Le père Marcelino Constant, qui nous a déjà fait parvenir deux articles sur l’acte de Foi, boussole doctrinale en temps de crise (ici et là), nous propose deux nouveaux articles d’actualité. Le premier a été publié hier. Voici le second :
En quoi consiste le lien d’appartenance à l’Église par la soumission aux pasteurs légitimes ?
Il reste à déterminer en quoi consiste le lien de soumission aux pasteurs légitimes, nécessaire à l’appartenance à l’Église. Ce lien ne consiste ni en une soumission servile et inconditionnelle aux membres de la hiérarchie, ni en une simple déclaration verbale de reconnaissance de leur autorité.
Il s’agit, en réalité, de la traduction pratique de la foi dans l’autorité du Christ, qu’il a confiée à ceux qui ont reçu légitimement un pouvoir de juridiction — ordinaire ou délégué — sur son Église, rendant ainsi leur mission de prédication et de sanctification véritablement légitime, c’est-à-dire catholique.
Ce lien d’appartenance se manifeste concrètement de deux manières.
D’une part, par l’obéissance aux préceptes légitimes de cette hiérarchie. Il convient toutefois de bien distinguer ce qu’est l’obéissance de ce qu’elle n’est pas.
D’autre part, cette soumission se traduit par la subordination hiérarchique : la réception des sacrements et de la prédication faite au nom de l’Église doit s’effectuer par ses ministres légitimes, c’est-à-dire par ceux qui sont envoyés aux âmes par le Christ, à travers la hiérarchie de son Église, à laquelle il a confié de manière exclusive la mission de sauver les âmes, reçue du Père.
Obéir à ses supérieurs n’implique pas d’être d’accord avec eux
Obéir aux préceptes d’un supérieur n’implique pas nécessairement l’adhésion de l’intelligence aux motifs du précepte ni à ses enseignements, qu’ils soient vrais ou erronés, à moins que l’ordre ne consiste précisément à y adhérer.
Il n’est donc ni incohérent ni hypocrite de se conformer, par la volonté, à un ordre donné en raison de l’autorité reçue de Dieu, tout en demeurant, dans l’intelligence, en désaccord avec ses motifs ou en rejetant d’éventuelles erreurs, notamment lorsqu’elles s’opposent au magistère constant ou infaillible de l’Église.
Ainsi, un moine doit obéir à la consigne de son abbé concernant la méthode de chant grégorien à employer pour instruire ses confrères, même si celle-ci ne lui paraît pas, à juste titre, la plus appropriée. De même, un prêtre ne peut pas refuser la décision de son évêque de le relever de sa charge de curé, même si cette décision lui semble motivée par la jalousie ou si cet évêque enseigne, par ailleurs, ne pas croire en la réalité de la présence réelle sous les espèces consacrées.
Obéir peut impliquer de résister aux abus de pouvoir
Il faut distinguer la désobéissance à un précepte légitime de la résistance à un précepte illégitime, c’est-à-dire à un abus de pouvoir, surtout lorsque cette résistance est nécessaire pour éviter de commettre un péché.
Il y a abus de pouvoir lorsque ce qui est demandé est contraire au précepte d’un supérieur légitime ou à la loi divine, lorsque cela sort du champ d’autorité de celui qui commande, ou encore lorsque le supérieur prétend gouverner des personnes ne relevant pas de son autorité.
En ce qui concerne les supérieurs ecclésiastiques, leur autorité s’exerce dans les domaines de la foi, de la morale, du culte et de tout ce qui est nécessaire au bien de l’Église et concerne les fidèles résidant dans le territoire de la paroisse ou du diocèse dont ils ont reçu la charge.
Dans de tels cas, résister à des abus de pouvoir, même à plusieurs reprises, ne constitue pas un péché contre la vertu d’obéissance. Au contraire, l’obéissance véritable, en tant que vertu, exige d’éviter toute désobéissance à la loi divine ainsi que toute complicité avec le péché d’un supérieur abusant de son autorité, surtout si cette complicité irait à l’encontre du bien commun.
Ainsi, un prêtre pourrait, sans désobéir, estimer devoir refuser de donner la communion dans la main ou continuer à témoigner du Christ et de l’enseignement de l’Église, malgré l’interdiction de son supérieur légitime.
