De notre envoyé spécial Antoine Bordier, auteur de Arthur, le petit prince d’Arménie (éd. Sigest)
Souvenez-vous de cette triste date qui symbolise à la fois la barbarie des hommes et la lâcheté des soi-disant démocrates plus ou moins complices : Il y a trois ans, le 19 septembre 2023, Aliev donnait l’ordre à ses hordes barbares, équipées par Israël et ses pétro-dollars, d’envahir définitivement le Haut-Karabakh, la République d’Artsakh. En moins de 24 heures, la nouvelle guerre-éclair ébranlait les 115 257 Artsakhiotes (selon l’UNHCR) restés fidèles à leurs racines, obligés de tout abandonner du jour au lendemain. Après avoir vécu plus de 2 500 ans sur leurs terres (depuis au moins le VIIe siècle avant J.-C., selon l’historien et géographe Hewsen), ces descendants d’un seul et même peuple sont devenus des abandonnés, des bannis, des exilés.
Le 1er octobre tout était terminé : il n’y avait plus âme qui vive dans toute la République d’Artsakh, effacée à tout jamais. La reddition des autorités avait eu lieu le 28 septembre, par décret signé de la main du président déchu, Samvel Chakhramanian.
Trois ans plus tard, que sont devenus les 145 450 Arméniens du Haut-Karabakh (chiffre du recensement officiel soviétique de 1989) ? Reportage.
Je me souviens encore de cette conversation téléphonique avec Gayané : « Nous n’en pouvons plus. Mon mari est parti à la guerre, défendre la terre de nos ancêtres. Notre logement a été soufflé mardi, lors de la première pluie de missiles. Heureusement nous n’avons pas été blessés. Seules les vitres de notre balcon ont été soufflées. Depuis, nous vivons dans la peur. Nous survivons avec un peu de pain et d’eau. Mais nous ne mangeons plus à notre faim depuis plusieurs semaines, à cause du blocus de Latchine. Nous avons maigri. Nous sommes fatigués. Nous sommes au seuil de la mort. Est-ce que vous allez faire quelque chose pour nous, vous la France ? »
A Paris, ce 19 septembre 2023, Emmanuel Macron condamnait et téléphonait dans la foulée à Nikol Pachinian, le Premier ministre de l’Arménie : Le président « condamne avec la plus grande fermeté le recours à la force de l’Azerbaïdjan au Karabakh. » Puis, il avait appelé Ilham Aliev pour lui demander de « cesser immédiatement l’offensive ». Des mots et des paroles sans les actes…
Pire : le nettoyage ethnique des Arméniens et de toute la culture arménienne était acté. Trois ans plus tard, ce 11 septembre, la nouvelle ambassadrice de France à Bakou, Sophie Lagoutte, alors qu’elle se trouve en visite diplomatique officielle dans le Haut-Karabakh, invitée par les plus hautes autorités du pays, déclare :
« L’ampleur des travaux de reconstruction menés par l’Azerbaïdjan est vraiment impressionnante. J’ai vraiment hâte d’en savoir plus et de découvrir d’autres lieux ».
Un vrai scandale mondial, car cette déclaration a fait sursauter toute la diaspora arménienne qui s’en est offusquée. Certains la traitant même de « folle ».
Du bannissement à l’effacement
Comment ignorer à ce point l’histoire récente et les tragédies de la guerre des « 44 jours » de 2020, cet exode de 2023 avec toutes ses conséquences mortifères ? Aurait-elle dit cela si les Allemands avaient reconstruit Auschwitz, après avoir tout maquillé, tout rasé ?
Heureusement, il existe encore à ce niveau-là – celui de la diplomatie – des observateurs onusiens et des ambassadeurs qui soulignent et dénoncent avec force les politiques menées par les autorités azerbaïdjanaises. Ils dénoncent, aujourd’hui, la destruction de tout ou partie de l’histoire, de la mémoire et de certains sites anciens, modernes et symboliques. Ils dénoncent la réécriture et la réinterprétation mensongère du récit historique. Ils dénoncent…
Pour justifier la modification de l’histoire des églises médiévales arméniennes, des monastères, le régime autocrate de Bakou promeut officiellement la thèse révisionniste dite de l’Albanie du Caucase. Selon ce récit d’État (rejeté par la grande majorité des archéologues et des historiens), ces églises médiévales ne seraient pas arméniennes, mais auraient été construites par d’anciens Albaniens du Caucase puis « arménisées » au fil des siècles. Cette doctrine grossière et mensongère permet à l’Azerbaïdjan de planifier l’effacement des inscriptions en langue arménienne gravées dans la pierre sous couvert de « restauration ».

Un génocide culturel ?
Comment pourrait-il en être autrement lorsque vous détruisez plus de 2 500 ans d’histoire ? Il n’est pas possible de répondre à cette question : combien de cimetières, d’églises et de monuments ont-ils été détruits depuis le 1er octobre 2023 ? Difficile d’en donner le chiffre exact, car le pouvoir en place navigue à contre-courant de la vérité. Selon certains experts qui étudient des images satellites, ce sont des dizaines, voire des centaines d’églises et de sites religieux qui ont été endommagés, détruits ou tout simplement rasés et remplacés.
