Lorsqu’il publie Révolution permissive et sexualité en 2003, André Bergevin décrit un mouvement davantage qu’un état des mœurs : la tolérance invoquée pour lever l’interdit prépare la normalisation de ce qui le transgressait. Il écrit pourtant avant l’iPhone, Pornhub, Tinder, Instagram, TikTok et OnlyFans. Vingt-deux ans plus tard, la révolution numérique permet de mesurer la profondeur de son intuition : la libération du désir n’a pas seulement changé les conduites ; elle a rendu possible une immense industrie de sa stimulation, de sa comparaison et de sa marchandisation.
Un livre venu d’un autre monde
Il suffit parfois de quelques dates pour faire apparaître la distance historique. Révolution permissive et sexualité. De la tolérance comme argument à la transgression comme processus paraît le 20 novembre 2003 aux Éditions François-Xavier de Guibert. Le volume compte 401 pages et s’inscrit dans la collection « Combats pour la liberté de l’esprit ». Internet existe, naturellement, et la quatrième de couverture évoque déjà la « déferlante de la pornographie ». Mais, au troisième trimestre 2003, 27 % seulement des foyers français sont connectés et 8 % disposent du haut débit. L’ordinateur familial est encore un meuble ; la connexion, une activité ; l’accès aux images, une démarche.
Tout ce qui transformera ensuite l’image sexuelle en environnement permanent reste à venir. L’iPhone et Pornhub apparaîtront en 2007, Instagram en 2010, Tinder en 2012, OnlyFans en 2016, TikTok sous sa forme internationale en 2017. Bergevin écrit avant l’écran personnel constamment présent dans la poche, avant le défilement infini des profils, avant la recommandation algorithmique, avant que l’intimité puisse être photographiée, transmise, copiée et vendue en quelques secondes. La pornographie était déjà abondante ; elle n’était pas encore devenue une infrastructure quotidienne du désir.
L’époque n’a évidemment rien d’un âge innocent. La loi Neuwirth a autorisé la contraception en 1967, la loi Veil et le divorce par consentement mutuel datent de 1975, le Pacs de 1999. Mai 68 est passé de l’insurrection au slogan publicitaire ; la pornographie a ses cinémas, ses magazines, ses cassettes, son Minitel et ses chaînes payantes. Les années sida ont rappelé que le plaisir pouvait rencontrer la souffrance et la mort. Mais nous sommes encore dix ans avant le mariage entre personnes de même sexe et quatorze ans avant #MeToo. Le livre paraît ainsi dans un moment singulier : assez tard pour dresser le bilan de la révolution sexuelle, assez tôt pour ne pas connaître sa démultiplication numérique.
Qui est André Bergevin ? Il s’agit du pseudonyme de Jean-Michel Olivereau, docteur en neurosciences, ancien professeur de l’Université Paris-V et professeur honoraire de l’Université Paris-Descartes.
Le livre a connu une diffusion modeste et principalement catholique. On ne trouve guère de réception universitaire substantielle. Son hypothèse directrice n’en mérite que davantage d’être examinée, car elle est formulée avec une netteté remarquable dès le paratexte : « Les normes d’aujourd’hui sont les transgressions d’hier. » L’auteur entend analyser la permissivité sexuelle, « l’aliénation de la liberté » qu’elle induit et les mécanismes idéologiques et psychobiologiques qui la soutiennent.
La tolérance comme argument, la transgression comme processus
Le sous-titre du livre contient presque toute sa force. Bergevin ne met pas simplement en concurrence la sévérité et la tolérance. Il distingue un argument d’un processus. La tolérance est d’abord l’argument par lequel une pratique réprouvée demande à n’être ni empêchée ni condamnée publiquement. La transgression est le processus par lequel le déplacement d’une limite prépare celui de la suivante.
La demande initiale paraît modeste : il ne serait pas demandé d’approuver, seulement de laisser faire. Cette revendication peut être juste lorsque l’ancienne norme confond abusivement morale, droit pénal et persécution des personnes. L’ordre sexuel antérieur n’était pas sans hypocrisie : il pouvait appliquer aux femmes une police de la réputation dont les hommes s’exemptaient, tolérer secrètement ce qu’il condamnait publiquement, laisser certaines violences conjugales sans nom et faire peser sur les femmes l’essentiel des conséquences d’une grossesse non désirée. Une réflexion catholique crédible n’a rien à gagner à transformer ce passé en paradis perdu.
