Partager cet article

Tribune libre

Edward Saïd relu par Rémi Brague : l’orientalisme au tribunal des faits

Edward Saïd relu par Rémi Brague : l’orientalisme au tribunal des faits

Depuis la parution de L’Orientalisme d’Edward Saïd, en 1978, le mot « orientaliste » a subi une singulière métamorphose. Il désignait un métier, celui de savants qui apprenaient des langues difficiles, éditaient des manuscrits, comparaient des textes et tentaient de comprendre des civilisations éloignées de la leur. Il est devenu, dans une partie du monde intellectuel, une accusation. Qualifier un auteur d’« orientaliste » ne sert plus toujours à situer son domaine de recherche. Cela permet parfois de le disqualifier avant même d’avoir examiné son travail.

Rémi Brague n’a pas consacré un livre entier à la réfutation d’Edward Saïd. Mais il l’a bien lu, il l’a explicitement critiqué, et le contraste entre les deux auteurs touche à une question décisive : devons-nous juger un savoir d’après les rapports de pouvoir dans lesquels il naît, ou d’après sa conformité aux textes et aux faits ?

Ce qu’Edward Saïd a réellement soutenu

Il serait injuste de réduire L’Orientalisme à un slogan. Saïd distingue plusieurs sens du mot. L’orientalisme est d’abord une discipline savante consacrée à l’Orient. Il est ensuite une manière de penser qui oppose un « Occident » et un « Orient » supposés posséder des essences différentes. Il est enfin, selon sa formule la plus célèbre, « un style occidental de domination, de restructuration et d’autorité sur l’Orient ».

Saïd a ainsi rappelé une vérité qu’il serait absurde de nier : un savoir peut servir un pouvoir. L’administration coloniale a classé des peuples, figé des identités, produit des stéréotypes et utilisé la connaissance des langues, des coutumes ou des structures sociales pour mieux gouverner. Aucun travail intellectuel ne tombe du ciel, parfaitement étranger aux intérêts et aux préjugés de son époque.

Rémi Brague lui-même ne nie pas ce point. Dans Sur l’islam, paru chez Gallimard en 2023, il reconnaît que la thèse de Saïd vaut en partie pour les administrateurs coloniaux. Son objection commence lorsqu’on applique indistinctement le même soupçon aux administrateurs, aux écrivains, aux voyageurs et aux savants. Signaler que le savoir peut être instrumentalisé est légitime. Faire de la domination l’essence du savoir occidental sur l’Orient est une tout autre proposition.

Brague a bien répondu à Saïd

Dans son article « Sur le “vrai” islam », publié en 2015 dans la revue Commentaire, Brague évoque directement le livre de Saïd et juge sa thèse « radicalement fausse ». La formule est brève, mais elle ne laisse aucun doute sur son appréciation.

L’article part d’une phrase du pape François dans Evangelii gaudium : « Le véritable islam et une adéquate interprétation du Coran s’opposent à toute violence. » Brague ne conteste ni l’intention pacificatrice du pape, qu’il juge excellente, ni la nécessité d’éviter les généralisations odieuses contre les musulmans. Il pose une question préalable : selon quel critère distingue-t-on le « véritable islam » de sa contrefaçon, et qui a autorité pour effectuer cette distinction ?

Cette manière de procéder résume toute sa méthode. Avant de distribuer les brevets de modération ou d’extrémisme, il faut savoir ce que désigne le mot « islam » : une attitude religieuse, une religion déterminée, une civilisation historique ou des populations concrètes. Avant d’affirmer qu’une interprétation est « vraie », il faut préciser si l’on parle de fidélité à une origine, d’orthodoxie, de réalité historique ou d’un idéal moral que l’on souhaite voir advenir.

C’est précisément dans ce développement que Brague rencontre la postérité de Saïd. L’accusation d’orientalisme permet trop souvent d’éviter l’examen des textes en contestant d’avance la légitimité de celui qui les étudie.

Un administrateur colonial n’est pas un philologue

La première objection de Brague est une objection de bon sens : il faut distinguer les fonctions. Un administrateur peut commander une étude afin de mieux contrôler une population. Un philologue peut consacrer sa vie à établir correctement un texte sans jamais administrer ni dominer personne. Les deux activités peuvent se croiser dans l’histoire, mais elles ne se confondent pas par nature.

Dans l’extrait officiel de Sur l’islam, Brague remarque que plusieurs savants occidentaux ont au contraire défendu les populations locales contre l’exploitation coloniale. Il cite aussi les orientalistes allemands, scandinaves ou hongrois, notamment Ignaz Goldziher, qui venaient de pays n’ayant pas conduit d’entreprise coloniale dans les terres islamiques qu’ils étudiaient. Leur existence n’innocente évidemment pas tous les orientalistes. Elle suffit cependant à montrer qu’une explication générale par l’impérialisme laisse échapper une part considérable de la réalité.

