Les extraits du nouveau livre de Boualem Sansal publiés par Le Figaro Magazine donnent à lire bien davantage qu’un témoignage carcéral. Ils font entendre la voix d’un écrivain qui a éprouvé, dans son corps, ce que signifie la confiscation du temps, de l’espace et de la liberté. Dans sa cellule de Koléa, Sansal raconte d’abord l’humiliation administrative, la réduction de l’homme à un corps déplacé, compté, enfermé. Puis vient le ramadan, vécu non comme une consolation spirituelle, mais comme une aggravation de la prison dans la prison.
Il ne s’agit pas ici d’une dissertation sur l’islam, mais d’une expérience : la faim, la promiscuité, le bruit, l’ennui, les appels à la prière, la pression collective, le puritanisme, la récitation ininterrompue du Coran, tout ce qui, dans cet univers clos, semble ajouter de la clôture à la clôture. Sansal écrit alors que, dans trop de pays musulmans, l’islam devient une « chape brutale » posée sur une faillite historique, une manière de défigurer la liberté humaine.
Il faut évidemment respecter sa liberté. Boualem Sansal a le droit de croire, de ne pas croire, de rejeter l’islam, de se dire athée, agnostique, libre penseur ou simplement écrivain. Personne n’a à confisquer son expérience pour en faire une démonstration qui ne serait pas la sienne. Mais précisément parce que sa liberté est précieuse, il est permis de formuler, avec délicatesse, une proposition chrétienne : ce que l’islam a pu lui montrer de la religion n’est pas le christianisme. Ce que l’islam prétend savoir du christianisme n’est pas le christianisme. Et ce que l’islam présente comme une correction du christianisme est souvent, pour un chrétien, une profonde incompréhension de la foi chrétienne.
C’est l’un des grands drames spirituels de notre temps. Beaucoup d’hommes et de femmes issus de l’islam, lorsqu’ils s’en détachent, ne quittent pas seulement une religion. Ils croient quitter toute possibilité de Dieu. Ils ont connu une foi vécue comme loi sociale, contrainte communautaire, surveillance des gestes, police des corps, domination familiale ou injonction politique ; alors ils s’imaginent que le christianisme serait la même chose sous d’autres habits. Un autre Livre tombé du ciel. Une autre loi sacrée. Une autre soumission. Une autre manière de faire plier l’homme devant Dieu.
Or tout est différent.
Le christianisme n’est pas d’abord un code. Il n’est pas la descente d’un livre céleste dicté à un homme seul. Il n’est pas une loi totalisante venue organiser chaque détail de la société. Il est la rencontre avec une personne : Jésus-Christ, Verbe fait chair, né d’une femme, crucifié sous Ponce Pilate, mort et ressuscité. Le cœur du christianisme n’est pas la soumission à une puissance lointaine, mais l’adoption filiale. Dieu n’écrase pas l’homme ; il vient le sauver. Il ne se contente pas de commander ; il se donne. Il ne demande pas seulement que l’homme se courbe ; il l’appelle à devenir fils dans le Fils.
La Bible elle-même n’est pas un Coran chrétien. Elle n’est pas un bloc céleste tombé d’en haut, déjà clos, déjà accompagné de son mode d’emploi. Elle est une bibliothèque sainte, née dans l’histoire, portée par Israël, accomplie dans le Christ, transmise par l’Église, méditée, priée, canonisée, copiée, traduite, interprétée. Le christianisme n’est donc pas une religion du livre au sens islamique du terme. Il est la religion du Verbe fait chair. Le livre y est saint parce qu’il témoigne du Christ, non parce qu’il remplacerait le Christ.
Il faut aussi rappeler ce que l’islamisation des mémoires a souvent recouvert : l’Afrique du Nord ne fut pas naturellement et immémorialement musulmane. Avant la conquête arabe et islamique, elle fut punique, berbère, romaine, latine et chrétienne. Elle donna à l’Église des martyrs, des évêques, des écrivains, des docteurs, des conciles. Tertullien, à Carthage, fut l’un des grands artisans du latin chrétien. Saint Cyprien, évêque de Carthage, fut une figure majeure de l’Église persécutée. Saint Augustin, né à Thagaste, dans l’actuelle Algérie, devint évêque d’Hippone, aujourd’hui Annaba, et l’un des plus grands penseurs de l’histoire chrétienne. Le pape Léon XIV l’a encore rappelé en avril 2026 en célébrant la messe dans la basilique Saint-Augustin d’Annaba, sur les lieux mêmes de son ministère.
