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Tribune libre

Le jour où la Sainte Madeleine de Crespi m’a retenu

Le jour où la Sainte Madeleine de Crespi m’a retenu

Illustration: Sainte Madeleine — Giuseppe Maria Crespi (1665-1747)
Musée des Beaux-Arts de Lyon. (photo: Sergyl Lafont)
C’est devant cette toile de Crespi, au Musée des Beaux-Arts de Lyon, que l’écho d’une voix a suspendu mon regard.

Je n’étais pas venu chercher ce visage.

Au Musée des Beaux-Arts de Lyon, je traversais les salles sans attente, comme on traverse une journée où rien ne doit arriver. On marche parmi les autres avec cette sensation familière que nos paroles se perdent, que personne ne nous écoute tout à fait. Mes pas résonnaient sur le parquet. Les œuvres glissaient sans accrocher mon regard. Puis, devant moi, quelque chose a cessé de bouger.

Devant la Sainte Madeleine de Giuseppe Maria Crespi, je ne me suis pas arrêté. C’est plutôt comme si le mouvement s’était retiré de moi. Mes pieds étaient encore là, mais je ne savais plus avancer.

Une femme penchée dans une ombre chaude. Son visage incliné, comme retenu par une pensée plus lourde que son corps. La lumière ne l’éclairait presque pas ; elle l’effleurait. Contre elle, un crucifix. Ses doigts ne semblaient pas le tenir, mais s’y retenir. Ses yeux étaient rouges — non d’une larme, mais d’une longue traversée.

Je ne pensais plus. Je restais là. Le silence avait pris toute la place. Ce visage m’était familier. Non pas reconnu : déjà là.

Le temps s’est défait. Je ne sais combien de minutes ont passé. Seulement qu’il y eut du silence. Beaucoup. Au musée, les heures ne s’écoulent pas. Elles s’épaississent.

Mon regard est descendu plus profondément dans la toile. Dans la pénombre, un crâne. Posé là, comme une présence muette. Et j’ai vu, sans le chercher, le triangle : le crâne, la croix, son visage. La mort, l’attente et ce bois qui les sépare autant qu’il les relie.

Puis une pensée est venue, sans forme, comme portée par l’air même de la salle. Et si, au matin de la Résurrection, elle ne l’avait pas reconnu avec les yeux ?

Il a fallu un mot. Un seul : « Marie. » Pas un visage rendu à la vue, mais une voix rendue à son nom. Elle l’avait vu, croyant voir le jardinier. C’est lorsqu’elle l’a entendu prononcer son nom qu’un second retournement a tout changé.

Je me suis souvenu, alors, d’une voix au téléphone : celle d’un ami cher, dans les derniers mois, quand la maladie avait changé son visage mais pas la manière dont il disait mon prénom. Comme s’il le déposait devant moi, pour que je le prenne. On oublie parfois un visage que l’on a contemplé durant des années. On n’oublie presque jamais la manière dont quelqu’un que l’on aime prononce notre nom.

Devant ce visage, je me suis senti pauvre. Non pas de ce qui me manquait, mais de ce que j’avais laissé, sans le savoir, s’endormir en moi.

Je me suis détourné. Pas brusquement. Comme on quitte une présence réelle. Dans le hall, la lumière s’est faite plus froide. Les voix redevenaient le bruit ordinaire du monde. Au-dehors, la ville était là, intacte, avec son agitation et ses urgences. Et pourtant, en moi, quelque chose ne coïncidait plus tout à fait avec le décor.

Je n’étais pas venu chercher ce visage. Je sais seulement qu’il m’avait trouvé.

Depuis ce jour, je suis retourné la voir. Et je suis revenu. Et je reviens encore. Peu à peu, elle est devenue une présence familière. Quand je vais mal, je la regarde. Quand je pense à ma mort, je la regarde. Quand je rencontre des êtres qui souffrent, je la regarde.

Le crâne, à côté d’elle, n’est plus une menace. Il est devenu un compagnon silencieux.

Je ne lui dis rien. Elle ne me dit rien. Nous échangeons un regard. Cela dure depuis des années. Cela suffit.

Lyon, 2026.

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