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Culture de mort : Euthanasie

Homo festivus : la logique d’une France orwellienne qui fête une mort administrée par une substance qualifiée de « mort naturelle »

Homo festivus : la logique d’une France orwellienne qui fête une mort administrée par une substance qualifiée de « mort naturelle »

Tribune parue dans le JDD :

En 2026, les institutions françaises s’apprêtaient à célébrer à coups de champagne et petits fours la très probable future loi sur l’administration de la mort. Pour fêter cet événement que le gouvernement et le Cese doivent trouver joyeux, ils ont aussi pensé à inviter des citoyens aux frais du contribuable, finançant hôtel, transport et cocktail. Si ce cocktail n’avait pas été rendu public, ils auraient peut-être même pu, en fin de soirée, danser sur des musiques endiablées.

Que des personnes attachées à la valeur suprême de la vie et à un juste accompagnement des personnes souffrantes dans ce chemin si difficile de la maladie puissent être heurtées par un tel esprit festif autour de la mort ne les a sans doute même pas effleurés.

Telle est la France de 2026. Celle où célébrer la mort devient joyeux. L’homo festivus que Philippe Muray avait prédit juste avant Michel Houellebecq rayonne dans sa triste lumière. C’est aussi une France orwellienne où le mensonge s’érige en vérité normative : la mort administrée par une substance devient « mort naturelle » dans la loi ; l’euthanasie est rebaptisée « aide à mourir dans la dignité », et l’ensemble est présenté comme une « loi de fraternité ».

Ces festivités annoncées pour célébrer l’une des lois les plus radicales du monde en matière de mort assistée nous tendent ainsi un miroir. Le visage qui s’y lit est celui d’une société qui a renoncé à ses fondements civilisationnels et a oublié que la dignité de la personne humaine est précisément celle qui demeure tant que la vie n’a pas rendu son dernier souffle. Notion certes controversée, la dignité est pourtant, philosophiquement comme juridiquement, celle qui est attachée de façon indissoluble à l’être humain, indépendamment de ses capacités physiques, intellectuelles, de son « utilité », de sa condition sociale, ou de tout autre critère. L’égale dignité signifie que chaque être humain est digne d’appartenir à la communauté humaine – et d’y demeurer –, quels que soient ses caractéristiques et son état de vie.

Lui administrer la mort au motif que sa douleur lui est insupportable – fût-ce provisoirement – ne vient pas restaurer sa dignité : cela la suppose déjà perdue. Or, la dignité n’est pas atteinte par la souffrance que la vie inflige ; elle l’est par l’abandon que la société choisit – lorsqu’elle réduit la personne à l’état d’objet, l’instrumentalise, ou la prive des soins qui lui sont dus.

C’est ce principe supérieur au cœur de notre civilisation qui a conduit le Conseil d’État à considérer dans son célèbre arrêt Morsang-sur-Orge que le lancer de nain lui était contraire et pouvait dès lors être interdit, nonobstant l’accord dudit « nain ». Car cette dignité n’appartient pas à l’individu : elle est un attribut de l’humanité tout entière, dont nul ne saurait disposer.

L’expression « aide à mourir dans la dignité » est ainsi un contresens. On vit jusqu’au dernier souffle, habité de notre dignité. Même dans la souffrance, même dans la solitude, même dans une prison, une personne garde sa dignité d’homme. Au sens strict, donner la mort ne peut donc être regardé comme permettre à une personne de mourir dans la dignité : c’est lui permettre d’abréger sa vie et d’en finir avec l’inconfort parfois extrême de la douleur. Nul n’ignore ce que la fin de vie peut imposer. Et chacun sait, sans qu’il soit nécessaire de rompre notre assise anthropologique par un large droit à mourir et droit de tuer, que des médecins trouvent déjà dans la discrétion et l’humanité une issue apaisée – sans ouvrir, avec si peu de garde-fous, un droit à mourir et un droit de « tuer ».

