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Tribune libre

Marie, à la fenêtre – Lettre à ma petite-fille, au seuil d’un monde numérique.

Marie, à la fenêtre – Lettre à ma petite-fille, au seuil d’un monde numérique.

Illustration: Caspar David Friedrich, Femme à la fenêtre, 1822.

I. — La lettre du grand-père

Le « rien » qui m’a arrêté

Marie,

Je n’ai rien à t’enseigner. Je dépose une graine.

Tu avais quinze ans. Dans la cuisine, tu consultais ton téléphone. À côté, une assiette, un morceau de pain inachevé. Je t’ai demandé : « Qu’est-ce que tu regardes ? »

Sans lever les yeux : « Rien, grand-papa. » Pas une vidéo, pas un message. Rien. Ce mot m’a arrêté.

J’ai parfois l’impression que le monde s’est usé, comme une étoffe. Quand j’avais ton âge, les rues avaient une consistance : le froid de la pierre, le bruit des pas, les livres qu’il fallait tenir à deux mains. Le silence avait une masse. On pouvait s’ennuyer sans que le vide devienne une menace. Ce monde n’était pas meilleur. Mais le réel résistait.

Je ne regrette pas mon monde. Je regrette d’avoir si souvent oublié de le toucher. Un jour, ta mère avait six ans. Elle m’a montré un dessin — un soleil bleu, des racines. J’ai dit « très beau » sans lever les yeux de mon journal. Le papier craquait entre mes doigts ; il faisait écran lui aussi, d’une autre manière. Elle l’a gardé des années. Moi, je ne l’ai jamais vraiment regardé. Voilà ce que j’ai volé : non pas le temps, mais le regard.

Une fenêtre n’est pas un écran

Tu es née dans ton époque. Les écrans ouvrent des horizons. Je ne voudrais pas t’en priver. Seulement que tu gardes cette certitude : le monde qui brille au bout de tes doigts n’est pas tout ce qui existe.

Un jour, au musée, devant un tableau — un homme penché sur un livre, une lumière douce — tu as murmuré : « Il n’a besoin de rien d’autre. » J’ai regardé tes doigts devenus immobiles.

Je pense à toi devant Femme à la fenêtre. Une femme, debout, de dos. Devant elle, une fenêtre ; au-delà, un monde qu’elle ne voit pas encore. Elle est immobile. Et tout commence.

Il y a une différence que je n’ai comprise que tard : une fenêtre n’a pas été conçue pour toi. Elle est indifférente, et c’est cela, justement, qui la rend hospitalière. Un écran, lui, a été pensé, ajusté, testé pour que ton regard y reste une seconde de plus. Des hommes sont payés pour cela. Ce n’est pas ta faiblesse qui te retient : c’est leur métier de te faire rester. Je ne te dis pas cela pour t’accuser, mais parce qu’on résiste mieux à ce qu’on sait nommer.

Tu es au seuil d’un monde que je ne connais pas. N’aie pas peur. Souviens-toi : un écran montre, séduit, reflète. Une fenêtre ouvre. Elle n’est pas une fin : elle est un commencement.

Apprendre à ne rien faire

Un jour, dans la rue, du vent. Tu avais retiré tes écouteurs. Tu m’as demandé : « Grand-papa, quand tu t’ennuyais, tu faisais quoi ? » — « Je regardais les nuages, les gens passer. » Tu as souri : « J’aimerais savoir faire ça. »

Le lendemain, dix minutes dans le jardin, sans téléphone. Sur la pierre bancale. Tu ne faisais rien. Tu regardais les feuilles, leur balancement inégal, celles qui bougeaient et celles qui restaient presque droites. Puis un vol d’étourneaux, une seconde de bruit, et de nouveau le silence. En rentrant, tu avais encore ton manteau sur les épaules quand tu as dit : « C’était long. Mais j’ai entendu les oiseaux. Un qui chantait plus fort. Le chef. »

Un soir, je t’ai appelée. Tu n’as pas répondu. Trois messages. J’étais à deux doigts d’appeler la gendarmerie. Tu as fini par répondre : « J’étais avec maman. Je n’avais pas mon téléphone. » Puis : « Tu es pire que mon téléphone. » Tu avais raison. J’étais ce que je redoutais.