Mais la tolérance demeure une position instable. Au sens classique, tolérer signifie s’abstenir d’interdire ce que l’on continue de juger imparfait. Or une société qui fait de l’autonomie individuelle sa valeur souveraine peine à maintenir cette distinction. Si une pratique licite ne produit aucun dommage immédiatement assignable, pourquoi resterait-elle moralement inférieure ? La tolérance tend ainsi vers la neutralité, la neutralité vers l’acceptation, l’acceptation vers la normalisation. Ce qui a été normalisé peut enfin être valorisé comme signe d’ouverture, de courage ou d’authenticité, tandis que l’ancienne réserve apparaît répressive ou pathologique.
Cette séquence détaillée — tolérance, neutralité, acceptation, normalisation, valorisation, puis suspicion portée sur l’ancienne norme — constitue notre explicitation de la dynamique de Bergevin. Un texte postérieur confirme que l’auteur pensait bien en termes de mouvement cumulatif. Dans « Pornographie : quels enjeux pour la liberté ? », publié en 2018 dans Liberté politique, Olivereau de son vrai nom affirme que « la dérive se passe toujours dans le même sens » et que « les valeurs finissent toujours par s’aligner sur les comportements ». Quinze années séparent cet essai du livre ; elles n’empêchent pas d’y reconnaître une remarquable continuité.
L’intuition la plus profonde est que la révolution permissive ne peut aisément se stabiliser si elle valorise la transgression elle-même. Une société peut évidemment modifier une règle et en établir une autre. Mais si l’affranchissement de l’interdit devient en soi la preuve de la liberté, toute frontière nouvelle héritera du soupçon qui a emporté la précédente. Une transgression victorieuse perd d’ailleurs une part de son prestige dès qu’elle devient commune : l’avant-garde doit chercher un nouveau scandale sous peine de devenir l’académie qu’elle moquait.
Voilà ce que le mot « permissif » risque de dissimuler. Il ne désigne pas seulement une société dans laquelle davantage de comportements sont autorisés. Il désigne une culture qui ne sait plus très bien justifier une limite autrement que par le dommage direct et mesurable. Or la sexualité engage des biens que le seul contrat entre deux volontés ne suffit pas à épuiser : l’attachement, la vulnérabilité, la mémoire du corps, la différence des temporalités affectives, la possibilité de la conception, la filiation et la formation progressive des habitudes.
Le sociologue Michel Bozon, qui n’appartient nullement à l’univers intellectuel de Bergevin, décrivait précisément en 2002 le passage de contrôles extérieurs à des disciplines intérieures. Les transformations de la sexualité moderne devaient selon lui être « moins considérées comme une émancipation que comme une individualisation » : l’individu doit désormais produire sa propre norme, tout en restant soumis au jugement social. La convergence est éclairante. L’interdit ancien ne disparaît pas sans laisser de successeur ; il cède souvent la place à l’obligation de réussir sa liberté.
Lorsque « vous pouvez » devient « vous devez »
Une révolution commencée sous le signe de la permission peut donc engendrer ses propres conformismes. Vous pouvez dissocier sexualité, engagement et procréation ; vous pouvez expérimenter, rompre et recommencer. Mais lorsque ces possibilités deviennent des signes de maturité et d’autonomie, le « vous pouvez » tend insensiblement vers le « vous devez ». Il faut avoir de l’expérience sans paraître blessé par elle, être désirable sans sembler dépendant du regard d’autrui, se montrer disponible sans demander trop tôt la durée, accueillir la rupture sans manifester une jalousie jugée archaïque. Celui qui préfère l’abstinence, l’exclusivité ou l’engagement précoce n’est plus simplement libre de son choix : il doit parfois l’expliquer.
Les recherches contemporaines saisissent cette pression. À partir de l’enquête Envie sur les 18-29 ans, Marie Bergström observe que, dans certains milieux, la sexualité non conjugale peut devenir pour les jeunes femmes un moyen attendu de montrer qu’elles ont « profité de leur jeunesse ». Le verbe est révélateur. Il peut exprimer une liberté réellement choisie ; il peut aussi désigner un devoir biographique, comme s’il fallait accumuler les preuves d’émancipation avant d’avoir le droit de se « poser ».
