Il y a des moments où l’histoire tranche avec une netteté que nos prudences contemporaines ont perdue. Le 26 janvier 1904, Theodor Herzl, fondateur du sionisme politique moderne, est reçu au Vatican par le pape Pie X. Herzl vient chercher un appui. Il veut obtenir de Rome une forme de soutien au projet sioniste en Palestine. La réponse du pape est claire, presque brutale dans sa simplicité : Non possumus. Nous ne pouvons pas.
Selon le récit qu’en donne Herzl lui-même dans son journal, Pie X lui déclare : « Nous ne pouvons pas favoriser ce mouvement. Nous ne pouvons pas empêcher les juifs d’aller à Jérusalem, mais le favoriser, jamais. La terre de Jérusalem, si elle n’était pas toujours sainte, a été sanctifiée par la vie de Jésus-Christ. Moi, comme chef de l’Église, je ne puis vous dire autre chose. Les juifs n’ont pas reconnu Notre Seigneur ; c’est pourquoi nous ne pouvons pas reconnaître le peuple juif. » Le texte transmis par les journaux de Herzl rapporte aussi cette formule décisive : « Gerusalemme must not get into the hands of the Jews » : Jérusalem ne doit pas tomber aux mains des juifs.
On peut trouver la phrase dure. Elle l’est. Mais elle a le mérite de rappeler une évidence que beaucoup de chrétiens ont oubliée : l’Église n’a jamais été tenue de transformer le retour politique des juifs en Terre sainte en impératif religieux chrétien. Elle peut reconnaître la détresse d’un peuple persécuté. Elle peut condamner l’antisémitisme. Elle peut prier pour Israël. Elle peut honorer les patriarches, les prophètes, la Vierge Marie, les Apôtres et tout ce que le christianisme doit à l’histoire sainte d’Israël. Mais elle ne peut pas faire de l’État moderne d’Israël l’objet d’une approbation sacrale automatique.
C’est précisément le problème du sionisme chrétien : il confond tout. Il confond Israël biblique et État israélien contemporain. Il confond l’Ancienne Alliance et la géopolitique moderne. Il confond le peuple de l’Écriture et les décisions d’un gouvernement. Il confond la Terre sainte, sanctifiée par la vie, la mort et la résurrection du Christ, avec un programme national moderne. Et, par un étrange renversement, il finit parfois par demander aux chrétiens d’avoir pour l’État d’Israël une fidélité politique plus forte que celle qu’ils ont pour l’Église.
Or l’État d’Israël n’est pas une catégorie théologique. C’est un État. Il a une armée, des services de renseignement, des élections, des coalitions, des frontières disputées, des intérêts stratégiques, des fautes, des raisons d’État, des opérations militaires, des injustices possibles, des angoisses réelles aussi. Au moment où ces lignes sont écrites, il est gouverné par Benjamin Netanyahou, dont la coalition a même engagé, en mai 2026, un processus pouvant conduire à de nouvelles élections. Nous sommes donc dans l’ordre politique, non dans l’ordre de la Révélation.
Cela devrait suffire à calmer les réflexes pavloviens. On peut défendre le droit d’Israël à exister sans sanctifier chacune de ses opérations. On peut reconnaître la réalité du terrorisme islamiste sans transformer toute critique du gouvernement Netanyahou en trahison spirituelle. On peut pleurer les morts juifs du 7 octobre sans perdre toute compassion pour les civils palestiniens. On peut refuser l’antisémitisme sans devenir l’auxiliaire théologique d’un nationalisme étranger.
Le cœur du sujet est là : pour un chrétien, l’Alliance trouve son accomplissement dans le Christ. La Torah, les prophètes, le Temple, le sacrifice, la Pâque, le sacerdoce, tout cela converge vers Jésus. Il est le vrai Temple, le véritable Agneau, le Grand Prêtre, la Pâque nouvelle, le médiateur de l’Alliance nouvelle. L’Église catholique et l’Église orthodoxe ne lisent pas l’Ancien Testament comme un livre aboli, mais comme un livre accompli. Le Nouveau n’efface pas l’Ancien : il le dévoile.
C’est pourquoi le judaïsme rabbinique contemporain ne peut pas être simplement identifié au judaïsme biblique dans son attente ouverte au Messie. Après la destruction du Temple, après le refus du Christ par une partie des autorités religieuses juives du temps, après la naissance de l’Église, le judaïsme rabbinique s’est développé comme une tradition religieuse propre, centrée sur la Torah interprétée par les rabbins et le Talmud. On peut l’étudier avec respect. On peut reconnaître sa profondeur, son intelligence, sa puissance de transmission. Mais il n’est pas, pour le chrétien, la continuation intacte de l’attente messianique biblique. Il est aussi une réponse religieuse construite contre la confession chrétienne de Jésus comme Messie.
C’est ici qu’il faut être précis. Il ne s’agit pas de dire que les juifs seraient un peuple maudit, ni de faire peser sur les juifs d’aujourd’hui une culpabilité collective. L’Église l’a clairement rejeté. Nostra Aetate rappelle que ce qui s’est passé dans la Passion du Christ ne peut être imputé indistinctement ni à tous les juifs du temps de Jésus, ni aux juifs d’aujourd’hui, et que les juifs ne doivent pas être présentés comme rejetés ou maudits par Dieu.
