaine, environ une personne sur deux déclarait une religion, et que les catholiques formaient la majorité des affiliés religieux ; mais, parmi ces affiliés, seuls 14 % déclaraient assister à une cérémonie religieuse au moins une fois par mois.
Une enquête IFOP pour Bayard-La Croix publiée en 2025 donne un ordre de grandeur encore plus parlant : 46 % des adultes français se disent catholiques, mais seulement 5,5 % vont à la messe au moins une fois par mois. Quant à la confession, elle concerne surtout une fraction de cette fraction : environ la moitié des messalisants hebdomadaires et un peu plus d’un tiers des messalisants mensuels déclareraient s’y confesser.
Autrement dit, le confessionnal n’est pas exactement le grand carrefour sociologique de la délinquance française. On cherchera longtemps les réseaux de stupéfiants, les bandes violentes, les auteurs de refus d’obtempérer, les cambrioleurs, les agresseurs de rue et les récidivistes endurcis dans la file d’attente du sacrement de pénitence, entre une vieille dame récitante, un père de famille scrupuleux et un étudiant qui vient accuser sa paresse ou ses colères.
Cela ne veut évidemment pas dire qu’un catholique pratiquant ne peut jamais commettre un crime. Le péché traverse toute l’humanité, y compris les bancs des églises. Mais faire comme si le secret de la confession constituait un verrou majeur de la politique pénale française relève moins du sérieux législatif que du théâtre idéologique.
Car enfin, que se passe-t-il dans une confession ? Un prêtre n’y tient pas un guichet administratif. Il ne collecte pas des renseignements pour l’État. Il reçoit, dans un cadre sacramentel, une conscience devant Dieu. Si un coupable vient réellement confesser un crime, le rôle du confesseur n’est pas de banaliser l’acte, mais de conduire à la vérité, à la réparation, à la dénonciation de soi quand elle est nécessaire, à la protection des victimes, à la sortie du mensonge. Briser le secret ne rendrait pas les criminels plus bavards : il les dissuaderait simplement de venir là où une parole de repentir peut encore naître.
C’est tout le paradoxe. En voulant transformer le prêtre en auxiliaire forcé de police judiciaire, on ne protège pas nécessairement mieux les victimes. On risque surtout de fermer l’un des très rares lieux où un homme coupable peut encore entendre qu’il doit cesser, réparer, se livrer, changer de vie. L’État moderne adore confondre efficacité et intrusion. Il croit résoudre un problème en violant un sanctuaire.
Que l’on renforce les contrôles des établissements, que l’on poursuive les prédateurs, que l’on protège les enfants, que l’on sanctionne les complicités, que l’on donne enfin à la justice les moyens de juger vite et bien : oui, mille fois oui. Mais qu’on ne fasse pas semblant de croire que la France va reprendre le contrôle de sa violence en installant la République dans le confessionnal.
Il y a là une inversion presque burlesque des priorités. Les chiffres officiels décrivent une société où la violence physique, sexuelle, sociale et délictuelle progresse sur plusieurs fronts. Des criminologues alertent sur la désinhibition du passage à l’acte. Les Français voient bien ce qui se passe dans les transports, dans certaines rues, dans certains établissements, dans certaines familles, dans certains quartiers, dans les trafics et dans les violences de mineurs. Et pendant ce temps, une partie de la classe politique désigne le secret sacramentel comme s’il était l’un des nœuds cachés de l’insécurité française.
Non : le confessionnal n’est pas le coffre-fort de la délinquance nationale. Il est l’un des derniers lieux où l’on ose encore dire que le mal est le mal, que la faute existe, que le pardon n’est pas l’excuse, que la réparation est nécessaire, que la conscience ne se réduit pas à une procédure.
La République n’a rien à gagner à piétiner ce qu’elle ne comprend plus. Elle a beaucoup à perdre, en revanche, à faire de la liberté religieuse une variable d’ajustement émotionnelle. Un État sûr de lui protège les enfants, poursuit les criminels, respecte les cultes et comprend la différence entre un secret qui protège le crime et un secret qui protège la possibilité même de la conversion morale.
Quand le pouvoir ne sait plus tenir la rue, il est toujours tenté de fouiller la sacristie. C’est peut-être cela, le plus désespérant. Ou le plus drôle, si l’on se souvient que l’humour reste, parfois, la dernière politesse du désespoir.
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