Comme avec les talibans, en Afghanistan, l’UNESCO n’a pas du tout les coudées franches. Ses équipes ne peuvent pas se rendre sur le terrain. Étonnant de la part d’un État souverain membre de l’ONU. Systématiquement, depuis 2020, le pouvoir autoritaire de Bakou bloque les missions de l’UNESCO.
Pourtant, encore une fois, Bakou, signataire de la Convention de La Haye de 1954, refuse de prouver qu’il n’y a pas d’atteinte aux biens culturels et religieux arméniens. Si l’UNESCO l’attestait, cela constituerait une grave atteinte au « patrimoine culturel de l’humanité ».
Ils avaient déjà commencé à détruire le patrimoine arménien du Nakhitchevan, après avoir chassé les Arméniens en 1989. Puis, en 2005, ils ont fini par détruire complètement les pierres tombales sculptées, les célèbres khatchkars. Pourquoi ne feraient-ils pas la même chose dans le Haut-Karabakh ?
Caucasus Heritage Watch : les preuves !
Oui, les preuves ne manquent pas, via les organisations de référence comme l’ONG Caucasus Heritage Watch. Une dizaine d’églises majeures ont été totalement ou partiellement détruites, à l’instar de l’église Kanach Jam à Chouchi ou de la cathédrale de la Mère de Dieu et de l’église Saint-Jacques à Stepanakert (dont le nom a été effacé et changé pour Khankendi ou Xankəndi en azéri). Il y a même des monuments civils et historiques, comme le mémorial du génocide arménien à Stepanakert, qui ont été totalement rasés.
Trois questions restent donc entières, que je me permets de poser directement au président Ilham Aliyev : Monsieur le Président, qu’avez-vous fait des plus de 5 600 cimetières, édifices, églises, monuments et sites culturels qui tapissaient, tels des bouquets de fleurs en plein hiver glacial, la terre arménienne du Haut-Karabakh ? Allez-vous laisser rentrer chez lui, dans son foyer, le peuple arménien du Haut-Karabakh, que vous avez chassé « comme des chiens » pour reprendre votre propre expression en septembre 2023 ? Enfin, allez-vous les dédommager de toutes les abominations, barbaries, injustices, spoliations et violences que vous leur avez fait subir ?
Hugo interpelle Aliyev
A son tour, voilà ce que vous dirait Victor Hugo : « Président ! Qu’avez-vous fait de cette parure de pierres si mystique, si précieux, de ces milliers de monastères et de temples, de tombes qui, hier encore, fleurissaient la terre arménienne si douce et généreuse ? Avez-vous transformé le printemps en hiver, les lumières en ténèbres ? Le silence des ruines vous accuse. Regardez ces exilés, ce peuple brisé de vos abominations et de vos fureurs, ce peuple si pur, que vous avez jeté dans la fournaise de la haine. Ce peuple qui marche maintenant sur les chemins du monde, banni, proscrit, spolié de son propre foyer sous le sabre de vos armées, et l’opprobre de vos pensées ! Les chasserez-vous à tout jamais comme des chiens, ou ouvrirez-vous enfin les portes du peu d’humanité qui fait battre encore votre cœur, où l’amour se meurt ? Prenez garde, car Dieu vous regarde et l’histoire vous juge déjà. Vous avez à rendre compte de chacun de ces cheveux tombés en déshérence. Oui, un jour viendra, et c’est dès maintenant, où les abominations et les spoliations subies crieront si fortement « JUSTICE ! » que votre propre sang ne pèsera plus rien du tout dans la balance de l’éternité. Vous serez alors un tyran déchu à tout jamais. »
Et le peuple dans tout cela ?
Aujourd’hui, le Haut-Karabakh est une immense plaine vide… Vide de son peuple. Tel le peuple élu, le peuple arménien est parti en exil forcé, en exode génocidaire. Direction, pour la majorité d’entre-eux, la Sœur-Patrie : l’Arménie. Au programme des 115 000 Arméniens du Haut-Karabakh qui ont fui : les trois « P » de la pauvreté, de la précarité et de la privation. Victor Hugo changerait de décor, il écrirait Les Misérables en Transcaucasie.
Dans un premier temps, il a fallu trouver un logement, au moins un repas par jour, des vêtements de rechange, du mobilier. Les associations, les fondations et les mairies ont accueilli, comme elles le pouvaient tout ce nouveau flux d’humanité désemparée. Les églises, également, ont mis à la disposition des familles des logements.
Et l’État, de son côté, a mis en place un système d’aides et d’allocations financières. Ainsi, Ani a bénéficié d’un programme social de la mairie d’Erevan. Puis, dans un second temps, il a fallu vite travailler. Ani, ainsi, a eu de la chance de trouver un travail de nuit, dans un supermarché.