Mais ce refus de l’antisémitisme ne signifie pas que le chrétien doive renoncer à sa propre foi. Il ne signifie pas que Jésus ne soit plus le Messie. Il ne signifie pas que l’Église ne soit plus le peuple de Dieu dans la Nouvelle Alliance. Il ne signifie pas que l’État israélien moderne bénéficie d’un blanc-seing théologique. Là encore, la confusion règne : par peur de l’antisémitisme, certains chrétiens n’osent plus dire que le Christ accomplit Israël ; par fascination pour Israël, d’autres finissent par parler comme si l’Église devait s’effacer devant la synagogue et devant l’État hébreu.
Le Catéchisme de l’Église catholique garde pourtant la juste tension : la foi juive n’est pas une religion païenne parmi d’autres, puisqu’elle répond déjà à la révélation de Dieu dans l’Ancienne Alliance ; mais l’Église, peuple de Dieu dans la Nouvelle Alliance, découvre son lien avec le peuple juif précisément en contemplant son propre mystère. Autrement dit, le lien est réel, profond, irréductible ; mais il est compris à partir du Christ et de l’Église, non à partir d’un nationalisme moderne.
Pie X avait donc vu juste sur un point essentiel : Rome ne pouvait pas appuyer religieusement le sionisme politique. Non parce qu’il fallait mépriser les juifs. Non parce qu’il fallait ignorer leurs persécutions. Herzl insiste lui-même sur la détresse des juifs, et Pie X ne la nie pas. Mais le pape refuse de transférer à un projet national moderne la signification sacrée de Jérusalem. Jérusalem n’est pas d’abord un objet de revendication nationale. Elle est la ville de la Passion, du Calvaire, du Saint-Sépulcre, de la Résurrection. Elle est sainte parce que le Christ y a donné sa vie pour le salut du monde.
C’est cette hiérarchie que le sionisme chrétien renverse. Il lit la Bible comme si la venue du Christ n’avait pas eu lieu, ou comme si elle n’avait été qu’une parenthèse avant le retour au programme territorial de l’Ancien Testament. Il fait comme si saint Paul, l’Épître aux Hébreux, les Évangiles, les Pères de l’Église, la liturgie chrétienne, toute la théologie de l’accomplissement pouvaient être mis entre parenthèses au profit d’une lecture géopolitique des prophéties.
Le chrétien n’a pas à lire le Proche-Orient avec la carte mentale d’un pasteur évangélique américain. Il n’a pas à croire que chaque décision militaire israélienne s’inscrit dans un scénario biblique. Il n’a pas à transformer Benjamin Netanyahou en instrument providentiel intouchable. Il n’a pas à considérer que la colonisation, les bombardements, les humiliations, les violences ou les calculs électoraux d’un gouvernement seraient automatiquement couverts par la promesse faite à Abraham.
La promesse faite à Abraham s’accomplit dans le Christ, fils d’Abraham, par qui toutes les nations sont bénies. La Pâque s’accomplit dans la Croix. Le Temple s’accomplit dans le corps du Christ. Le sacrifice s’accomplit dans l’offrande du Golgotha. La manne s’accomplit dans l’Eucharistie. L’Alliance s’accomplit dans le sang du Christ. Voilà la lecture chrétienne. Voilà ce que nous devons redire, calmement mais fermement.
Il existe d’ailleurs des auteurs juifs devenus catholiques, comme Roy Schoeman, qui rappellent avec force que l’entrée dans l’Église n’est pas une sortie du dessein biblique, mais la reconnaissance de son accomplissement messianique en Jésus. Ce type de témoignage est précieux, précisément parce qu’il évite deux erreurs inverses : mépriser les racines juives du christianisme, ou faire comme si le judaïsme rabbinique contemporain et l’Église étaient deux voies parallèles également accomplies.
Reste donc une position chrétienne simple, mais devenue presque inaudible : respecter les juifs, refuser absolument l’antisémitisme, reconnaître la dette immense du christianisme envers Israël selon l’Écriture, mais refuser le sionisme chrétien comme doctrine. On ne combat pas l’antisémitisme en abdiquant la christologie. On ne répare pas les fautes de l’histoire chrétienne en faisant de l’État d’Israël une idole politique. On ne rend pas justice aux victimes juives en fermant les yeux sur toutes les victimes non juives. On ne sert pas la vérité en remplaçant l’Évangile par une diplomatie biblique frelatée.
Le « Non possumus » de Pie X à Herzl garde donc une actualité brûlante. Il ne doit pas être relu comme une permission de haïr les juifs ; ce serait une faute morale et spirituelle. Il doit être relu comme un rappel de l’ordre chrétien des choses. Le Christ est venu. Le Temple a trouvé son accomplissement. L’Alliance nouvelle a été scellée dans son sang. L’Église n’est pas une annexe spirituelle du sionisme. Et aucun chrétien n’est tenu de soutenir automatiquement tout ce que fait l’État d’Israël.
Il est temps de sortir de cette intimidation. Critiquer le gouvernement Netanyahou n’est pas nier la souffrance juive. Refuser le sionisme chrétien n’est pas haïr les juifs. Dire que le Christ accomplit Israël n’est pas insulter Israël : c’est professer la foi chrétienne.
Et si l’on veut vraiment aimer le peuple juif en chrétien, alors il ne faut pas lui offrir une idolâtrie politique. Il faut lui offrir ce que l’Église a de plus précieux : la prière, la vérité, la charité, et le témoignage du Messie déjà venu, Jésus-Christ, lumière des nations et gloire d’Israël.
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