Ce que nous pouvons encore nous donner

Je ne veux pas te sauver. Je veux te raconter.

Tu es plus rapide, plus connectée. Moi, j’ai mes fidélités anciennes. Ce que je peux t’apprendre est d’un autre ordre : ralentir, attendre, regarder un arbre sans le photographier, ne pas remplir chaque silence.

L’autre jour, tu m’as fait écouter une musique composée par une intelligence artificielle. Belle, troublante. Je t’ai demandé : « Est-ce qu’elle a eu peur en la composant ? » Tu as ri. Puis tu m’as regardé autrement. Tu avais compris : les machines imiteront l’émotion, mais elles ne vivront pas à notre place. Elles ne connaîtront pas ce frisson : t’entendre me dire que tu avais entendu les oiseaux.

Tout va vite. Certaines choses ne se font pas à la hâte : espérer, pardonner, grandir, aimer. Être là. Je voudrais que tu gardes un lieu que personne ne puisse occuper à ta place : te tenir devant le silence sans vouloir le remplir.

Le brouillard et la lumière

Ce qui demeure, je le reconnais : Dieu, l’amour, la fidélité. Ce qui passe, je l’accueille. Ma vie m’a appris que la lumière est parfois là avant qu’on sache la voir. Dieu demeure pour toi dans le brouillard. Mais le brouillard n’est pas une fermeture. Il est le lieu où l’on tend l’oreille autrement.

Un matin, en montagne, le brouillard était si épais qu’on ne voyait pas à dix mètres. Pourtant, des cloches. On savait que le village était là. L’espérance, c’est cela : le brouillard n’a pas le dernier mot.

Je ne te demande pas de le voir. Seulement de ne pas fermer la fenêtre.

La graine

Si, devant un écran, tu sens que tu te perds, souviens-toi : tu es plus grande que ce que tu regardes. Tu es une présence, pas une connexion. Il y a des arbres qu’on ne photographie pas, des silences qu’on ne remplit pas, des oiseaux qu’on n’enregistre pas. Une lumière qui entre sans permission. Et, dans tout cela, Quelqu’un qui t’attend.

Je ne serai peut-être plus là pour te le montrer. Mais j’aurai essayé. Je dépose cette graine. Je ne saurai pas si elle germe.

Parce que je suis ton grand-papa. Et parce que je t’aime.

II. — La réponse de Marie.

Tu ne m’as pas sauvée. Tu m’as arrêtée.

Cher grand-papa,

Tu ne veux pas me sauver. Alors je ne te dirai pas que tu m’as sauvée. Je te dirai ceci : tu m’as arrêtée.

Arrêtée dans ce défilement où je me reconnais ; dans ce « rien » que je regarde sans vraiment le voir. Ce pouce glissant machinalement sur le verre, ce n’était plus tout à fait ma volonté. C’était un réflexe d’automate. Tu écris que le monde a perdu du poids. Je ne sais pas si les rues de mon enfance avaient plus de consistance. Mais je sais ceci : nous avalons des images, des sons, des visages — et nous restons affamés.

Quand tu écris que le réel est l’endroit où l’on se cogne, j’ai senti quelque chose s’ouvrir en moi. Une porte dont je ne savais même pas qu’elle existait.

Un seuil, pas un problème

Tu écris : « Tu es au seuil d’un monde que je ne connais pas. » C’est là que ta lettre m’a touchée. Tu ne me regardes pas comme un problème. Tu me regardes comme un seuil.

Mais j’ai une chose à te dire, grand-papa. Une chose qui gratte.

Tu idéalises ton enfance. Tu oublies l’ennui qui pesait, les silences qui étouffaient, les jours où tu aurais donné n’importe quoi pour qu’un monde vienne jusqu’à toi. Ne fais pas de moi une nostalgique de ce que je n’ai pas connu. Et surtout, ne t’oublie pas toi-même : toi aussi, tu as regardé ailleurs. Toi aussi, tu as préféré le journal à la présence.

Alors ne me donne pas ton enfance en modèle. Donne-moi plutôt ta blessure.