Il faut en outre rappeler ce que ces savants ont produit : des dictionnaires, des grammaires, des concordances, des catalogues de manuscrits et des éditions critiques des textes fondateurs de l’islam. Ces instruments peuvent être utilisés par un diplomate, un militaire, un croyant musulman ou un historien agnostique. Leur valeur dépend pourtant de leur exactitude, non de l’identité de celui qui les consulte. Une conjugaison arabe n’est pas vraie ou fausse selon le drapeau qui flotte au-dessus de l’université où elle a été décrite.

Cette distinction ne revient pas à proclamer l’innocence de toute science. Elle oblige simplement à juger les œuvres une par une. Il faut identifier les préjugés lorsqu’ils existent, corriger les erreurs, mettre au jour les intérêts politiques et écouter les voix qui furent écartées. Mais rien de tout cela ne dispense de vérifier une traduction, une date, un manuscrit ou un raisonnement.

L’Europe a d’abord appliqué la critique à son propre héritage

Brague ajoute un fait historique trop souvent oublié. Les méthodes philologiques et historico-critiques n’ont pas été inventées pour soumettre l’islam. Elles furent d’abord élaborées pour étudier les textes grecs et latins, puis la Bible elle-même. Bien avant l’âge colonial, Origène et saint Jérôme comparaient les versions, examinaient les langues et cherchaient à établir le texte le plus sûr.

L’Europe n’a donc pas commencé par disséquer les livres des autres tout en plaçant les siens à l’abri. Elle a tourné ses instruments critiques vers ce qu’elle avait de plus précieux. L’Église catholique elle-même enseigne, dans Dei Verbum, au paragraphe 12, que l’interprète doit tenir compte des genres littéraires, des circonstances historiques, ainsi que des manières de parler propres au temps et à la culture des auteurs sacrés.

La foi chrétienne ne demande donc pas de choisir entre la vénération d’un texte et le travail de l’intelligence. Elle n’interdit pas davantage d’appliquer aux traditions islamiques les règles ordinaires de la recherche historique. On peut discuter une hypothèse, contester une datation ou réfuter une reconstruction. On ne peut pas déclarer la méthode illégitime au seul motif que le chercheur n’appartient pas à la religion étudiée.

Une civilisation est-elle seule compétente pour parler d’elle-même ?

C’est ici que l’opposition entre Saïd et Brague devient philosophique. La pensée issue de Saïd tend souvent à commencer par la question : « Qui parle ? » Brague commence par demander : « De quoi parle-t-on exactement, et est-ce vrai ? »

L’expérience intérieure d’une religion ou d’une culture est évidemment précieuse. Un croyant sait de l’intérieur ce que signifie pour lui une prière, un rite ou une appartenance. Mais cette expérience ne lui confère pas une infaillibilité historique. Dans l’article de 2015, Brague écrit que « l’auto-interprétation n’est pas toujours une garantie d’objectivité, et encore moins de vérité ».

Les historiens lisent les mémoires d’un homme d’État, mais ils ne les prennent pas pour le jugement définitif sur son action. Un catholique peut se tromper sur l’histoire de l’Église. Un Français ne comprend pas nécessairement mieux la Révolution française qu’un Japonais ayant consacré trente ans à l’étude de ses archives. Un Européen peut comprendre Averroès, un Arabe saint Thomas d’Aquin, et ni l’un ni l’autre ne reçoit la vérité en héritage avec son état civil.

L’appartenance donne une expérience et parfois un accès privilégié à certaines sources. Elle ne donne pas la propriété de l’objet étudié. À l’inverse, la distance peut faire manquer des nuances, mais elle peut aussi faire apparaître ce que l’habitude ou la piété empêchent de voir. La seule réponse raisonnable consiste à confronter les interprétations, non à réserver chaque civilisation à ses membres comme un domaine interdit aux étrangers.

La « voie romaine » contre le face-à-face des blocs

La conception de l’Europe développée par Brague dans Europe, la voie romaine rend plus difficile encore l’opposition rigide entre un Occident sujet et un Orient réduit à l’état d’objet.

Pour Brague, l’Europe se caractérise par sa « secondarité culturelle ». Elle sait qu’elle ne constitue pas sa propre source. Rome reçoit de la Grèce une culture qu’elle juge supérieure à la sienne. Le christianisme reçoit les Écritures d’Israël. L’Europe médiévale lit, traduit et discute des œuvres grecques, juives et arabes. Son histoire est faite de transmissions, d’emprunts, de traductions et de renaissances.