Les contraintes nouvelles ne sont pas identiques pour les deux sexes. Pour beaucoup d’hommes, la pornographie propose un apprentissage du désir sans altérité réelle. L’attente, la parole, la maladresse, le refus et les conséquences disparaissent au profit de corps immédiatement disponibles et de pratiques dont la succession entretient l’excitation. Tous les usagers ne reproduisent évidemment pas ce qu’ils regardent, mais aucune culture n’expose massivement une génération à des scénarios sans contribuer à son imaginaire.
Pour les femmes, l’injonction est plus contradictoire encore : devenir pleinement sujet de son désir tout en demeurant un objet désirable sur un marché visuel incessant. La présentation de soi, les « likes », les messages et les classements implicites transforment facilement la désirabilité en mesure de la valeur personnelle. Une revue systématique publiée en 2025 conclut que les usages visuels des réseaux sociaux centrés sur l’apparence sont associés à davantage d’auto-objectivation, de surveillance du corps et de préoccupations liées à l’image.
Eva Illouz a montré comment l’élargissement du choix et les marchés de la rencontre rendent les relations plus réversibles, plus comparables et plus incertaines. Avec Dana Kaplan, elle analyse dans Le Capital sexuel la désirabilité, l’expérience et la présentation de soi comme des ressources susceptibles d’être converties en avantages sociaux. La libération n’a donc pas supprimé les asymétries entre hommes et femmes ; elle les a en partie déplacées. Elle propose aux hommes l’illusion de l’abondance et aux femmes une souveraineté de l’image, tout en exposant les uns et les autres à l’inquiétude de n’être ni assez désirables ni durablement choisis.
Le diagnostic de Bergevin prend ici une profondeur anthropologique. La permissivité ne modifie pas seulement la liste des actes autorisés. Elle apprend au sujet à se comprendre lui-même : son corps devient une ressource, le corps d’autrui une expérience possible, la relation un contrat révocable, le désir une preuve d’authenticité, la frustration une anomalie et l’engagement un coût d’opportunité. Le véritable triomphe de la révolution sexuelle n’est peut-être pas d’avoir multiplié les pratiques, mais d’avoir habitué l’homme à se penser comme consommateur de jouissance avant de se penser comme personne capable de communion.
L’expérience grandeur nature du numérique
Vingt années supplémentaires permettent désormais de confronter l’hypothèse de Bergevin aux faits. La première mutation est celle de la pornographie gratuite, instantanée et presque illimitée. Selon l’Arcom, 2,3 millions de mineurs fréquentaient chaque mois des sites pornographiques en 2023 ; dès 12 ans, plus de la moitié des garçons s’y rendaient en moyenne mensuellement. En 2024, près de 40 % des 12-17 ans consultaient un site adulte au cours d’un mois donné. Ces chiffres ne disent pas que tous regardent les mêmes contenus ni qu’ils en subissent les mêmes effets. Ils établissent néanmoins qu’une part immense de la jeunesse reçoit désormais ses premières représentations sexuelles d’industries qui ne cherchent ni son éducation affective ni son bien.
La prudence scientifique oblige à ne pas transformer cette exposition en causalité universelle. Une revue de quarante-quatre études longitudinales publiée en 2025 relève des associations avec certaines attitudes permissives, la disposition aux relations occasionnelles ou des conduites à risque, mais aussi des résultats hétérogènes et parfois contradictoires. La pornographie n’explique jamais seule une trajectoire. Elle agit parmi la famille, les pairs, le tempérament, les autres médias et l’histoire affective. Cette nuance ne diminue pourtant pas l’enjeu : même lorsqu’un scénario ne détermine pas mécaniquement les conduites, il fournit des images, des comparaisons, un vocabulaire et un horizon de possibilité.
La seconde mutation est celle de la rencontre numérisée. L’enquête nationale CSF-2023, menée auprès de 31 518 personnes, révèle que 63,9 % des femmes et 72,8 % des hommes de moins de 30 ans ont déjà connu une expérience sexuelle en ligne au sens large. Près de quatre jeunes sur dix ont rencontré en ligne un partenaire sexuel ; 36,6 % des jeunes femmes et 39,6 % des jeunes hommes ont envoyé une image intime. Lors du dernier échange de ce type, 28,7 % des femmes ayant reçu une image déclarent ne pas y avoir explicitement consenti, contre 6,3 % des hommes.