Il y a une phrase, dans ta lettre, qui ne m’a pas touchée. Elle m’a mise en colère. Celle sur les hommes payés pour que je reste devant mon écran. Une vraie colère, pas polie. J’ai eu envie de vérifier, de chercher qui, comment, avec quoi. Je ne l’ai pas fait tout de suite — j’ai d’abord eu besoin d’être en colère un moment. Je n’avais jamais pensé qu’un objet puisse être fabriqué exprès pour moi, sans me connaître, sans même savoir que j’existe.

Quand tu m’as parlé des dix minutes dans le jardin, j’ai pleuré. Pas parce que c’était triste. Parce que personne ne m’avait jamais dit qu’il était normal que ce soit long.

Entendre les oiseaux

Depuis ta lettre, je repense à ta phrase : « Le silence n’est pas une absence. » Peut-être est-ce simplement le temps qu’une chose met à arriver.

Je suis allée m’asseoir sur un banc. Sans téléphone. Sans musique. Sans rien. C’était long. Très long. J’ai regardé devant moi. J’ai pensé que je n’avais rien à faire. Puis j’ai commencé à entendre des choses que je n’entendais plus : l’air dans les feuilles, des pas, une voiture au loin. L’air frais sur ma peau. La dureté de la pierre.

Je suis rentrée. J’ai repris mon téléphone. Je ne vais pas te mentir. Parfois, je le pose et je le reprends cinq minutes après. Parfois, je m’en veux.

Mais peut-être que je comprends maintenant quelque chose : il ne s’agit pas de détester le téléphone. Il s’agit de ne pas lui donner toute la place.

Le brouillard

Je ne sais pas si le brouillard se lèvera toujours. Il y a des jours où je ne sais pas très bien où je vais. Mais je sais maintenant que tu pries pour moi. Et cela change quelque chose.

Je ne vois pas Dieu comme toi. Mais quand tu me parles des cloches dans le brouillard, je comprends l’image : on peut ne pas voir le village et savoir pourtant qu’il est là.

Alors je te promets une chose — non pour te faire plaisir, mais parce que ta lettre m’en a donné le désir : je garderai un lieu que personne ne pourra occuper. Un lieu où je pourrai me tenir devant le silence sans vouloir immédiatement le remplir.

Je l’oublierai. Tu l’oublieras aussi. Mais nous reviendrons parfois à ce qui demeure.

Le tilleul

Merci d’avoir déposé cette graine. Elle est en terre.

Devant ma fenêtre, il y a un tilleul. Je ne l’avais jamais vraiment regardé. Maintenant, je connais la forme de ses feuilles. Je sais qu’elles ne bougent pas toutes ensemble. Certaines frémissent, d’autres restent presque immobiles.

Hier, je suis restée quelques minutes à le regarder. Je n’ai pas pris de photo. Puis je suis rentrée, j’ai ouvert l’appareil photo. J’ai cadré l’arbre. La lumière était belle. Et puis, au lieu d’appuyer, j’ai éteint l’écran. Je l’ai posé face contre la table.

Je ne t’ai pas envoyé la photo. Il n’y en a pas.

Tu m’as écrit qu’une fenêtre n’était pas un écran. Je crois que je commence à comprendre. Une fenêtre ne me demande pas de choisir. Elle me laisse regarder. Elle me laisse attendre. Elle me laisse être là.

Alors, grand-papa, je vais essayer.

Mais je te pose une question, une vraie :

Est-ce que tu es sûr que la fenêtre, c’est toi qui l’as ouverte ? Ou est-ce que c’est elle qui t’a attendu, patiemment, pendant que tu lisais ton journal ?

Parce que je crois que les fenêtres sont plus patientes que nous. Et que c’est cela qui nous sauve : non pas notre présence, mais l’obstination du monde à rester là, même quand nous ne le regardons pas.

Je ne sais pas ce que deviendra le monde dans lequel je vais grandir. Je ne sais pas ce que l’intelligence artificielle changera. Je sais seulement qu’au milieu de tout cela, il faudra encore des yeux pour regarder, des mains pour toucher, un silence où se tenir.

Et peut-être des grands-pères pour rappeler aux enfants ce qu’ils risquent d’oublier.

Tu dis que tu ne sauras pas si ta graine a germé. Tu te trompes : je suis là, devant mon tilleul.
Le vent dans les feuilles a repris. Je n’ai pas sursauté.

Et, pour quelques minutes encore, je ne regarde rien.

J’écoute.

Marie.

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