De notre envoyé spécial Antoine Bordier, auteur de la quadrilogie Arthur, le petit prince
Antoine de Saint-Exupéry en aurait certainement rêvé : déambuler au milieu de millions de roses aux noms les plus emblématiques. Il l’a écrit dans son chef d’œuvre Le Petit Prince, mondialement connu, publié en 1943. Et, il a fait de la rose sa reine. 83 ans plus tard, Armand Pinarbasi, en entrepreneur aguerri et averti qu’il est, a repris le flambeau. Après un an et demi d’études, d’investissements et de travaux, il est devenu l’heureux patron d’une serre aux technologies les plus époustouflantes, dont le premier visiteur n’était autre que le Premier ministre, Nikol Pashinian. Reportage à 1847 m d’altitude.
De la place emblématique de la République, à Erevan, la capitale qui concentre un tiers de la population avec son million d’habitants, jusqu’à Charentsavan et Fantan, dans la région de Kotayk, en direction du lac Sevan, dans le nord-ouest, où se trouve cette nouvelle serre de verre et de toile posée sur une terre encore vierge, il faut compter près de 40 minutes en voiture.
Tout le monde connaît Fanfan la Tulipe, le célèbre film de cape et d’épée, réalisé par Christian-Jaque dans les années 50, où la star de l’époque, Gérard Philippe, joue ce soldat chevaleresque qui sauve la vie de Madame de Pompadour, l’une des maîtresses de Louis XV. Pour le remercier, la Pompadour lui offre une… tulipe. Imaginez, si cela avait été une rose !
Pour l’heure, il vous faut gravir les 1000 mètres de dénivelé en plus et les 33 kms qui vous séparent de cette nouvelle marque qui fait, déjà, date : ARMENIA ROSE.
Les paysages sont époustouflants, montagneux, faits de roches grises et de prairies vertes. Le printemps, avec sa timidité caucasienne, couvre la nudité des arbres dont les bourgeons jaillissent à peine de fleurs printanières à la coloration teintée de rose. Les montagnes sont si belles, si amoureuses, que l’on a envie de les manger. Elles se dressent fièrement en formant les limites de la chaîne du petit Caucase aux sommets encore enneigés. Neiges presqu’éternelles… Vous apercevez Ajdahak, un volcan habillé de blanc qui culmine à 3597 m ; et, plein nord-est, dans la direction du lac Sevan, véritable mer intérieure suspendue à 1900 m d’altitude, les montagnes d’Arjanots vous regardent. Leurs sommets se rejoignent pour former une couronne parée de petites croix dont les extrémités d’une blancheur éclatante jouent à cache-cache avec les nuages.
Oui, l’Arménie aime les roses et les croix… les célèbres khatchkars, depuis qu’elle est devenue chrétienne en 301. Et le Premier ministre, Nikol Pashinian aussi !

L’homme a changé de vie
Oui, l’homme a changé. Il est là, dans son bureau, au téléphone qui n’arrête pas de sonner et de perturber notre reportage. Nous l’avions connu il y a trois ans, en complet-veston, barbu d’une barbe de cinq jours, les cheveux un peu plus long et presqu’en bataille, un peu moutonnés comme ceux du Petit Prince, mais châtains foncés avec quelques rares reflets vénitiens ; sa cravate, déjà, était rose.
Cette fois-ci, il est en tenue décontractée – sauf quand il accompagne le Premier ministre où cette fois-ci il préfère pour sa cravate, le bleu de la planète – rasé, les cheveux courts, l’allure presque sportive.
Il est là avec sa première équipe, ses collaborateurs, sa directrice, Anahit, et sa manager qui s’occupe des opérations transverses de la start-up de la rose, ses ingénieurs agronome et technique qui sont de l’autre côté dans un bureau situé près de la chambre froide, sa soixantaine de salariés, plus loin, en majorité des femmes, entourées de roses qu’elles trient et assemblent – les premières qu’elles viennent de cueillir.
Armand Pinarbasi vient, enfin, de terminer son coup de fil, il se lève, salue et se transforme en guide. Sa poignée de mains est chaleureuse. Il nous fait découvrir sa nouvelle planète. Le nom de sa société, rappelons-le : Armenia Rose !
« Oui, j’ai changé de vie », répond-il, alors qu’il est en train de revêtir une blouse blanche technique extrêmement légère pour éviter de déposer à l’intérieur de sa serre 3.0 des traces de parasites, de pollens, qui risqueraient d’abîmer ses roses. « Ici, vous êtes dans une nurserie. Je ne suis plus dans les nouvelles technologies et le conseil, comme vous pouvez le voir, je suis dans la rose. Mes bébés ne sont plus des start-ups de la tech, ce sont des bébés roses ! »
L’homme manie l’humour et les mots avec brio. Pourtant sa serre est, aussi, une start-up de la tech, puisqu’elle utilise les dernières technologies en la matière.
