**Lettre ouverte aux instituts qui servent la Tradition**
J’écris en père de famille.
Non en théologien, ni en canoniste et encore moins en homme d’institut.
J’écris comme un laïc qui essaie simplement de vivre et transmettre la foi à ses enfants, de (les) faire grandir dans l’amour de la messe traditionnelle, dans la solidité de la doctrine catholique, dans la beauté d’une vie chrétienne cohérente. Et c’est précisément à ce titre que je vous rebondis aujourd’hui, avec une forme croissante d’incompréhension.
Car enfin, que voyons-nous sur le terrain ?
Partout en France fleurissent des pèlerinages, des chapitres, des écoles, des foyers, des œuvres, des initiatives. On y croise des fidèles de la FSSPX, de la FSSP, de l’ICRSP, de l’IBP, de l’abbaye du Barroux, et bien d’autres encore. Les familles se parlent, les enfants se rencontrent, les jeunes se marient, les laïcs prient ensemble, marchent ensemble, espèrent ensemble. Il existe bel et bien un seul peuple catholique attaché à la Tradition.
Et pourtant, officiellement, les prêtres et les instituts demeurent distants les uns des autres : d’un côté la FSSPX, de l’autre les instituts dits *ex Ecclesia Dei*.
Combien de situations absurdes faut-il encore voir ? Des familles unies par le mariage de leurs enfants, et dans lesquelles pourtant certains prêtres ne s’autorisent pas, ou ne sont pas autorisés, à venir dans le chœur.
Des événements où les fidèles se retrouvent naturellement, tous instituts confondus, tandis que les clercs ne reflètent pas cette même proximité. Des œuvres semblables, des combats semblables, une même liturgie, un même amour de la messe, une même volonté de transmission, et malgré cela cette distance entretenue entre instituts.
Et pendant ce temps, lorsque l’un est frappé par quelques consignes incompréhensibles, chacun tourne la tête et regarde ailleurs.
Au Havre, un institut s’est vu interdire de célébrer le Triduum pascal au motif que sa lettre de mission ne le mentionnait pas. Voilà le genre d’événement qui devrait tous nous alerter, vous faire écrire, vous faire parler, vous faire vous lever. Quand l’un est atteint, tous devraient se sentir concernés. Quand un apostolat attaché à la Tradition est frappé, tous les catholiques attachés à la Tradition devraient réagir, se soutenir, faire bloc, aux quatre coins de la France.
Car ce qui atteint l’un finit toujours, tôt ou tard, par menacer les autres.
Je ne me reconnais dans aucun institut dans les passes d’armes que vous vous menez mutuellement. Je ne vous suis pas dans cette manière de traiter en rival celui qui poursuit, pour l’essentiel, le même but. Le feu brûle, et vous trouvez encore le moyen de frapper, critiquer ou décrédibiliser votre collègue pompier, qui porte la même lance et cherche à sauver la même maison.
De mon point de vue de père de famille, d’homme catholique, de militant, cela devient incompréhensible.
Car, dans les faits, ce qui vous sépare n’a rien d’une fracture insurmontable. Ce qui apparaît surtout, c’est une différence de stratégie, de tempérament, de méthode, de rapport au combat. Plusieurs lignes, plusieurs styles, plusieurs manières de tenir et chacun avec ses risques et ses faiblesses.
L’un a gardé davantage le sens du rapport de force, de la fermeté, de la vigilance, de la combativité. L’autre a développé une présence plus insérée, un rayonnement plus diffus, un travail de consolidation plus patient. Pourquoi faudrait-il opposer ce qui devrait se compléter ?
Je n’appartiens à aucun institut.
Je ne bâtis pas mon foyer sur des rivalités d’instituts.
Je suis attaché à la messe dite « tradi » et à son enseignement, à une vie sacramentelle, à un catéchisme clair, à la transmission d’une foi entière, à une civilisation chrétienne reçue comme un héritage à faire fructifier. Voilà ce que je cherche. Voilà ce que je défends. Et voilà pourquoi vos querelles me lassent, m’attristent et me blessent.
La FSSPX gagnerait sans doute à créer davantage de liens avec les instituts issus d’*Ecclesia Dei*, à sortir parfois d’un isolement qui nourrit aussi les malentendus. Et ces instituts, de leur côté, gagneraient parfois à retrouver un peu de la fermeté, de la combativité et du sens du combat que la FSSPX a su conserver. Chacun a quelque chose à apporter à l’autre. Chacun pourrait compléter l’autre sans se renier.
Et plus encore : tous ces instituts devraient passer davantage de temps à prier ensemble, à demander la reconnaissance et la validation des sacres, à œuvrer pour ce qui fortifie durablement la Tradition, plutôt qu’à se surveiller, à se répondre, ou à se frapper les uns les autres.
Mais pour cela, encore faut-il accepter de se connaître réellement, de se parler, et de chercher d’abord à mener les âmes au Bon Dieu.
Je vous pose donc la question, simplement, à vous qui êtes prêtres de Jésus-Christ, qui célébrez la même messe à la virgule près, et servez les mêmes âmes : jusqu’où irez-vous dans cette logique de division ? Jusqu’où penserez-vous qu’il est normal de vous tenir à distance, de vous jauger, de vous soupçonner, de vous analyser, de vous critiquer, alors que tant de fidèles vivent déjà, concrètement, une proximité assumée ?
Car si certains voulaient affaiblir, étouffer ou dissoudre la Tradition, ils ne s’y prendraient pas autrement : ils laisseraient ses défenseurs s’user entre eux, se fatiguer en luttes secondaires, gaspiller leurs forces dans des rivalités internes pendant que l’essentiel vacille.
Ce que j’attends de vous n’est pas une unité de façade, ni un geste symbolique sans lendemain, ni un silence poli couvrant des hostilités intactes.
J’attends un peu plus d’humilité, un peu plus de charité : Un peu plus de sens du réel et surtout un peu plus de courage aussi.
Le courage de reconnaître ce qu’il y a de bon chez l’autre.
Le courage de cesser de traiter en adversaire celui qui, dans l’essentiel, est un allié.
Le courage, enfin, de servir la Tradition avant de servir son camp.
Car pendant que vous passez du temps à légitimer votre institut ou à décrédibiliser l’autre, à polémiquer sur les sacres, nous essayons d’élevons nos enfants.
Pendant que vous entretenez vos fausses prudences réciproques et vos stratégies de sacristie, nous essayons de transmettre la foi dans un monde qui la détruit partout. Pendant que vous vous observez entre instituts, en cherchant le mot, la formule ou l’article qui permettra de disqualifier l’autre, nous voulons simplement des prêtres qui nous aident à sauver nos âmes et celles de nos enfants.
Voilà pourquoi cette situation n’est plus seulement regrettable.
Elle devient, humainement et spirituellement incompréhensible.
Par pitié messieurs les abbés en charge des instituts choisissez mieux vos adversaires !
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