Les expériences de mort imminente fascinent notre époque. Elles fascinent d’autant plus qu’elles semblent répondre, de manière immédiate, à ce que la modernité a rendu incertain : la mort est-elle un mur ou un passage ? Sommes-nous seulement notre corps biologique ? Notre vie a-t-elle un sens ? Serons-nous jugés ? Reverrons-nous ceux que nous avons aimés ?
Parmi les témoignages français les plus connus, celui de Nicole Dron occupe une place particulière. En 1968, trois semaines après la naissance de son second enfant, elle subit une très grave hémorragie au cours d’une opération ; son cœur s’arrête, dit-elle, pendant environ quarante-cinq secondes avec électrocardiogramme plat. Elle raconte alors une expérience de sortie du corps, de ténèbres, puis de lumière, qui a bouleversé toute sa vie.
Il faut d’abord le dire simplement : un témoignage privé, aussi impressionnant soit-il, n’est pas un Évangile supplémentaire. L’Église rappelle que les révélations privées, même lorsqu’elles peuvent aider à vivre la foi, n’appartiennent pas au dépôt de la foi et ne peuvent ni dépasser ni corriger la Révélation définitive du Christ. Une expérience de mort imminente doit donc être accueillie avec respect, mais aussi avec discernement. Elle peut toucher, consoler, interroger, réveiller une âme. Elle ne peut pas devenir une doctrine parallèle.
Cela étant posé, il serait tout aussi injuste de balayer le témoignage de Nicole Dron au motif qu’il contient des mots parfois imprécis, parfois marqués par la sensibilité spirituelle de son époque. Son récit n’est pas étranger au christianisme. Il en porte même, très souvent, l’empreinte profonde.
Nicole Dron raconte avoir été élevée dans un environnement familial catholique, avec ce qu’elle appelle une « foi du charbonnier ». Elle dit que son expérience a transformé cette foi première en une certitude intérieure. Voilà un point capital : ce qu’elle vit n’est pas reçu dans un désert religieux. C’est une conscience formée, même simplement, par le catholicisme, qui traverse cette épreuve. Dans un autre récit, elle rapporte même qu’au cœur de l’abîme de ténèbres lui revient une phrase apprise toute petite au catéchisme, à propos de la vie jusqu’à la résurrection finale.
Ce détail est bouleversant. Au moment où tout vacille, ce n’est pas d’abord une technique spirituelle orientale, une théorie ésotérique ou une doctrine de développement personnel qui remonte à la surface : c’est un reste de catéchisme. Une braise catholique sous la cendre.
Le motif central de son récit est tout aussi parlant : elle passe d’un « abîme de ténèbres » à une lumière merveilleuse, vivante, pleine de joie et d’amour. Comment un chrétien pourrait-il entendre cela sans penser au Christ disant : « Je suis la lumière du monde » ? Bien sûr, il ne s’agit pas d’annexer brutalement son expérience ni de prétendre savoir exactement ce qu’elle a vu. Mais le vocabulaire de la lumière, dans la foi chrétienne, n’est pas décoratif. Il est christologique. Le Credo lui-même confesse le Fils comme « lumière, née de la lumière ».
Il en va de même lorsqu’elle rapporte qu’il lui fut dit que Dieu est « la Force, le Mouvement et la Vie ». Certains y verront spontanément une formule New Age. C’est possible si l’on comprend Dieu comme une énergie vague, anonyme, impersonnelle. Mais la formule, prise en elle-même, est étonnamment proche de saint Paul à l’Aréopage : « En lui nous avons la vie, le mouvement et l’être. » Le Catéchisme reprend cette intuition en enseignant que Dieu, tout en étant infiniment plus grand que ses œuvres, est présent au plus intime de ses créatures, les maintenant dans l’être et leur donnant d’agir.
La précision catholique est donc nécessaire : Dieu n’est pas une force cosmique. Dieu n’est pas une vibration. Dieu n’est pas l’âme diffuse du monde. Il est le Créateur, personnel, vivant, Père, Fils et Saint-Esprit. Mais dire que tout être, toute vie, tout mouvement dépendent de Lui n’est pas une dérive ésotérique ; c’est une affirmation profondément biblique.
Le passage le plus souvent cité du témoignage de Nicole Dron est sans doute celui-ci : on ne lui aurait pas demandé de quelle religion ou de quelle ethnie elle était, mais comment elle avait aimé et ce qu’elle avait fait pour les autres. Dans l’entretien donné à Agents d’entretiens, elle rapporte que toute sa vie fut évaluée à partir de l’amour et de la sagesse, non comme un jugement impitoyable, mais comme une prise de conscience de ce qui l’éloignait de l’amour.
Là encore, il faut éviter deux erreurs opposées.