Les applications n’empêchent nullement l’amour ni la formation des couples. L’enquête Envie montre que 66 % des 18-29 ans ont connu une relation de couple dans l’année et que 76 % des jeunes couples non cohabitants souhaitent un jour vivre ensemble. Le désir d’engagement demeure donc puissant. Mais les interfaces modifient les conditions de la rencontre : les personnes deviennent des profils comparables, les alternatives restent toujours visibles, et l’existence d’un partenaire possible à un geste du pouce accompagne silencieusement la relation présente. Le choix s’élargit ; la certitude d’être choisi se fragilise.
Les statistiques françaises font apparaître un paradoxe saisissant. Entre 1992 et 2023, le nombre moyen de partenaires déclarés au cours de la vie est passé de 3,4 à 7,9 chez les femmes de 18 à 69 ans et de 11,2 à 16,4 chez les hommes. Les répertoires sexuels se sont diversifiés. Pourtant, la proportion de personnes ayant eu une activité sexuelle au cours de l’année est tombée de 86,4 % à 77,2 % chez les femmes et de 92,1 % à 81,6 % chez les hommes. La fréquence mensuelle des rapports a également diminué, y compris chez les couples cohabitants. L’hypersexualisation des représentations peut donc coexister avec une raréfaction de la rencontre charnelle : davantage d’images, de possibilités et de comparaisons, mais moins de sexualité vécue. Cette baisse ne saurait être attribuée au seul porno ou aux applications. Le logement, l’allongement des études, la précarité, la santé mentale, les rythmes de travail et l’usage général des écrans interviennent probablement.
Mais Bergevin avait vu juste sur le mouvement général : ce qui était présenté comme transgression devient norme, puis marché. OnlyFans en offre l’image presque parfaite. Créée en 2016, la plateforme associe abonnement, pourboire, conversation et contenu personnalisé. Reuters lui attribuait en 2024 plus de 300 millions d’utilisateurs, 4,1 millions de créateurs et 1,3 milliard de dollars de chiffre d’affaires ; l’entreprise prélève 20 % des revenus des créateurs. Chacun peut désormais devenir simultanément consommateur, producteur et entrepreneur de sa propre visibilité sexuelle. Le corps n’est plus seulement libéré de l’ancienne morale : il devient un actif économique.
Le désir affranchi, puis administré
Romain Roszak prolonge ici puissamment Bergevin. Dans La Séduction pornographique, il montre que la pornographie a depuis longtemps cessé d’être principalement subversive. Elle s’accorde désormais au capitalisme consumériste, qui transforme la recherche indéfinie du plaisir en marché. La transgression nourrit la nouveauté ; la nouveauté retient l’attention ; l’attention produit de la donnée et du revenu. Ce qu’une génération croyait arracher à la morale bourgeoise est devenu l’un des secteurs les plus caractéristiques de l’économie contemporaine.
René Girard permet de comprendre pourquoi cette marchandisation atteint le cœur même de la liberté. Dans Mensonge romantique et vérité romanesque, il dévoile l’illusion d’un désir qui naîtrait souverainement du sujet. Nous désirons à travers des modèles : ce que l’autre désire devient désirable. La disparition des médiations traditionnelles ne produit donc pas nécessairement un désir autonome. Elle peut livrer davantage celui-ci aux médiateurs industriels : publicité, cinéma, pornographie, influenceurs, profils populaires, tendances et recommandations algorithmiques.
Bergevin parle lui-même du mimétisme dans son essai de 2018, mais l’application systématique aux plateformes est notre prolongement. L’algorithme observe ce qui retient le regard, propose les contenus qui ont retenu celui des autres, mesure la réaction et recommence. Il n’impose pas un désir à un sujet passif ; il amplifie les modèles, accélère l’imitation et rend les médiations presque invisibles. Le sujet se croit d’autant plus spontané qu’il ignore les puissances qui organisent son champ de vision.
Le paradoxe est redoutable. La révolution sexuelle promettait de soustraire le désir aux institutions qui le contraignaient. Mais le vide n’est pas demeuré vide. Aux médiations familiales, religieuses et communautaires, souvent imparfaites mais identifiables, ont succédé des médiations anonymes dont l’objectif est de retenir l’attention et d’en tirer profit. Le sujet qui se croit le plus libre peut devenir celui dont le désir est le plus continuellement suscité, comparé, orienté et monétisé.
