De Bruno de Seguins Pazzis :
Auschwitz, 1941. Après qu’un prisonnier ait réussi à s’évader du camp de concentration, le SSHauptsturmführer Karl Fritzsch sélectionne dix hommes pour être affamés à mort dans une cellule souterraine. Lorsque le dernier prisonnier, un père de famille qui implore la clémence, le père Maximilian Kolbe s’avance pour prendre sa place. Au fil des jours, les prisonniers apprennent à se connaître. Peu à peu, les hommes meurent de faim et de déshydratation. Après deux semaines, Le père Maximilien Kolbe et trois autres hommes restent seuls et sont exécutés par injections létales. Avec : Marcin Kwaśny (Maximilein Kolbe), Rowan Polonski (Albert), Christopher Sherwood dans le rôle de Karl Fritzsch, Sharon Oiliphant (Franziska). Scénario : Anthony d’Ambrosio. Directeur de la photographie : Andrew Q Holzschuh. Musique : Thomas Farnon.
« Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime »… Avant Anthony D’Ambrosio, la figure de saint Maximilien Kolbe a été abordée par Krzysztof Zanussi avec Vie pour vie : Maximilien Kolbe (1991), cinéaste polonais qui a reçu le prix Robert-Bresson en 2005 en reconnaissance de compatibilité de son œuvre avec l’Évangile. Si le saint est bien au centre des deux films, le sujet est abordé de manière totalement différente par chacun des cinéastes. Krzysztof Zanussi évoque Maximilien Kolbe par le biais de Jen (dans la réalité Franciszek Gajowniczek, un sergent de l’armée polonaise, père de famille), l’homme que le saint a offert de remplacer pour qu’il soit sauvé. La figure de Maximilien Kolbe est donc évoquée au travers du parcours de Jen qui enquête après sa libération sur le père Maximilien Kolbe. L’enfermement en cellule et le martyre de Maximilien Kolbe ne sont évoqués qu’au travers de courtes scènes qui, mises bout à bout, ne représentent pas plus de quinze minutes sur un film qui dure 1h30. Tout le reste du film raconte donc la découverte progressive par Jen du passé de Maximilien Kolbe ainsi que les interrogations de Jen sur les raisons pour lesquelles il a été épargné. Le résultat est un film plutôt aéré et facile à voir.
L’approche d’Anthony D’Ambrosio est beaucoup plus radicale. Il choisit de plonger le spectateur dans un huis-clos en cellule. Sur deux heures de film, seules quelques très courtes échappées, pour évoquer très succinctement le passé de Maximilien Kolbe et de plusieurs autres des personnages enfermés avec lui ainsi que pour évoquer la personnalité de l’officier qui dirige le camp, permettent très brièvement au spectateur de sortir de l’univers carcéral. L’autre parti pris du film consiste à faire des codétenus de Maximilien Kolbe un ensemble d’hommes qui représentent l’âme fracturée de la Pologne en ce temps de guerre : le patriote, le communiste, le Juif, l’athée. Chacun devient un miroir qui reflète différents aspects de la réponse humaine à une situation de désolation absolue. Ainsi, le spectateur se trouve face à un cinéma exigeant qui montre à la fois l’horreur et la banalité du mal (le personnage du commandant du camp est une illustration parfaite et glaciale de cette banalité analysée par la philosophe Hannah Arendt). Le cinéaste refuse tout effet spectaculaire. Il filme cette destruction des corps avec une âpreté presque chirurgicale. Sa caméra serre au plus près le jeu des comédiens qui parviennent tous brillamment à transmettre les ravages physiques de la famine. Le spectateur voit les corps diminuer, observe les esprits se fragmenter, doit supporter les hallucinations qui brouillent les frontières entre mémoire et folie.
Mais de cette confrontation avec l’obscurité, le cinéaste parvient, avec un langage visuel qui fonctionne à travers une dialectique austère de lumière et d’ombre qui crée un clair-obscur qui reflète les tensions, à évoquer quelque chose d’indestructible dans la nature humaine. Bien sur l’obscurité domine le cadre, mais la lumière s’infiltre sans cesse, tranchant la pénombre de la cellule avec une précision chirurgicale. Cette interaction devient la métaphore principale du film : comment l’illumination peut exister dans une obscurité absolue sans la nier. Et c’est cette illumination qui empêche le spectateur de souffrir de claustrophobie, porté qu’il est par l’alchimie mystérieuse avec laquelle le père Maximilien Kolbe transforme ses compagnons de prisons. Une alchimie précieuse qui ne fait pas appel au prosélytisme, qui refuse toute représentation moraliste, mais qui crée un espace permettant à ses compagnons de découvrir leur propre capacité à la transcendance. Avec une rigueur toute « bressonienne », le cinéaste parvient à embrasser et à opposer la faiblesse humaine naturelle et la force spirituelle imposante de saint Maximilien Kolbe, allant tout naturellement donner à ce dernier une ressemblance christique dans les derniers instants du film. Touchant au cœur de l’idée chrétienne de la souffrance et du martyre, visuellement beau mais impressionnant et abordant des sujets intenses et sombres, Maximilien Kolbe, une vie donnée, ne peut pas être montré à des enfants.
Exigeant mais édifiant.
Bruno de Seguins Pazzis