La première serait de s’indigner trop vite, comme si cette parole contredisait nécessairement la foi catholique. Or l’Évangile dit bien que le jugement manifestera la vérité de notre charité. Matthieu 25 ne demande pas seulement : qu’as-tu pensé ? qu’as-tu déclaré ? quelle identité religieuse as-tu revendiquée ? Il demande aussi : avais-tu faim avec ceux qui avaient faim ? étais-tu auprès des malades, des prisonniers, des pauvres, des abandonnés ? Le Catéchisme dit que, dans le jugement particulier, chaque homme reçoit sa rétribution en fonction de sa vie rapportée au Christ, et il cite saint Jean de la Croix : « Au soir de notre vie, nous serons jugés sur l’amour. »
La seconde erreur serait d’en faire un slogan relativiste : peu importe la vérité, peu importe le Christ, peu importe l’Église, il suffirait d’avoir été vaguement gentil. Ce n’est pas la foi catholique. La charité chrétienne n’est pas un sentiment humanitaire sans contenu. Elle vient de Dieu, elle est donnée par la grâce, elle est ordonnée à la vérité. La Loi évangélique est bien une loi d’amour, mais le Catéchisme précise qu’elle est aussi loi de grâce, reçue par la foi et les sacrements.
C’est ici qu’il faut mettre les points sur les i, tranquillement, sans brutalité. Dieu n’est pas un petit boutiquier identitaire qui distribuerait le salut comme un tampon administratif. Mais Dieu n’est pas non plus une lumière indistincte qui se moquerait de la vérité qu’Il a révélée, de l’Incarnation, de la Croix, de l’Église, du baptême et des sacrements.
Le catholicisme tient ensemble ce que notre époque sépare. Oui, Dieu juge l’amour réel. Oui, il regarde l’entièreté de la personne. Oui, il peut agir au-delà des frontières visibles que nous maîtrisons. Le Catéchisme enseigne même que Dieu a lié le salut au baptême, mais qu’il n’est pas lui-même lié à ses sacrements ; il affirme que celui qui, ignorant l’Évangile et l’Église, cherche la vérité et fait la volonté de Dieu selon ce qu’il connaît, peut être sauvé. Mais cela ne rend pas l’Église inutile. Cela ne transforme pas le Christ en simple symbole parmi d’autres. Cela ne fait pas des sacrements des options décoratives.
Un autre point mérite d’être corrigé avec douceur. Nicole Dron dit qu’elle a constaté que l’on ne se relevait pas d’entre les morts au jour du Jugement dernier comme elle l’avait appris au catéchisme, puisqu’elle s’est sentie vivante immédiatement après l’arrêt de son cœur. Ici, la distinction catholique est essentielle. L’Église enseigne à la fois la survie de l’âme après la mort et la résurrection finale des corps. Le Catéchisme affirme que les justes vivent avec le Christ après leur mort, mais qu’Il les ressuscitera au dernier jour ; la résurrection de la chair signifie qu’il n’y aura pas seulement la vie de l’âme immortelle, mais que nos corps mortels reprendront vie.
Autrement dit, si Nicole Dron a perçu que la personne ne tombe pas dans le néant au moment de la mort, cela ne contredit pas le catholicisme. Ce qui serait inexact, en revanche, serait d’en conclure que la résurrection finale n’existe pas ou qu’elle serait une naïveté de catéchisme ancien. Là encore, l’expérience peut rappeler une vérité chrétienne oubliée ; elle ne peut pas abolir une vérité de foi.
Reste la grande tentation contemporaine : dissoudre tout cela dans une spiritualité indistincte. Nicole Dron emploie parfois des mots comme énergie, plans, corps subtil, état vibratoire, religion de l’amour. Ce vocabulaire appartient beaucoup à une génération qui a reçu un vieux fonds catholique, puis a vu se défaire autour d’elle les traditions, les mots, les rites, les certitudes doctrinales. Beaucoup de baby-boomers ont vécu dans cette zone étrange : encore habités par des images chrétiennes, mais déjà privés du langage solide permettant de les nommer correctement. Alors ils ont cherché ailleurs des mots pour dire ce que l’Église disait pourtant depuis longtemps.
C’est précisément pourquoi un discernement catholique est nécessaire. Le document romain sur le Nouvel Âge observe qu’il y a souvent dans ces courants une critique légitime du matérialisme moderne, mais que les problèmes viennent des réponses proposées, notamment lorsque le divin devient une énergie cosmique ou lorsque l’on confond phénomènes psychiques et sagesse spirituelle. La réponse chrétienne n’est pas de mépriser les chercheurs de lumière. Elle est de leur rappeler que la lumière a un visage.
Ce visage, c’est le Christ.
Ainsi, le témoignage de Nicole Dron peut être reçu avec gratitude, à condition de ne pas le laisser dériver. Il ne vient pas corriger le catholicisme. Il ne vient pas annoncer une religion supérieure, plus pure, débarrassée des dogmes, de l’Église et des sacrements. Relu chrétiennement, il rappelle au contraire des vérités catholiques très anciennes : la mort n’est pas le néant ; la personne humaine dépasse son corps biologique sans mépriser ce corps promis à la résurrection ; Dieu est la source de la vie, du mouvement et de l’être ; la lumière existe ; l’amour sera le critère du jugement ; et notre vie terrestre n’a de poids éternel que par la charité.
Il faut donc accueillir sans naïveté, discerner sans mépris, et traduire sans trahir. La grande erreur serait d’opposer ce témoignage à la foi catholique. La grande sagesse serait de le reconduire vers elle. Car ce que Nicole Dron a peut-être entrevu dans une lumière ineffable, l’Église l’annonce depuis deux mille ans : au commencement était le Verbe, en Lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes.
Cet article est une tribune libre, non rédigée par la rédaction du Salon beige. Si vous souhaitez, vous aussi, publier une tribune libre, vous pouvez le faire en cliquant sur « Proposer un article » en haut de la page.
