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Tribune libre

Ceux qui attendent la casse et ceux qui attendent ces premiers

Ceux qui attendent la casse et ceux qui attendent ces premiers

Il y a des publications qui disent plus qu’elles ne croient dire. Libération publie, à propos de la finale de la Ligue des champions, un billet sur « ceux qui attendent plus les casseurs que le match ». La formule vise juste. Il existe en effet une droite de la jubilation catastrophiste, toujours prête à transformer le moindre désordre en preuve définitive que la France est morte, que tout est perdu, que le pays n’est plus qu’un décor de fin du monde.

Il existe une autre obsession, symétrique : celle qui consiste à ne plus regarder la casse elle-même, mais seulement l’usage politique que d’autres pourraient en faire. Le problème n’est plus que des vitrines soient brisées, que des familles soient inquiétées, que des policiers soient attaqués, que des habitants se demandent dans quelle ville ils vivent. Le problème devient : « Attention, cela va profiter à l’extrême droite. »

À partir de là, la politique ne regarde plus le réel. Elle surveille le commentaire du réel.

C’est une vieille maladie française, mais elle s’est aggravée. Devant un attentat, une émeute, un fait divers atroce, un drame national, certains ne pensent plus d’abord aux victimes, aux familles, au pays blessé, à la cité abîmée. Ils pensent au score électoral du camp adverse. Ils ne se demandent plus : « Que s’est-il passé ? Que devons-nous réparer ? Qui devons-nous protéger ? » Ils se demandent : « Qui va en profiter ? »

C’est peut-être cela, le signe le plus sûr que la pensée de camp a remplacé la pensée politique.

Charles Péguy distinguait la mystique et la politique. La mystique, chez lui, c’est l’élan premier, la fidélité vivante, la source morale. La politique, lorsqu’elle se dégrade, c’est l’appareil, la boutique, la tactique, le calcul, la petite mécanique des positions. Tout commence en mystique et finit en politique, écrivait-il en substance. Aujourd’hui, on pourrait dire : tout commence en drame humain et finit en commentaire électoral.

Or, pour un chrétien, la politique ne peut pas être seulement cela. Elle n’est pas d’abord une gestion de narratif, un exercice de communication, une guerre de camps, une surveillance angoissée de ce que dira l’adversaire. La politique est une forme de charité ordonnée. Elle a pour tâche de protéger les personnes, de transmettre un monde habitable, de servir le bien commun, de défendre les faibles, de garder les lieux, de permettre aux familles de vivre en paix.

Protéger n’est pas un gros mot. L’ordre n’est pas une lubie bourgeoise. La tranquillité publique n’est pas un fantasme réactionnaire. Une ville où l’on ne craint pas de sortir, où les vitrines ne sont pas fracassées, où les transports ne deviennent pas des zones d’angoisse, où la fête ne se termine pas en théâtre de violences, ce n’est pas une exigence policière abstraite. C’est une condition minimale de la vie commune.

Et transmettre suppose aussi cela. On ne transmet pas seulement des valeurs dans des discours. On transmet des rues, des places, des habitudes, des fêtes, des rites populaires, des soirs de match, des cafés ouverts, des familles dehors, une confiance élémentaire dans le monde. Quand tout événement collectif devient immédiatement une occasion de tension, de casse ou de peur, ce n’est pas seulement la sécurité qui est atteinte. C’est la possibilité même d’un peuple joyeux.

Il faut donc refuser deux mensonges à la fois. Le premier consiste à jouir du désordre parce qu’il confirme notre pessimisme. Le second consiste à nier le désordre parce que le reconnaître pourrait servir le camp d’en face. Les casseurs ne deviennent pas imaginaires parce que Libération se méfie de ceux qui les attendent. Mais l’inquiétude devant la casse ne devient pas automatiquement noble parce qu’elle arrange la droite.

La politique chrétienne devrait nous obliger à sortir de ce piège. Elle ne peut pas donner le bon Dieu sans confession à ceux qui n’ont rien à faire du pays réel, ni aux professionnels de la récupération, ni aux entrepreneurs du déni. Elle doit regarder les faits, mais les regarder chrétiennement : non pour se repaître de la peur, non pour humilier l’adversaire, non pour fabriquer du ressentiment, mais pour protéger ce qui doit l’être.

Un pays n’est pas une matière première électorale. Une ville n’est pas un plateau de télévision. Une fête populaire n’est pas seulement un événement à commenter selon qu’il sert ou non notre camp. C’est un morceau du monde commun.

Et si nous ne savons plus dire simplement qu’il est triste qu’une fête soit abîmée par la violence, sans immédiatement calculer qui va gagner trois points dans les sondages, alors ce n’est pas seulement notre sensibilité qui est malade. C’est notre intelligence politique.

La vraie question n’est donc pas de savoir qui attend les casseurs, ni qui attend ceux qui attendent les casseurs. La vraie question est plus simple, plus grave, plus chrétienne : qui protège encore les habitants ? Qui protège la ville ? Qui protège la joie commune ? Qui transmettra à nos enfants autre chose qu’un pays réduit à des réflexes de camp ?

La politique commence peut-être là : dans le refus de laisser le réel disparaître sous la propagande de ceux qui le nient comme sous la jubilation de ceux qui s’en servent.

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