L’Assemblée nationale a finalement approuvé le rapport et les recommandations du député Charles Alloncle sur l’audiovisuel public. Ce dernier déclarait dans le JDNews :
Nous avons mené près de 70 auditions, entendu plus de 230 personnes pendant plus de 200 heures et exploré en profondeur les trois grandes dimensions de notre enquête : la neutralité, les conflits d’intérêts et les dérives financières. Chacune aurait d’ailleurs pu, à elle seule, justifier une commission d’enquête. Au départ, nous devions surtout travailler sur la neutralité. Mais, très vite, nous avons compris que le cœur du problème était ailleurs : dans l’utilisation des 4 milliards d’euros d’argent public, sur fond de conflits d’intérêts, de favoritisme, d’externalisation massive et de dépenses somptuaires. Avant la décision d’Éric Ciotti et du groupe UDR, l’Assemblée nationale n’avait jamais mené une telle enquête sur l’audiovisuel public. Après six mois de travaux, ce n’était pas un luxe. […]
Il y a eu énormément de révélations : surfacturations de certaines sociétés de production, indemnités de départ très élevées, maintien du système des animateurs-producteurs malgré les alertes répétées de la Cour des comptes, cumuls problématiques, communication financière trompeuse de France Télévisions ou encore dépenses difficilement justifiables. Mais s’il fallait n’en retenir qu’une, ce serait l’ampleur des conflits d’intérêts entre certains dirigeants de l’audiovisuel public et des sociétés de production privées. Plusieurs cas ont été mis en lumière. Celui de Nathalie Darrigrand est particulièrement frappant : après avoir attribué des contrats importants à la société Together, elle rejoint cette même structure quelques mois après avoir bénéficié d’une indemnité de départ de près de 400 000 euros de France Télévisions, tandis que le volume de contrats avec le groupe public augmente fortement. D’autres situations poussent à s’interroger : les allers-retours de Takis Candilis entre Banijay et France Télévisions, ou encore Anne Holmes, directrice de la fiction, qui a reconnu partir en vacances chez un producteur travaillant avec le groupe tout en affirmant, comme procédure de déport, laisser à ses N-1 le soin d’instruire ces dossiers… Le cas de Bernard-Henri Lévy pose également question : président du conseil de surveillance d’Arte, il a vu la chaîne acquérir pour 750 000 euros de ses propres documentaires en près de dix ans. […]
France Télévisions incarne une bureaucratie lourde, marquée par des doublons, des zones grises et des avantages difficiles à justifier. Certaines situations interrogent directement l’usage de l’argent public. Le cas des deux directeurs des opérations spéciales est révélateur : malgré plus de deux heures d’audition, leurs périmètres respectifs sont restés flous. L’un d’eux, Arnaud Ngatcha, cumulait un poste au sein du groupe, rémunéré plus de 100 000 euros net, avec une fonction d’adjoint à la mairie de Paris. Plus troublant encore, une affirmation sous serment de Delphine Ernotte sur ses missions a été contredite par l’intéressé lui-même. Ces éléments, que nous avons documentés, posent une question simple : chaque euro d’argent public correspond-il réellement à des missions utiles et exercées ? À l’heure où la contrainte budgétaire s’accroît, il devient urgent de restaurer de l’efficacité dans la dépense publique […]
Nous avons documenté nombre d’entorses aux règles de pluralisme, y compris en période électorale, avec des déséquilibres marqués dans les temps de parole. Cela interroge d’autant plus que certaines directions assument publiquement une ligne éditoriale orientée, en rupture avec les obligations de neutralité du service public. Au-delà des chiffres, ces dérives tiennent aussi aux profils parfois très engagés de certains dirigeants ou cadres, y compris dans les instances censées garantir la régulation. Le cas de France TV Slash est tout aussi révélateur. Cette plateforme destinée aux jeunes a diffusé des contenus controversés sur la drogue, la pornographie transsexuelle, des thèses racialistes sur « le privilège blanc », un appel aux dons pour le comité Justice pour Adama Traoré… Delphine Ernotte a d’abord assumé ces choix, avant que les responsables ne reconnaissent certaines erreurs. Au fond, le sujet est celui du pilotage éditorial : comment garantir la neutralité et éviter que le service public ne devienne un outil d’expression militante ? […]
Ce qui m’a le plus marqué, c’est le nombre de témoignages reçus en off, souvent anonymes, via des messageries cryptées. Des professionnels qui travaillent au cœur de ces structures, témoins de dysfonctionnements, mais qui hésitent à les dénoncer. Cela révèle un climat préoccupant : une pression diffuse, une culture de l’omerta, un climat qui étouffe toute parole libre et indépendante. Donc, oui, il reste des zones d’ombre. Mais ce que nous avons mis au jour, en dépit des entraves répétées, qu’elles soient venues de France Télévisions, de la présidente de l’Assemblée, du président macroniste de la commission, lui-même administrateur de Radio France et LCP encore très récemment, actuel administrateur de France Médias Monde (France 24, RFI) pourtant objets de cette même commission d’enquête, est déjà suffisamment solide pour justifier des réformes profondes. Et j’en suis convaincu, ce travail n’est qu’un début.