Oui, l’homme a changé… Il est à la tête d’une autre planète toute blanche et toute rose… Il ne porte pas le livre d’Antoine de Saint-Exupéry sous le bras, et ses dessins, ses pastels ne sont pas affichés sur les murs épurés de sa factory, mais il connaît le passage où l’auteur évoque la rose. D’ailleurs, c’est uniquement ce qui manque dans cette serre aussi grande que 7 terrains de football : le chapitre 8 « La Rose ».
Avant la rose, le conseil et les nouvelles technologies de l’information
Avant, il y a trois ans, il parlait de la croissance de ce groupe dans les NTIC qu’il avait rejoint : « Notre croissance est impressionnante. Avant que j’intègre le groupe comme CEO, j’étais l’un de leurs conseillers. Je travaillais chez Grand-Thorton. J’avais, déjà, une très bonne idée de ce groupe en pleine croissance. Mais là, de l’intérieur, je m’étonne tous les jours. »
Les yeux grands-ouverts, il donnait quelques chiffres, mais pas trop : « Nous avons une cinquantaine de filiales, une trentaine de marques et nous réalisons un chiffre d’affaires qui a dépassé le milliard d’euros. » Quant aux salariés, ils étaient plus de 6 000…
Cet ancien du monde de l’audit et du conseil vivait, avant de s’installer avec toute sa famille en Arménie, en Région PACA, à Nice. Il était le directeur régional associé de Grant-Thornton Provence-Alpes-Côtes d’Azur en France. « Je suis expert-comptable et commissaire aux comptes, de formation et de métier », explique-t-il. « J’ai dirigé Grant-Thornton Arménie entre 1998 et 2010 ». Pendant 12 ans, il développe les activités de ce cabinet international. Puis, entre 2010 et 2014, direction Londres, où, toujours pour le même cabinet, il dirige en tant que directeur exécutif tout le réseau.
En 2022, il fait le grand bond en avant avec toute sa famille et s’installe définitivement sur sa nouvelle planète, en Arménie.
Une étude de marché et un investissement conséquent
Alors qu’il dirige l’un des groupes d’IT les plus importants d’Arménie, il saute le Rubicon et devient entrepreneur dans la fleur, et pas n’importe laquelle : la rose.
Il est comme un coq dans son poulailler, comme un poisson dans l’eau, comme un jardinier dans sa roseraie. Il connaît tout par cœur : « La rose est devenue ma nouvelle passion, explique-t-il. Mais, c’est avant-tout un projet entrepreneurial qui vise à répondre dans les deux à trois prochaines années, quand nous aurons atteint notre rythme de croisière de produire entre 3 et 5 millions de roses par an, au fort besoin du marché russe. »
La Russie ? Eh, oui, c’est la bonne idée, c’est le bon pays, car c’est le voisin d’à-côté. Le voisin aux 129 millions de consommateurs qui ont dépensé plus de 3 milliards d’euros dans l’achat de fleurs coupées en 2025. Le potentiel est, donc, énorme, car cela fait un ou deux bouquets par an ! Et la rose dans tout ça ? Elle représente près de la moitié des achats !
En juin 2024, pendant 6 mois la petite équipe qui entoure Armand Pinarbasi a travaillé dans les moindres détails pour réaliser des études de marché sur-mesure. Puis, les investissements sont arrivés. « L’Etat arménien a été dès le départ intéressé par notre projet. Il est même devenu l’un de nos premiers partenaires, parce qu’il intervient dans le financement du projet, et il subventionne une partie de nos infrastructures. » Les travaux ont commencé en décembre 2024. Le budget d’investissement se chiffre à une dizaine de millions d’euros. Puis, la serre est sortie de terre.

Une serre « hollandaise »
« Nous sommes allés rencontrer la société numéro 1 au plan mondial, dans le secteur des serres florales. Il s’agit de Debet Schalke. » Armand a eu le nez fin, car Debet Schalke est le partenaire par excellence aux technologies les plus innovantes en matière de serre.
« Ici, tout est en verre, avec le double rideau qui protège nos plants des uv du soleil. En plus, outre la technologie de premier plan où tout est pratiquement automatisé, ce qui est très important dans notre secteur d’activité, c’est l’altitude. C’est pour cela que parmi nos concurrents les plus crédibles, nous avons le Pérou. »
Le Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry, lui, n’est pas Hollandais, ni Arménien. Il est Français, et il n’avait qu’une seule fleur, qu’une seule rose. Armand pourrait en cultiver jusqu’à 6 millions, en année pleine. Mais son premier objectif n’est pas la quantité, c’est la « qualité ».
