Article de François Vanesson :
Plaidoirie en défense de m. Kévin B., pyrothérapeute atmosphérique, nébulosophe diplômé et ombragiste agréé
Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs les jurés
Mon client n’est pas un incendiaire.
Mon client est un fournisseur d’ombre en zone de carence.
Je vous demande de méditer cette distinction avec le sérieux qu’elle mérite, c’est-à-dire aucun, ce qui la met exactement au niveau du sérieux avec lequel 295 députés s’apprêtent, après-demain, à voter qu’un mort tué est un mort naturel.
Mais n’allons pas trop vite. Ne brûlons pas les étapes.
Les faits d’abord.
Dans la nuit du 5 au 6 juillet 2026, alors que cinquante-quatre départements français agonisaient en alerte incendie et que la France entière ressemblait à une crème brûlée oubliée au chalumeau, mon client a procédé à treize allumages successifs dans la plaine viticole entre Béziers et Pézenas.
Treize.
Comme les treize desserts provençaux, sauf qu’au lieu du nougat c’était de la garrigue, et qu’au lieu de Noël c’était l’Apocalypse.
Le parquet y voit de la pyromanie. La défense y voit de la nébuloculture.
Car le raisonnement de Kévin est d’une rigueur aristotélicienne que Bachelard lui-même, dans sa Psychanalyse du feu, n’aurait pas reniée.
Prémisse majeure : il fait trop chaud parce qu’il y a trop de soleil.
Prémisse mineure : les nuages font de l’ombre.
Conclusion : il faut fabriquer des nuages.
Et qu’est-ce qui fabrique des nuages ?
La fumée
Et qu’est-ce qui fabrique de la fumée ?
Du feu.
Kévin n’a pas incendié le Languedoc : il a ensemencé l’atmosphère.
Il n’a pas détruit treize hectares de vignobles : il a inauguré treize stations d’ombrage biomassique à combustion lente.
C’est du circuit court atmosphérique. Du parasol artisanal et vertical en open source.
Kévin est tout feu tout flamme pour le bien public. Il a le feu sacré. Il pète le feu. Il fait feu de tout bois, littéralement, et c’est tout le problème, mais c’est aussi toute sa grandeur.
On l’accuse d’avoir ravagé 250 hectares ?
Je rétorque qu’il a ombragé 250 hectares.
Tout dépend du point de vue.
Quand on regarde un verre à moitié vide, on est pessimiste.
Quand on regarde une forêt à moitié calcinée, on est procureur.
Kévin, lui, regarde le ciel : il le voit enfin couvert.
Mission accomplie. Le soleil ne passe plus. Certes, la forêt non plus, mais on ne fait pas d’ombre-lette sans casser des chênes.
Vous invoquerez Prométhée, qui vola le feu aux dieux et fut enchaîné pour l’éternité. Mais Prométhée donna le feu aux hommes pour les éclairer. Kévin, plus modeste, le donne à la garrigue pour les ombrager. L’un fut cloué au Caucase ; l’autre risque quinze ans à Béziers. L’histoire bégaie, mais elle tousse davantage.
Vous citerez Néron, qui contemplait Rome en flammes en jouant de la lyre. Mais Néron brûlait par esthétique. Kévin brûle par prophylaxie thermique. Néron était un artiste ; Kévin est un urgentiste atmosphérique.
On ne confond pas un incendiaire mélomane et un pompier de l’ombre qui a pris le problème par le mauvais bout de l’allumette.
Vous me direz : « Maître, un pompier de vingt-deux ans est mort en Savoie. Baptiste Gerfaud-Valentin, caporal volontaire d’Albertville, écrasé par un bloc rocheux en combattant les flammes au Planay. »
Et vous aurez raison de le dire. Et je m’inclinerai. Car cette mort-là, nul ne la qualifiera de « naturelle ».
Personne n’inscrira au certificat de décès que ce garçon de vingt-deux ans est mort « des suites de sa condition humaine ».
Sa mort sera dite ce qu’elle est : violente, injuste, héroïque.
Et c’est là, Monsieur le Président, que la plaidoirie prend feu.
Si j’ose dire.
Car voici l’incandescent paradoxe. Le 15 juillet, dans quarante-huit heures, cette même Assemblée nationale qui débloque des Canadair pour éteindre les flammes votera une loi disposant qu’une mort provoquée par injection d’une substance létale constitue une « mort naturelle, des suites de l’affection ».
L’administration délibérée d’un poison deviendra la conséquence naturelle d’une maladie. Comme si l’on inscrivait sur le certificat de décès d’un chêne-liège calciné au lance-flammes :
« mort de sécheresse, cause climatique ».
L’Assemblée nationale invente l’auto-da-fé sémantique.
On appelle cela « aide à mourir » comme on pourrait appeler mes incendies « aide à rafraîchir ».
On parle de « libre choix » comme Kévin parlerait de « combustion consentie ».
On invoque la « dignité » comme un pyromane invoquerait la « dignité thermique ».
Mêmes mots, même fumée, même escamotage.
Et quel choix, au demeurant ?
On propose au malade deux portes : souffrir ou mourir. Mais la troisième porte, celle qui dit « soulager », on l’a murée. On l’a condamnée, si l’on ose ce verbe. Vingt et un départements sans unité de soins palliatifs. La moitié des patients éligibles qui n’y accèdent jamais. La loi Claeys-Leonetti, qui permet déjà la sédation profonde et continue, inappliquée faute de moyens. La quasi-totalité des souffrances physiques réfractaires pourrait être apaisée. On le sait. On le documente. On détourne le regard. Puis on offre la mort comme on offre un ventilateur à un homme dont on a muré les fenêtres, en lui expliquant qu’il a la liberté de choisir entre étouffer et se jeter dans le vide.
Kévin, lui, a au moins tenté de fournir l’ombre. Il n’a pas proposé aux gens de crever de chaud ou de brûler vifs en appelant cela « parcours de rafraîchissement personnalisé ».
Il a mis le feu, certes. Mais il n’a pas prétendu que les arbres étaient morts de mort naturelle.
Monsieur le Président, je résume. Si tuer est soigner, alors brûler est rafraîchir. Si empoisonner est un geste fraternel, alors incendier est un geste ombratif. Si 295 députés peuvent voter que la mort administrée est naturelle, alors Kévin peut affirmer que la combustion volontaire est météorologique.
Je ne demande pas l’acquittement. Je demande que mon client soit nommé directeur de Météo-France. Ou, à défaut, chevalier de l’Ordre du Mérite agricole, section « jachères accélérées ».
Subsidiairement, s’il plaît au tribunal de le condamner, je demande que le jugement soit qualifié de « rafraîchissement judiciaire naturel ».
L’audience est levée. Ouvrez les fenêtres.
Il fait encore chaud.