Elle doit s’occuper dans la journée de sa maman, malade. Quel courage ! « Je ressens, toujours, une forme de solitude, qui ressemble à un lourd fardeau que je porte encore. Je dois tout refaire : ma vie, mes amitiés, mon voisinage… »

Des enfants traumatisés
Nous sommes le 29 septembre 2023. La longue queue qui s’étendait du corridor de Latchine, lieu de passage unique obligé pour les réfugiés entre le Haut-Karabakh et l’Arménie, n’est plus. À la frontière, les postes d’infirmerie qui accueillaient les malades pour faire les premiers soins sont vides.
Il reste quelques infirmières, et un médecin qui alerte : « Attention, les enfants sont tous traumatisés, ce sont des bombes à retardement ».
3 ans plus tard, le traumatisme est toujours là.
Anelga Arslanian dirige la fondation qui porte son nom. Ce médecin à la retraite est toujours active sur le terrain de l’Arménie pauvre et blessée, et encore plus auprès des réfugiés. Depuis 1988, et le terrible tremblement de terre qui a détruit le 7 décembre la ville de Spitak, elle a fait de la cause arménienne sa priorité. « Oui, le traumatisme est toujours vivant, même trois ans après. Nous accompagnons une quarantaine de familles, et les enfants veulent rentrer chez eux. Certains font encore des cauchemars, d’autres s’enferment dans un mal-être profond. D’autres développent des troubles comme le bégaiement, la peur, l’anxiété, ou le manque de confiance. Ils se sentent très seuls. Ils sont en souffrance… En grande souffrance. Nous essayons de les aider matériellement, financièrement, affectueusement, par une présence amicale. Mais c’est très dur. »

Des raisons d’espérer !
« Dans l’immédiat, il faut qu’ils continuent à s’intégrer. Ce n’est pas facile. Mais certains sont aidés psychologiquement. L’État arménien poursuit son aide, notamment avec la naturalisation arménienne. Quant à nous, nous continuons aussi, nous ne baissons pas les bras. »
Pour Liana qui raconte avoir subi la guerre de 2020 et le blocus de neuf mois qui a précédé la guerre du 19 septembre 2023, l’espérance réside dans la scolarisation des enfants : « Je suis la maman de trois enfants, et je suis très fière d’eux, car malgré leur souffrance, ils avancent, ils font des efforts. Ils se sont mieux adaptés que nous. »
Les raisons d’espérer ne sont pas des victoires à la Pyrrhus. Ce sont des petites victoires comme la paix entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie qui semble se consolider pour devenir durable… pour mille ans.
Comme cette croissance économique en 2025 de plus de 7 %. Comme ces entrepreneurs qui lancent et créent des entreprises, qui embauchent à tour de bras des réfugiés et leur donnent des raisons d’espérer, à l’instar du groupe des Frères Badalyan, qui emploie plus de 7 000 salariés.
Dernier exemple : celui d’Arthur, qui n’a pas trente ans et qui a ouvert un café solidaire avec d’autres réfugiés !

Concluons avec Hugo…
Que dirait-il sur les raisons d’espérer ? Il dirait ceci :
« Espère, enfant ! demain ! et puis demain encore !
Et chaque jour après ! attends un avenir !
Espère ! et chaque fois que tu verras l’aurore,
Dis-toi que le Seigneur va peut-être venir ! »
C’est, peut-être, en ayant lu cette conclusion de l’un des chapitres des Châtiments que Ruben Vardanyan a cofondé l’Initiative Humanitaire Aurora.
Rappelons qu’il est toujours détenu par Bakou depuis son arrestation « arbitraire et illégale » le 27 septembre 2023 à la sortie de Latchine. Il a été condamné à vingt ans de détention, le 17 février 2026.
En tout, ils sont 19 prisonniers arméniens détenus « illégalement », dont 16 condamnés lourdement. Ne les oublions pas.
Voici leurs noms : Arayik Haroutiounian, Bako Sahakian, Arkadi Ghoukassian, Ruben Vardanyan, David Babaïan, Davit Ichkhanian, Levon Mnatsakanian, Davit Manoukian, Madat Babaïan, Melikset Pachayan, Garik Martirovsian, Davit Alaverdyan, Levon Balaïan, Vasily Beglaryan, Gurgen Stepanyan, Erik Ghazaryan, Rashid Beglaryan, Karen Avanesyan et l’étudiant Alen Sargsyan. Ce-dernier a vingt-cinq ans, il est le plus jeune. Il avait vingt-deux ans au moment de son arrestation. Enfin, le plus ancien, Arkadi Ghoukassian a 69 ans.
Victor Hugo avait 68 ans, quand il est rentré d’exil… Son retour fut triomphal. Il est rentré le 5 septembre 1870 et a prononcé ces quelques mots : « En un jour, j’ai vu s’effondrer l’Empire et renaître la République. […] Je viens faire mon devoir. Quel est mon devoir ? C’est le vôtre, c’est celui de tous. Sauver Paris, sauver la France. »
Reportage réalisé par Antoine BORDIER
Copyright des photos A. Bordier et associations citées
dans l’article
Pour en savoir plus :
Pour revenir sur la guerre de 2023 :
• Sur la route des déportés du Haut-Karabakh
• La Fondation Arslanian en mission d’urgence auprès des « déportés » arméniens du Haut-Karabakh
• 296 jours en Arménie, dans le premier Etat chrétien du Monde