On peut aller plus loin encore : Rome elle-même doit quelque chose à l’Afrique chrétienne. Saint Victor Ier, pape à la fin du IIe siècle, était Africain ; le Vatican le présente comme le premier pape africain de l’Église de Rome, et c’est sous son pontificat que le latin remplaça le grec comme langue officielle de l’Église romaine. Quelle ironie de l’histoire : ceux qui s’imaginent que le christianisme serait venu tardivement en Afrique du Nord oublient que l’Afrique du Nord a contribué à donner au christianisme occidental une part de sa langue, de sa forme, de son génie théologique.
Il faut donc redire aux Algériens, aux Tunisiens, aux Kabyles, aux Berbères, aux héritiers de cette terre immense : le christianisme n’est pas une religion étrangère à votre histoire. Il ne se réduit pas à la colonisation française. Il a précédé l’islam. Il a parlé latin, punique, berbère, grec parfois. Il a fleuri à Carthage, à Hippone, à Thagaste. Il a donné Augustin au monde. Et cette mémoire n’est pas un instrument de revanche ; elle est une promesse de vérité.
C’est pourquoi la réponse chrétienne à l’islam ne peut pas être seulement polémique. Il faut bien sûr défendre la liberté de conscience, le droit de critiquer l’islam, le droit de quitter l’islam, le droit de ne pas jeûner, de ne pas croire, de lire, d’écrire, de penser. Il faut aussi nommer les violences que trop de sociétés musulmanes font peser sur les dissidents, les femmes, les apostats, les chrétiens, les libres penseurs. Mais le chrétien ne peut pas s’arrêter là. Il doit aussi montrer positivement le visage du Christ.
À celui que l’islam a blessé, il ne faut pas présenter une autre prison. Il faut présenter une porte ouverte. À celui qui a connu Dieu comme menace, il faut annoncer le Père. À celui qui a connu la religion comme contrainte, il faut montrer la grâce. À celui qui a connu le livre comme arme, il faut montrer le Verbe crucifié. À celui qui a connu la communauté comme surveillance, il faut montrer l’Église comme hôpital des pécheurs.
Boualem Sansal n’a pas à recevoir cette proposition. Mais les chrétiens auraient tort de ne pas la faire. Ils auraient tort de laisser l’islam définir le christianisme à leur place. Ils auraient tort de laisser croire que Jésus ne serait qu’un prophète musulman mal compris par les chrétiens, que la Trinité serait une absurdité grossière, que la Croix serait un scandale à effacer, que l’Évangile aurait été falsifié, que l’Église serait une parenthèse tardive et que le Coran viendrait enfin remettre de l’ordre dans la révélation. Pour un chrétien, c’est exactement l’inverse : l’islam ne complète pas le christianisme, il le contredit sur presque tout ce qui en fait le cœur.
Il ne faut pas se réjouir qu’un homme soit dégoûté de la religion. Il faut prendre au sérieux la blessure qui l’a conduit là. Si l’islam lui est apparu comme une chape, une clôture, une violence ajoutée à la violence, il faut lui dire que le christianisme véritable n’est pas cela. Il ne promet pas l’absence de souffrance, mais il révèle un Dieu qui entre dans la souffrance. Il ne supprime pas la Croix, il y monte. Il ne nie pas la liberté humaine, il la restaure. Il ne cherche pas des sujets tremblants, mais des enfants réconciliés.
Au-dessus d’Alger, dans la basilique Notre-Dame d’Afrique, une invocation demeure inscrite dans l’abside depuis les origines du sanctuaire : « Notre-Dame d’Afrique, priez pour nous et pour les musulmans. » Elle dit presque tout. Elle ne confond pas les religions. Elle ne renonce pas au Christ. Elle n’insulte personne. Elle prie. Elle confie les blessures, les malentendus, les conversions impossibles, les libertés entravées, les cœurs fermés, les écrivains emprisonnés, les musulmans en quête de vérité, les chrétiens trop timides, les peuples fatigués par l’histoire. Notre-Dame d’Afrique, priez pour nous et pour les musulmans.
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TontonJean
Tout est dit. Merci pour ce magnifique article. Prions…. Prions…. et travaillons……