Cela ne signifie pas que l’Europe aurait toujours reçu humblement ce qui venait d’ailleurs. Son histoire contient la conquête, le pillage et l’arrogance. Mais ceux-ci n’épuisent pas son rapport à l’altérité. On peut apprendre d’un autre sans vouloir le soumettre. On peut traduire un texte parce qu’on le tient pour supérieur à ce que l’on possède déjà. On peut même découvrir ce qui nous est propre par le détour de l’étranger.

La « voie romaine » n’est donc pas une auto-célébration de l’Occident. Elle lui rappelle au contraire qu’il est débiteur. Cette dette culturelle permanente s’accorde mal avec l’idée d’un savoir occidental essentiellement occupé à fabriquer un Orient inférieur pour assurer sa propre domination.

Ce qu’il faut conserver de Saïd, et ce qu’il faut refuser

Il serait tout aussi peu braguien de transformer Edward Saïd en épouvantail que d’en faire un oracle. Sa mise en garde demeure utile. Les savants ont des préjugés. Les institutions financent certaines recherches plutôt que d’autres. Les empires produisent les catégories dont ils ont besoin. Des représentations fausses peuvent préparer ou justifier la domination. Demander qui parle, dans quel contexte et avec quels intérêts est donc une question légitime.

Elle ne devient abusive que lorsqu’elle prétend rendre inutile la question de la vérité. Le contexte d’une affirmation peut expliquer pourquoi elle a été formulée ; il ne permet pas encore de savoir si elle est vraie ou fausse. Une découverte n’est pas réfutée par la biographie de son auteur. Une édition critique n’est pas invalidée par la nationalité de l’éditeur. Un argument ne devient pas colonial parce qu’il déplaît à ceux qu’il concerne.

Brague observe d’ailleurs que le mot « orientaliste » sert désormais souvent à délégitimer tout discours sur l’islam qui ne serait pas exclusivement laudatif, y compris lorsqu’il vient de musulmans. Le procédé est redoutablement efficace : au lieu de répondre au chercheur, on transforme son existence même en faute méthodologique.

Cette intimidation est particulièrement grave lorsqu’il s’agit d’appliquer au Coran, aux hadiths ou au récit traditionnel des origines de l’islam les méthodes ordinaires de l’histoire. Toute hypothèse n’est pas bonne. Toute critique occidentale n’est pas juste. Mais aucune tradition religieuse ne peut réclamer, au nom de l’anticolonialisme, une exemption générale du travail de la raison.

La leçon catholique de cette controverse

Pour un catholique, l’enjeu n’est pas de choisir entre l’hostilité envers les musulmans et la suspension de l’intelligence. La charité s’adresse aux personnes ; la recherche examine des affirmations, des textes et des faits. Respecter un musulman n’oblige pas à tenir le Coran pour incréé, Mahomet pour prophète ou le récit traditionnel des origines de l’islam pour historiquement certain. Inversement, contester ces croyances n’autorise ni le mépris ni la généralisation contre les personnes.

C’est pourquoi les distinctions de Brague sont si précieuses. Elles empêchent de confondre une religion, une civilisation, des régimes politiques et des millions d’êtres humains. Elles permettent en même temps de ne pas transformer le respect des personnes en privilège d’inexamen accordé à des idées.

On pourrait finalement résumer l’opposition ainsi. Saïd nous demande : qui parle, depuis quelle position de pouvoir ? Brague nous demande : de quoi parle-t-on, sur quels textes, à partir de quels faits, et est-ce vrai ? La première question peut éclairer la seconde. Elle n’a pas le droit de l’abolir.

Le contraire de la domination n’est pas l’ignorance. C’est une recherche libre, contradictoire et ouverte à tous. Et la charité chrétienne n’exige jamais que l’on sacrifie la vérité, car elle ne peut aimer réellement les personnes qu’en refusant de leur mentir.

Cet article est une tribune libre, non rédigée par la rédaction du Salon beige. Si vous souhaitez, vous aussi, publier une tribune libre, vous pouvez le faire en cliquant sur « Proposer un article » en haut de la page.

Partager cet article

Publier une réponse

Nous utilisons des cookies pour vous offrir la meilleure expérience en ligne. En acceptant, vous acceptez l'utilisation de cookies conformément à notre politique de confidentialité des cookies.

Paramètres de confidentialité sauvegardés !
Paramètres de confidentialité

Lorsque vous visitez un site Web, il peut stocker ou récupérer des informations sur votre navigateur, principalement sous la forme de cookies. Contrôlez vos services de cookies personnels ici.


Le Salon Beige a choisi de n'afficher uniquement de la publicité à des sites partenaires !

Refuser tous les services
Accepter tous les services