Discours du pape Léon XIV aux membres du Parti populaire européen au Parlement européen, samedi 25 avril :
[…] À l’instar de Benoît XVI il y a vingt ans, j’apprécie moi aussi « la reconnaissance par votre Groupe de l’héritage chrétien de l’Europe » [1]. Le projet européen, né des cendres de la Seconde Guerre mondiale, est certes issu de la nécessité pratique d’empêcher qu’un tel conflit ne se reproduise. Cependant, il est tout autant imprégné d’une vision idéale : le désir de promouvoir une coopération qui surmonterait des siècles de division et permettrait aux peuples du continent de redécouvrir l’héritage humain, culturel et religieux qu’ils partagent. Les Pères fondateurs, inspirés par leur foi personnelle, considéraient les principes chrétiens comme un élément commun et unificateur susceptible de contribuer à mettre fin à l’esprit de vengeance et de conflit qui avait conduit à la Seconde Guerre mondiale.
Le pape François a forgé une expression belle et simple qui résume cette idée : « l’unité est plus forte que le conflit » [2]. En effet, la recherche de l’unité a le courage d’aller au-delà des apparences du conflit et de reconnaître la dignité profonde de chacun [3]. Ainsi, il devient possible de créer quelque chose de nouveau et de constructif, tandis que le conflit met en lumière les différences, encourage la quête et l’affirmation du pouvoir, et conduit finalement à la destruction.
La tâche première de toute action politique est de proposer une vision idéale, car la politique exige une vision large de l’avenir, sans craindre de faire des choix difficiles, voire impopulaires, lorsque cela s’avère nécessaire pour le bien commun. En ce sens, la politique est la « forme la plus élevée de charité » [4], car elle peut se consacrer pleinement à la construction du bien commun.
Cependant, poursuivre un idéal ne signifie pas glorifier une idéologie. En effet, l’idéologie résulte toujours d’une distorsion de la réalité et d’une forme de violence qui lui est infligée. Toute idéologie pervertit les idées et soumet les individus à son propre agenda, étouffant leurs véritables aspirations, leur désir de liberté, de bonheur et de bien-être personnel et social. L’Europe moderne elle-même est née de la prise de conscience de l’échec des projets idéologiques qui l’avaient détruite et divisée.
Comme l’a noté De Gasperi, poursuivre un idéal signifie placer la personne humaine au centre, « avec son esprit de fraternité évangélique, avec son respect pour la loi héritée de l’Antiquité, avec son appréciation de la beauté raffinée au fil des siècles et avec son engagement envers la vérité et la justice, aiguisé par des millénaires d’expérience ». [5]
C’est dans ce cadre que la politique peut encore se pratiquer aujourd’hui, et c’est là que l’activité politique doit être réintégrée. Votre parti s’appelle le Parti populaire européen. Le peuple est au cœur de votre engagement, et vous ne pouvez l’écarter. Il n’est pas un simple récepteur passif de propositions et de décisions politiques ; il est avant tout appelé à être un acteur à part entière, à partager la responsabilité de chaque action politique. Être présent auprès du peuple et l’associer au processus politique est le meilleur remède au populisme, qui ne recherche que l’approbation facile, et à l’élitisme, qui tend à agir sans consensus. Ces deux tendances sont très répandues dans le paysage politique actuel. Une politique authentiquement « populaire » exige du temps, des projets partagés et un amour de la vérité.
L’un des principaux problèmes de la politique ces dernières années a été le déclin constant de l’harmonie, de la coopération et de l’engagement mutuel entre le peuple et ses représentants. Il est nécessaire de recréer un véritable sentiment d’appartenance au peuple, impliquant un contact direct entre les citoyens et leurs représentants, afin de répondre efficacement à leurs problèmes concrets, dans une perspective idéale. On pourrait dire, métaphoriquement, qu’à l’ère du « triomphe numérique », une action politique véritablement orientée vers le bien commun requiert un retour à l’« analogique ».
C’est peut-être là le véritable remède à une politique souvent bruyante, faite de slogans et incapable de répondre aux besoins réels des citoyens. De plus, pour surmonter une certaine désaffection envers la politique, il est nécessaire de reconquérir le cœur des citoyens en allant à leur rencontre et en recréant un réseau de liens dans leurs quartiers, afin que chacun se sente partie intégrante d’une communauté et participe à son avenir.
Qu’est-ce que cela signifie concrètement pour ceux qui fondent leurs actions sur des valeurs démocrates-chrétiennes ? Avant tout, cela signifie redécouvrir et embrasser l’héritage chrétien dont on est issu, tout en maintenant la distinction nécessaire entre le témoignage religieux prophétique – réservé à la communauté ecclésiale – et le témoignage chrétien exprimé par des choix politiques concrets. [6] Être chrétien en politique ne signifie pas afficher ouvertement sa foi ; cela signifie plutôt laisser l’Évangile guider les décisions à prendre, même celles qui ne suscitent pas facilement l’adhésion. Cela signifie œuvrer à préserver le lien entre le droit naturel et le droit positif, et entre les racines chrétiennes et l’action politique.
Être chrétien et s’engager en politique exige une vision réaliste, ancrée dans les préoccupations concrètes des individus. Cette vision doit viser avant tout à promouvoir des conditions de travail dignes, propices à l’ingéniosité et à la créativité, face à un marché du travail de plus en plus déshumanisant et insatisfaisant. Elle doit permettre de surmonter la peur de fonder une famille, d’avoir des enfants, une peur particulièrement répandue en Europe. Elle doit également s’attaquer aux causes profondes des migrations, en prenant soin de ceux qui souffrent, tout en tenant compte des capacités réelles d’accueil et d’intégration des migrants. Elle implique aussi d’aborder, sans idéologie, les grands défis de notre époque, tels que la protection de la création et l’intelligence artificielle. Cette dernière recèle de formidables opportunités, mais aussi de nombreux dangers.
Être chrétien et s’engager en politique, c’est aussi investir dans la liberté – non pas une liberté banalisée réduite à de simples préférences personnelles, mais une liberté enracinée dans la vérité, qui garantit la liberté religieuse, la liberté de pensée et la liberté de conscience en tout lieu et en toute circonstance. Parallèlement, il faut éviter de favoriser un « court-circuit » des droits de l’homme [7] , car cela conduit inévitablement à la force et à l’oppression. […]