L’accompagnement d’une personne jusqu’au terme de sa vie – soins palliatifs de qualité, liens sociaux soutenus, thérapies – est le seul chemin qui respecte sa dignité et son droit à la santé. Nul ne devrait se réjouir qu’une courte majorité de parlementaires règle bientôt le scandale de l’accès défaillant aux soins palliatifs – moins d’un Français sur deux qui en aurait besoin, selon la Cour des comptes – par un accès aussi large à l’administration de la mort.

Dans ses Tusculanes, Cicéron rappelle que ce n’est pas la souffrance qui définit la condition de l’homme, mais la vertu avec laquelle il la traverse. Ironie de l’histoire : le Lorem ipsum de ce même Cicéron, écrit depuis cinq siècles par tous les typographes sans que personne le lise, est le passage où, pour mieux la rejeter, il décrit une société qui fuit la douleur et ne vit que pour le plaisir.

À quoi mène alors cette douleur consentie ? À accepter jusqu’au bout sa condition humaine. Sa vie. À laisser un sourire et une main tendue d’un proche s’exprimer. À permettre à l’avenir d’offrir autre chose que la douleur et, peut-être, l’apaisement de celle-ci. Et pour tous les croyants, à préparer son âme immortelle à ce grand passage.

C’est aussi cela que ce texte empêche : en offrant la mort à qui est atteint d’une maladie jugée incurable à un moment donné, alors que la personne malade peut ne disposer que de deux jours pour se rétracter de sa demande après l’annonce de sa mort prochaine, et que son pronostic vital n’a pas à être engagé à court ou moyen terme pour justifier celle-ci.

En refusant en amont toute vérification des pressions subies pour solliciter la substance létale, toute collégialité réelle pour décider d’administrer la mort et jusqu’à l’examen obligatoire du malade par un médecin spécialiste, ce texte ne peut susciter l’esprit de fête que chez des personnes ayant perdu tout sens de l’humanité, de l’éthique et du sacré.

Signataires

Carine Chaix, avocate au barreau de Paris, présidente de l’association La France en partage ; François-Xavier Bellamy, professeur de philosophie, député au Parlement européen ; Marie-Thérèse Avon-Soletti, maître de conférences honoraire d’histoire du droit ; Pierre-Hugues Barré, docteur en droit, rédacteur en chef de la Revue de philosophie du droit ; Tanguy Barthouil, avocat au barreau d’Avignon ; Nicolas Bauer, docteur en droit, chercheur associé au Centre européen pour le droit et la justice (ECLJ) ; Henri de Beauregard, avocat au barreau de Paris ; Grégoire Belmont, avocat au barreau de Paris ; Françoise Besson, avocat honoraire ; Francesco Biuso, docteur en philosophie et chargé de cours en histoire du droit ; Camille Bisbarre, avocate au barreau de Paris ; Solenne Brugère, avocate au barreau de Paris ; Louis Cailliez, avocat au barreau de Paris ; Mathilde Haas, avocate au barreau de Paris ; Benoît de Lapasse, avocat au barreau de Paris ; Didier Lemaire, professeur de philosophie, essayiste ; Bérénice Levet, docteur en philosophie, essayiste ; Gaëlle Lionel-Marie, avocate au barreau de Paris ; Alexandre Laure, avocat au barreau de Paris ; Valentin Le Dily, avocat au barreau de Rennes ; Delphine Loiseau, avocate au barreau de Paris ; Philippe Marion, avocat à la Cour d’appel ; Grégor Puppinck, juriste, essayiste, directeur du think tank ECLJ ; Guillaume Sergent, avocat au barreau de Paris ; Thibaud Troublaïewitch, avocat au barreau de Paris ; Monette Vacquin, psychanalyste, écrivain, membre du Conseil scientifique du département d’éthique biomédicale du Collège des Bernardins ; Balthasar van Roosendaal, avocat au barreau de Paris ; Dr Catherine Vierling, médecin, fonctionnaire européen ; Philippe Stoffel-Munck, professeur agrégé de droit privé.

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