Résister aux abus de pouvoir ne justifie ni la désobéissance habituelle ni l’usurpation de pouvoir
En revanche, la constatation d’abus de pouvoir, même répétés, ne saurait justifier une soustraction habituelle à l’autorité de celui qui en demeure le dépositaire légitime.
À fortiori, de tels abus ne peuvent justifier l’usurpation d’un pouvoir attaché à un office de droit divin ou ecclésiastique, même si cet office est exercé de manière dévoyée. D’autant plus que, dans l’Église, l’autorité de ses ministres découle de sa mission reçue du Christ.
Ainsi, un prêtre diocésain n’est jamais habilité à gouverner son diocèse au seul motif qu’il constaterait des abus de pouvoir répétés de la part de son évêque ; de même, un évêque émérite ou auxiliaire ne peut, de sa propre initiative, constituer un tribunal ecclésiastique sous prétexte d’un laxisme récurrent et avéré des juges du tribunal de sa province.
La soumission aux pasteurs légitimes : un lien d’appartenance à l’Église nécessaire au salut
Le lien d’appartenance à l’Église par la subordination hiérarchique et l’obéissance aux pasteurs légitimes est, pour le salut, aussi nécessaire que la profession de la foi et que le baptême permettant la participation à un même culte.
Il en résulte que l’on ne peut réduire cette soumission à une simple reconnaissance verbale ou affective de l’autorité, ni en faire un élément purement disciplinaire dont on pourrait s’exonérer en temps de crise, même si celle-ci est provoquée ou entretenue par certains membres de la hiérarchie dont il peut être nécessaire de résister aux abus de pouvoir :
« A quoi sert en effet de proclamer le dogme catholique de la primauté du Bienheureux Pierre et de ses successeurs, et d’avoir répandu tant de déclarations de foi catholique et d’obéissance au Siège Apostolique, quand les actions en elles-mêmes démentissent ouvertement les paroles ?
Et même l’obstination n’est-elle pas d’autant moins excusable que l’on reconnait davantage l’obligation du devoir d’obéissance ? L’autorité du Siège Apostolique ne s’étend-elle pas au-delà de ce que Nous avons disposé, ou bien suffit-il d’avoir avec elle la communion de foi, sans obligation d’obéissance, pour que soit considérée comme sauve la foi catholique ? (…)
Il s’agit en effet, Vénérables Frères et chers Fils, de l’obéissance que l’on doit prêter ou refuser au Siège Apostolique ; il s’agit de reconnaître le pouvoir suprême, même dans vos Églises, au moins pour ce qui concerne la foi, la vérité et la discipline ; qui l’aura niée est un hérétique. Qui par contre l’aura reconnue, mais par orgueil refuse de lui obéir, est digne de l’anathème » (Pie IX, Encyclique Quæ in patriarchatu)
La réalité du schisme n’implique pas nécessairement un refus explicite ou théorique de la hiérarchie légitime
La réalité du schisme n’implique pas nécessairement un refus explicite ou revendiqué de l’autorité du pape et de la hiérarchie.
Ainsi, Pie IX met en garde ceux qui se laisseraient séduire par les protestations de catholicité émanant de groupes schismatiques :
« La principale fraude dont les auteurs et les disciples du nouveau schisme se servent pour le masquer, c’est surtout le nom de catholiques qu’ils ne craignent pas d’usurper, malgré la sentence de condamnation émanée de Notre autorité.
Telle a toujours été, du reste, la coutume des hérétiques et des schismatiques : ils s’appellent catholiques et s’attribuent avec orgueil de grandes choses, pour induire en erreur tout à la fois et les peuples et les princes.
(…)
Il est en effet aussi contraire à la constitution divine de l’Église qu’à la tradition perpétuelle et constante que quelqu’un puisse prouver la catholicité de sa foi et s’appeler véritablement catholique lorsqu’il n’obéit pas à ce Siège Apostolique, car il est nécessaire que ce siège, par sa primauté plus élevée, domine toutes les autres églises, c’est-à-dire tous les fidèles répandus dans le monde, et celui qui abandonne cette chaire de Pierre, sur laquelle l’Église est fondée, se persuade faussement qu’il est dans l’Église, puisque celui-là est déjà schismatique et pécheur qui élève une chaire contre la chaire unique de Pierre, de laquelle découlent sur toutes les autres les droits sacrés de communion.
