Illustration: par « L’Arbre foudroyé » d’André Giroux (1801-1879) musée des Beaux-Arts de Lyon
I. Devant le tableau
Devant l’arbre foudroyé, je me suis arrêté. Je ne voulais pas. Je voulais traverser la salle, sortir, rentrer chez moi. Mais je suis resté.
Le tableau d’André Giroux, au musée des Beaux-Arts de Lyon : un chêne frappé par la foudre. Le tronc fendu, le bois à vif, une branche arrachée pend comme un bras disloqué. On dirait un homme décapité, tenu debout par on ne sait quelle obstination.
Il ne devrait plus être qu’un vestige. Pourtant, il tient. Les autres passaient, prenaient des photos, s’en allaient. Moi, je ne pouvais pas partir. Pas parce que j’étais ému. Parce que cet arbre me ressemblait.
II. La chambre
Chez moi, la chambre est le lieu que je fuis le plus. Le soir, j’y entre à reculons. Je scrolle sur mon téléphone, je cherche des nouvelles, des vidéos, n’importe quoi qui m’empêche d’entendre.
Parce que quand tout s’éteint, le silence s’installe. Pas un silence paisible. Un silence épais, qui pèse sur la poitrine. Un silence qui dit : personne n’écoute. Je connais ce silence. Je le connais trop.
Dans cette chambre, ce qui m’attend, ce n’est pas le repos. C’est un trou. Une béance. Un endroit où tout ce que j’essaie d’y jeter — pensées, prières, souvenirs — disparaît sans laisser de trace. Parfois je me réveille au milieu de la nuit. Je ne sais pas pourquoi. Je ne prie pas. Je ne pense pas. Je ne cherche rien. Je suis là.
III. Les racines
L’arbre de Giroux ne lutte pas. Il ne fuit pas. Il est planté dans sa terre, livré aux saisons, sans chercher à être ailleurs.
Moi aussi, j’ai des racines. Mais elles plongent dans une terre aride. Un sol qui ne donne plus rien. Une mémoire qui ne porte plus. Parfois, je les sens comme des chaînes.
Il faut se méfier des métaphores consolantes. Toute immobilité n’est pas fidélité. Il arrive que l’on reste parce que l’on n’a plus la force de partir.
IV. La blessure
Nous rêvons d’une vie sans rupture. Mais certaines blessures ne se réparent pas. Elles peuvent seulement être traversées. Le bois de Giroux ne retrouvera jamais son aspect d’avant. La branche arrachée demeurera une absence. Et pourtant, l’arbre est là.
J’ai lu une parole de saint Silouane : « Tiens ton esprit en enfer et ne désespère pas. » Je tiens mon esprit en enfer. Et je désespère.
Je pense à Gethsémani. Un homme, avant moi, a demandé que la coupe s’éloigne. Elle ne s’est pas éloignée. Il n’a reçu aucune réponse — seulement la force de rester. Je ne veux pas faire de ma fatigue une vertu. Je ne veux pas transformer mon impuissance en sagesse. Je demeure parce que je ne sais pas faire autrement. Voilà la vérité.
V. Au chevet
Un ami est mort cet hiver. Je suis allé à l’hôpital. Il était dans une chambre blanchie, les draps remontés jusqu’au menton. Sa main était chaude et molle. Il ne parlait plus. Il respirait par à-coups, comme un moteur qui s’arrête.
Je suis resté assis sur la chaise en plastique. Une heure. Peut-être deux. Je ne sais pas. Les infirmières entraient et sortaient. Les machines bipaient. Moi, je tenais sa main. Je ne pouvais rien faire. Rien du tout. Pas de parole qui guérit, pas de geste qui sauve. Juste cette main dans la mienne.
Il est mort vers quatre heures du matin. Je dormais presque. Je me suis réveillé parce que le bip continu s’était arrêté. Je suis resté encore un moment. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être parce que partir m’aurait semblé une trahison. Peut-être parce que je n’avais nulle part où aller. Ce geste — être là, main dans la main, dans le silence — peut-être était-ce le seul qui comptait vraiment.
VI. Le dénuement
Je ne sais plus agir. Je sais seulement survivre. Ne me dites pas que je peux agir depuis un foyer intérieur intact. Je ne le peux pas. Mon centre est une pièce où personne n’a laissé de lumière allumée.
Je ne peux agir qu’à partir de mon dénuement. Alors j’avance depuis ce rien, sans illusion, sans savoir si cela sert à quelque chose. J’accomplis le geste qui reste possible. Et j’essaie de ne pas ajouter de ténèbres à celles qui sont déjà là.
VII. La nuit
Cette nuit-là, je n’ai pas dormi. Je suis resté assis dans le noir, le dos contre le mur, les genoux remontés contre ma poitrine. Les volets étaient fermés, mais une lueur de réverbère filtrait par un interstice, traçant une ligne fine sur le parquet.
Je regardais cette ligne. Je ne priais pas. Je n’articulais aucun mot. Je pensais à l’arbre, à l’ami mort, à la main que j’avais tenue.
Et puis, sans raison, sans signe, sans voix, quelque chose a changé. Pas une lumière. Pas une consolation. Rien que le silence, mais un silence qui n’était plus vide. Comme si le mur, contre mon dos, avait une épaisseur que je n’avais jamais sentie. Comme si la nuit elle-même m’habitait, et que ce n’était plus une absence.
J’ai ouvert la bouche. J’ai dit, tout bas, sans y croire vraiment : « Je ne sais pas si tu es là. Mais je suis là. » Ce n’était pas une prière. Ce n’était pas une réponse. C’était juste une respiration. Je suis resté jusqu’à ce que la ligne de lumière s’élargisse et que le jour commence à blanchir les murs.
VIII. Ce qui demeure
À la fin de l’été, j’ai compris que je ne fuirais pas. Pas par héroïsme. Par épuisement. Et peut-être aussi parce que, dans cet épuisement même, quelque chose s’était noué.
Devant l’arbre foudroyé, je n’ai pas découvert une recette de sérénité. J’ai rencontré une présence. Muette. Blessée. Debout. Qui ne demande rien. Qui n’explique rien. Qui est simplement là.
Je ne sais pas si cela s’appelle la foi. Je ne sais pas si cela s’appelle l’amour. Je sais seulement que je suis resté. Devant l’arbre. Devant mon ami. Devant cette nuit où j’ai dit : je suis là.
Quand la prière n’était plus qu’une pierre dans ma bouche, je suis resté. Et peut-être qu’alors quelque chose m’a rejoint. Pas une réponse. Pas une lumière. Juste ceci : le Christ lui-même, sur la croix, a crié les mots du désespoir — « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Il n’a pas été épargné de la nuit. Il l’a traversée jusqu’au bout, et il en est sorti vivant.
Je n’ai pas besoin de comprendre pour demeurer fidèle. Je ne sais pas si c’est une vertu. C’est juste une respiration. Qui continue.
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