Bergevin ne pouvait prévoir le smartphone, le défilement des profils, la persistance du sexting, la quantification de la désirabilité ou la fusion de la pornographie avec l’économie des créateurs. Il avait pourtant compris l’essentiel : la permissivité peut aliéner la liberté lorsqu’elle transforme la satisfaction du désir en critère de l’accomplissement humain. La révolution qu’il décrivait comme culturelle et idéologique est devenue logistique. Elle possède maintenant des centres de données, des moyens de paiement, des techniques de rétention et des algorithmes de recommandation.
La réponse chrétienne : être libre pour se donner
L’anthropologie chrétienne apparaît, avec ce recul, non comme un vestige embarrassé devant le plaisir, mais comme une intelligence profondément réaliste de la personne. Elle refuse deux réductions symétriques : le corps n’est ni une matière honteuse qu’il faudrait mépriser, ni un capital dont le moi souverain disposerait sans reste. Il est la personne rendue visible, vulnérable et capable de relation. Ce que nous faisons par lui contribue à ce que nous devenons.
Dans son audience du 16 janvier 1980, saint Jean-Paul II parle de la signification « sponsale » du corps : sa capacité d’exprimer l’amour dans lequel la personne devient don. Une telle capacité exige la maîtrise de soi, non parce que le désir serait mauvais, mais parce que celui qui ne peut rien lui refuser n’est pas encore libre de donner. Le puritanisme traite volontiers le désir comme un ennemi ; le consumérisme comme un ordre. Le christianisme demande qu’il soit éduqué et intégré à la vérité de l’autre.
On comprend alors autrement l’avertissement de Humanae vitae. Paul VI redoutait que la dissociation entre l’acte sexuel et la procréation ne facilite l’infidélité et ne conduise l’homme à considérer la femme comme un instrument de jouissance. Il serait simpliste de prétendre qu’une seule technique explique toutes les évolutions ultérieures. Mais l’encyclique posait la bonne question : lorsque les conséquences naturelles de l’acte deviennent plus faciles à écarter, grandissons-nous d’autant en responsabilité, ou l’autre devient-il plus aisément disponible ? Le numérique a donné à cette interrogation une portée que Paul VI lui-même ne pouvait imaginer.
La morale sexuelle catholique cherche ainsi à maintenir ensemble ce que la modernité rend techniquement séparable : le désir, le corps, l’altérité, l’engagement, la fécondité, le temps, la fidélité et le don. Elle a parfois été mal présentée, réduite à des interdits ou trahie par ceux qui l’enseignaient. Mais son architecture demeure d’une cohérence incomparable. Elle ne demande pas seulement : « que m’est-il permis de faire ? » Elle demande : « quel être humain suis-je en train de devenir, et quelle promesse mon corps est-il capable de porter ? »
Vingt-deux ans après Révolution permissive et sexualité, l’expérience historique donne largement raison à l’intuition centrale de Bergevin. La tolérance peut devenir normalisation ; la libération peut engendrer de nouveaux conformismes ; la transgression peut devenir un produit ; le désir affranchi des anciennes normes ne devient pas pour autant autonome. Il peut passer sous l’autorité de médiateurs marchands beaucoup plus puissants parce qu’ils ne se présentent jamais comme des autorités.
La réponse chrétienne ne consiste pas à rêver d’un retour à un passé sans hypocrisie ni blessure. Elle consiste à rappeler qu’une limite n’est pas toujours une oppression, qu’un désir n’est pas toujours une vérité et que le corps n’est pas une chose dont le moi aurait simplement à disposer. La culture contemporaine définit volontiers la liberté sexuelle comme la possibilité de disposer de soi. Le christianisme en donne une définition plus haute et plus exigeante : devenir suffisamment maître de soi pour pouvoir véritablement se donner.
Et si le diagnostic de Bergevin nous trouble encore, c’est peut-être parce que la question posée en 2003 est devenue la nôtre : sous couvert de libérer nos désirs, n’avons-nous pas construit la société la plus puissante de l’histoire pour les susciter, les imiter, les mettre en concurrence et les vendre ?
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