(…)
Aussi les hérétiques jansénistes ayant osé enseigner que sous prétexte d’injustice on pouvait mépriser l’excommunication lancée par son légitime prélat, et continuer à remplir, malgré tout, ce qu’ils appellent son propre devoir, (…)
Il peut arriver parfois, il est vrai, que par suite de la faiblesse humaine, quelqu’un soit frappé de censure par son prélat ; mais il faut, comme le fait observer saint Grégoire le Grand Notre prédécesseur, « que celui qui est sous la dépendance d’un pasteur craigne d’être lié, même injustement, et ne critique pas le jugement de son pasteur avec témérité, de peur que, même s’il est lié injustement, il ne se rende coupable, par le fait de son orgueil et de sa critique passionnée, d’une faute qui n’existait pas d’abord. »
Si donc ceux-là mêmes qui sont liés par une sentence injuste du pasteur doivent craindre, que faut-il dire de ceux qui sont liés précisément parce que, rebelles à leur pasteur et à ce Siège Apostolique, ils ont déchiré et déchirent par un nouveau schisme la robe sans couture du Christ, c’est-à-dire l’Église ? (…)
Mais les néo-schismatiques disent qu’il n’a pas été question de dogme, mais de discipline, (…) par conséquent on ne peut refuser le nom de catholiques à ceux qui refusent de la reconnaître.
Mais vous comprenez aisément, Nous n’en doutons point, combien un tel subterfuge est inutile et vain. L’Église catholique, en effet, a toujours considéré comme schismatiques ceux qui résistent opiniâtrement à ses légitimes prélats, et surtout au Pasteur suprême, et qui refusent d’exécuter leurs ordres et même de reconnaître leur autorité.
Les membres de la faction arménienne ayant suivi une pareille ligne de conduite, personne ne pourrait en aucune manière les croire exempts du crime de schisme, alors même qu’ils n’auraient pas été condamnés comme tels par l’Autorité Apostolique. En effet, l’Église, ainsi que l’ont enseigné les Pères, est le peuple réuni au prêtre et le troupeau adhérent à son pasteur ; d’où il suit que l’évêque est dans l’Église, et que l’Église est dans l’évêque, et si quelqu’un n’est point avec l’évêque, il n’est plus dans l’Église. » (Pie IX, Encyclique Quartus supra)
La soumission aux pasteurs légitimes : un lien d’appartenance à l’Église insuffisant mais nécessaire au salut
Bien sûr, l’appartenance à l’Église par la soumission effective aux pasteurs légitimes ne suffit pas, à elle seule, pour demeurer membre de l’Église ; mais elle est absolument nécessaire, au même titre que la profession de la foi et le baptême.
En ce sens, le schisme n’est pas moins grave que l’hérésie, même en temps de crise.
La tentation de réduire la sanctification des âmes à la seule réception de sacrements valides et à la profession intégrale de la foi provient souvent de l’oubli que la gloire de Dieu est la finalité ultime de la création et du mystère de l’Incarnation rédemptrice. Or, cette gloire ne saurait se réduire à la simple somme des âmes sanctifiées.
Ainsi, le pouvoir royal du Christ, qui découle de la mission qu’il a reçue de son Père en tant que nouvel Adam, est au principe de l’exercice de son sacerdoce, par lequel il fait régner Dieu dans les âmes par la grâce, et de son ministère prophétique, par lequel il fait régner Dieu dans les intelligences par la révélation de la Vérité.
On comprend dès lors que la finalité ultime de notre existence et de notre sanctification implique, avant tout, la soumission au règne du Christ, notamment par la subordination hiérarchique et l’obéissance effective aux ministres légitimes de son unique Église, exerçant en son nom son pouvoir de gouvernement et détenant de lui la mission de sauver les âmes :
« C’est lui qui, (…), a appris, tout Fils qu’il est, par ses propres souffrances, ce que c’est qu’obéir ; et maintenant que le voilà au terme, il sauve à jamais tous ceux qui lui obéissent. » (Hb, 5, 7-9)
Père Marcelino Constant