Une serre « high tech »
Le Petit Prince serait « fou » de voir cette serre autonome, qui produit son propre micro-climat, gère son eau douce au goutte-à-goutte, sa luminosité, sa température et son air humide, tout en luttant contre les prédateurs sans utiliser d’insecticides chimiques. Une serre 100% biologique, clef en main, dont la superficie dépasse légèrement les 4 ha. Les plants hors-sols s’étendent sur des centaines de mètres. Déjà, pour voir les premiers plants s’élancer sur une hauteur de près d’1 mètre, et se tenir debout en offrant une multitude de boutons, il faut de l’art, de l’excellence, du savoir-faire, que seules des mains de femmes peuvent fournir. La technologie ne suffit pas. L’humain reste essentiel !
Nous faisons un dernier tour dans cette serre-cathédrale, dont la hauteur dépasse les 6 mètres. Il manque juste les vitraux. Le verre trempé et la double-paroi en plastique assurent une couverture lumineuse des plus optimales. La serre est conçue, également, pour assurer un confort climatique et thermique. Les plants sont cultivés dans des petites poches remplies de terreau à base de fibres de coco. Pour enrichir et faciliter la photosynthèse du dioxyde de carbone est injecté. Enfin, un back-office et un système de recyclage d’eau douce à l’extérieur de la serre lui permettent d’être quasiment autonome.

100% Rose !
Nous quittons Armand, le voyage au milieu des roses se terminent avec Hasmig, dont le métier est de prendre soin des roses : « Oui, j’entretiens les roses. Ici, nous travaillons de 8h00 à 17h00. Et, nous travaillons avec amour… ».
Un seul mot-clef à retenir donc : AMOUR ! Oui, l’amour est cultivé ici à Armenia Rose, à travers 28 types de roses, dont la Red Naomi, l’Explorer, la B-Tween, la Shangri. Après les rouges pourpres, les blanches portent les jolis noms de : Annabel, Avalanche, Juwena, Dolomiti… A ne pas oublier : la Sophia Loren et la Montmartre ! La France et l’Italie ne sont pas loin…
Oui, si la Hollande est omni-présente à près de 1900 mètres d’altitude dans ce petit coin de paradis, la France n’est pas loin. Surtout avec le Petit Prince qui vole dans les airs et ne se lasse pas de regarder ces roses, du haut du ciel.
Enfin, car il nous faut conclure cette escapade, il est bon de rappeler qu’Armand Pinarbasi est aussi membre de la CCIFA, la Chambre de Commerce et d’Industrie Franco Arménienne, présidée par un autre entrepreneur, Armen Mnatzakanian, et qu’il est le responsable de sa branche arménienne. En résumé, il est 100% Français, 100% Arménien et… 100% Rose !

Un Petit Prince pour conclure
Extrait du Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry, dont notre envoyé spécial a eu la chance de découvrir les œuvres dans le château familial de La Môle, avant la sortie de son premier livre : Arthur, le petit prince d’Arménie, en juillet 2022.
« J’appris bien vite à mieux connaître cette fleur. Il y avait toujours eu, sur la planète du petit prince, des fleurs très simples, ornées d’un seul rang de pétales, et qui ne tenaient point de place, et qui ne dérangeaient personne. Elles apparaissaient un matin dans l’herbe, et puis elles s’éteignaient le soir. Mais celle-là avait germé un jour, d’une graine apportée d’on ne sait où, et le petit prince avait surveillé de très près cette brindille qui ne ressemblait pas aux autres brindilles. Ça pouvait être un nouveau genre de baobab. Mais l’arbuste cessa vite de croître, et commença de préparer une fleur. Le petit prince, qui assistait à l’installation d’un bouton énorme, sentait bien qu’il en sortirait une apparition miraculeuse, mais la fleur n’en finissait pas de se préparer à être belle, à l’abri de sa chambre verte. Elle choisissait avec soin ses couleurs. Elle s’habillait lentement, elle ajustait un à un ses pétales. Elle ne voulait pas sortir toute fripée comme les coquelicots. Elle ne voulait apparaître que dans le plein rayonnement de sa beauté. Eh ! oui. Elle était très coquette ! Sa toilette mystérieuse avait donc duré des jours et des jours. Et puis voici qu’un matin, justement à l’heure du lever du soleil, elle s’était montrée.
– Ah ! Je me réveille à peine… Je vous demande pardon… Je suis encore toute décoiffée…
Le petit prince, alors, ne put contenir son admiration :
– Que vous êtes belle !
– N’est-ce pas, répondit doucement la fleur. Et je suis née en même temps que le soleil… »
Reportage réalisé par notre envoyé spécial Antoine BORDIER
Copyright des photos et montage A. Bordier et Armenia Rose
